Édition du 31 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique québécoise

La grande illusion de la social-démocratie suédoise : Plutôt un exemple de néolibéralisation au pas de course (2)

Au début janvier 2013, Le Devoir publiait dans sa page « Idées »1 une série de trois articles sur trois jours, ce qui n’est pas rien, encensant le modèle suédois que devrait imiter le Québec. Sans cacher privatisation (hydroélectricité et transport public) de même que l’introduction de la concurrence et du ticket modérateur dans le système de santé, les auteurs, de retour d’un bref voyage en Suède, n’en affirment pas moins que :

• « …les Suédois parviennent mieux que nous à réduire les inégalités et à redistribuer la richesse, et leur économie, plus productive, contribue à mieux gérer la dette publique. […]

• « …personne en Suède n’oppose compétitivité et solidarité. Ces deux notions sont au contraire vues comme complémentaires. […]

• [D’une méthode de décision basée sur] « …la force du consensus. »
Difficile de ne pas voir que les auteurs, dont l’artiste-politicien Dominic Champagne grand promoteur de l’alliance PQ-Québec solidaire, prennent la relève du social-libéral « Manifeste des solidaires » de 2005 signé entre autres tant par les deux actuels députés de Québec solidaire ainsi que par quatre députés du Bloc québécois et du PQ de l’époque. Ce manifeste proposait comme alternative l’ultra-libéral « Manifeste des lucides » « un virage politique et économique qui soit résolument viable, progressiste et solidaire […] ce que font avec succès les pays nordiques de l’Europe classés comme les plus compétitifs du monde par ceux qui jugent selon les normes économiques dominantes [tout en étant] fortement syndiqués et que leurs syndicats participent directement aux décisions et stratégies corporatives ! » Le modèle scandinave proposé basé sur la concertation capital-syndicats permettrait la quadrature du cercle de la compétitivité néolibérale avec la redistribution de la richesse cum le développement durable.

Il n’y a rien comme passer ce soi-disant modèle au crible d’une banale et rapide analyse conjoncturelle, socio-économique et historique, à l’aide de sources connues de centre-gauche et quelque peu officielles, soupoudrées d’une source anticapitaliste, pour conclure à sa rapide néolibéralisation.

Première partie de l’article : http://www.pressegauche.org/spip.php?article12873

L’exemple du système de santé…

« Le financement du secteur de Santé provient essentiellement des taxes régionales et communales, mais aussi des subventions étatiques et des frais payés par les patients. Le service de Santé n’est donc pas gratuit, au contraire il est assez cher. Par exemple la consultation d’un médecin spécialiste dans le secteur public de Santé dans le comté de Stockholm coûte 32 euros, ce qui est lourd pour beaucoup, même s’il y a un plafond annuel de 95 euros, au-delà duquel le coût des soins est pris en charge. Les médicaments, les lunettes et les soins dentaires sont également à la charge du patient (avec certaines réductions).

« Au début des années 1980, la part des dépenses de santé dans le produit national brut (PNB) a été réduite. On parle de 100 000 emplois perdus dans le secteur de la Santé au cours de la décennie 1990, principalement dans les soins quotidiens des patients en milieu hospitalier et ambulatoire.

« La part du financement privé a augmenté au cours des dernières années, du fait de la hausse des honoraires payés par les patients.
« La privatisation a commencé, