Édition du 1er septembre 2026

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Le Monde

La gauche et le franchissement de la forteresse numérique du capitalisme

La lutte pour la libération socialiste au XXIe siècle ne peut être menée avec les armes du siècle dernier. À une époque où les algorithmes exercent leur emprise, où l’influence de l’intelligence artificielle sur les médias, la culture, l’éducation et le travail ne cesse de s’étendre, et où les politiques et les stratégies économiques sont élaborées sur la base du big data et de l’analyse algorithmique, la gauche se trouve confrontée à une question existentielle : comment des mouvements qui s’organisent encore selon une logique traditionnelle peuvent-ils affronter un capitalisme numérique parvenu à un niveau technologique sans précédent ?

Rezgar Akrawi

Ce texte n’est pas un simple appel à développer des outils, mais un appel à transformer la conscience organisationnelle et intellectuelle vers une compréhension profonde de la nature de l’affrontement numérique. L’écart en question n’est pas un simple écart de « maîtrise technique » ; il s’agit d’un manquement à saisir le fait que l’espace numérique est devenu un champ de bataille de classe où le capitalisme domine, programme et assujettit, tandis que la gauche souffre d’une présence amoindrie et de l’absence d’une vision numérique claire. Combler cet écart n’est plus un luxe, mais une condition de la survie de la gauche elle-même, car la bataille d’aujourd’hui se livre autant dans les algorithmes et les réseaux que sur le terrain.

La lutte autour de la technologie n’est pas un combat contre la science, mais un combat contre le monopole que les puissances dominantes exercent sur elle afin d’accroître leurs profits. L’intelligence artificielle ne doit pas être considérée comme une menace en soi, mais plutôt comme un champ de lutte dont les contours sont façonnés par le rapport de forces sociales, politiques et économiques. Ces dernières années ont connu une accélération sans précédent de la concentration du pouvoir numérique entre les mains d’un nombre limité de grandes entreprises qui contrôlent l’infrastructure de l’intelligence artificielle, de l’informatique en nuage et des données mondiales, leur conférant une influence économique, politique et culturelle qui dépasse parfois celle de nombreux États.

La technologie comme moyen pour le capitalisme de surmonter ses crises

Face aux crises, le capitalisme recourt à sa propre reproduction au moyen d’outils scientifiques avancés qui lui permettent de surmonter les défis sans toucher à son noyau exploiteur. Lors de la crise de 2008, la technologie et les méthodes scientifiques ont été mobilisées pour sauver le système financier, tandis que le coût des pertes était reporté sur les classes laborieuses. Pendant la pandémie de COVID-19 de 2020, le capitalisme est parvenu à surmonter la crise en renforçant l’automatisation, l’intelligence artificielle et le travail à distance, ce qui a assuré la continuité de la production par de nouveaux mécanismes réduisant le recours au travail humain et augmentant les profits des entreprises, au prix de conditions de travail précaires pour des millions de personnes.
Avec l’essor massif de l’intelligence artificielle depuis 2023, le capitalisme est entré dans une nouvelle phase de restructuration du marché du travail. Le recours à l’automatisation et aux systèmes intelligents s’est étendu à de nombreux secteurs, et des inquiétudes croissantes sont apparues quant à l’avenir de millions d’emplois, tandis que les entreprises technologiques réalisent des profits considérables grâce à leur monopole sur la nouvelle infrastructure numérique et cognitive.

Ces politiques montrent comment le capitalisme tire profit de la science en tant qu’instrument de structuration du système et de garantie de sa continuité. Il lui arrive même d’emprunter certaines idées socialistes, telles que l’intervention de l’État, comme mesures provisoires destinées à garantir la stabilité, pour ensuite revenir sur ces concessions une fois la crise surmontée et reproduire l’exploitation par des mécanismes plus avancés.

La flexibilité scientifique et la révolution numérique comme lutte des classes moderne

Face à ces défis, la gauche doit s’appuyer sur le progrès scientifique en reformulant son discours et ses outils de manière scientifique. Cela exige le recours à des outils modernes pour analyser les questions sociales, ainsi que l’élaboration d’un discours réaliste accompagné de mécanismes organisationnels flexibles capables d’attirer des jeunes ayant grandi dans un monde dominé par la technologie. Investir dans des outils scientifiques ne signifie pas s’identifier aux valeurs capitalistes ; il s’agit d’une stratégie visant à les mettre au service de la justice sociale et de la réduction des inégalités de classe, comme un pas vers la construction d’un système socialiste plus humain.
Si les révolutions industrielles précédentes ont transformé les équations de la production par la machine et la vapeur, puis l’électricité, puis l’informatique, la phase actuelle, fondée sur l’intelligence artificielle, le big data et les plateformes numériques, redessine la production, le travail, le savoir et la communication humaine d’une manière plus profonde et plus vaste. À cette époque, les données, les algorithmes et les systèmes d’intelligence artificielle sont devenus des outils centraux de reproduction de la domination, de façon relativement invisible, en influençant l’opinion publique, en orientant les comportements individuels et collectifs, et en contrôlant l’accès au savoir et à l’information.

Pourtant, la plupart des organisations de gauche demeurent en retard sur le plan numérique, ce qui les place en position de faiblesse. Ce retard reflète l’incapacité à saisir que le développement numérique est devenu une condition existentielle de la lutte socialiste. L’absence d’outils numériques et cognitifs modernes place la gauche dans une confrontation inégale avec un système capitaliste qui possède les plateformes mondiales, les données ainsi que l’infrastructure informatique et l’intelligence artificielle, des outils qui lui confèrent une capacité sans précédent à façonner les consciences et à influencer le comportement social et politique.

Reprendre l’initiative

Si la gauche est en train de perdre l’une des batailles parce qu’elle traite la technologie comme un instrument secondaire, la guerre n’est pas encore décidée. La victoire exige de traduire la vision en programmes d’action concrets fondés sur un usage conscient de la technologie. La gauche ne peut rester dans une position défensive ; elle doit devenir une partie active dans la refonte de l’avenir de la technologie afin de l’intégrer à son projet libérateur.

Néanmoins, la technologie ne saurait se substituer à l’organisation humaine consciente. La véritable puissance réside dans des êtres humains organisés capables de mettre ces moyens au service de leurs objectifs. L’intelligence artificielle est un outil efficace de mobilisation, d’organisation et d’analyse, mais elle ne remplacera jamais la solidarité et le travail de terrain qui demeurent le principal moteur du changement.

Vers des alternatives numériques de gauche : franchir la forteresse et libérer les outils

En tant que gauche, nous avons su, par le passé, proposer des alternatives dans les domaines de l’économie, de la justice et de la politique, mais nous sommes aujourd’hui confrontés à un défi décisif : nous n’avons pas encore élaboré de vision numérique alternative globale capable de briser l’emprise technologique du capitalisme. La leçon dialectique la plus importante que nous devons intégrer est que la technologie n’est pas un « outil neutre » tombé du ciel, mais bien un champ de bataille de classe par excellence. Le problème fondamental ne réside pas dans la nature de l’intelligence artificielle ou de l’automatisation, mais dans les « rapports de propriété » qui les régissent, c’est-à-dire dans le monopole que les grandes entreprises exercent sur ces outils afin d’approfondir le conflit de classe, de surveiller les masses et de normaliser la conscience humaine au service de l’accumulation du profit.

Sur cette base, il ne suffit plus que la gauche se contente de la posture de « critique » ou de « spectatrice », car elle doit proposer des mécanismes nouveaux et audacieux d’utilisation de la technologie au sein de cadres démocratiques, participatifs et transparents. Nous avons besoin d’une « intelligence artificielle populaire », placée sous contrôle sociétal et développée à travers des coopératives numériques, visant à redistribuer la richesse et à organiser la production au service des besoins humains réels plutôt que des caprices du marché et du renforcement de la domination et du militarisme. Nous avons également besoin de modèles ouverts, de plateformes numériques progressistes et d’initiatives technologiques coopératives qui échappent à la logique du monopole commercial, et qui permettent aux communautés et aux masses de participer à la gestion du savoir et des données ainsi qu’au développement de nouvelles technologies.
Un véritable affrontement exige de nous que nous « franchissions la forteresse numérique » du capitalisme, ce qui signifie pénétrer au cœur même du processus technique, et comprendre la logique des algorithmes afin de les démonter et de les reconstruire selon une orientation libératrice. Se contenter de se tenir aux murs de cette technologie en dénonçant son exploitation ne changera rien dans la réalité, et laissera la gauche isolée dans des enclaves intellectuelles dépassées.

Nous sommes appelés à nous approprier les outils de notre époque, car de même que Marx et Engels ont transformé les sciences économiques et philosophiques de leur temps, d’instruments justifiant l’ordre établi, en une arme théorique et pratique entre les mains de la classe ouvrière, la gauche est aujourd’hui appelée à devenir une force active et créatrice dans ce domaine. Nous devons passer de la position d’« utilisateur passif  » soumis aux conditions des plateformes capitalistes, à celle de « producteur alternatif  » proposant une technologie communautaire, ouverte et libérée.

La lutte autour de l’intelligence artificielle ne concerne plus seulement l’avenir de la technologie, mais l’avenir du travail, de la démocratie, de la culture et de la justice sociale. Sans une présence active de la gauche dans ce domaine, le capitalisme numérique continuera de déterminer l’orientation du développement technologique au service de ses propres intérêts, et continuera de contrôler le développement de l’esprit humain et de l’avenir de l’humanité.

La véritable force de la gauche réside dans sa capacité à conjuguer l’organisation humaine de terrain à la maîtrise numérique, afin que l’espace numérique devienne un champ d’action favorable et efficace, non pas un substitut à la lutte, mais bien plutôt une aile qui lui permette de s’élever vers un avenir socialiste plus humain et plus juste.

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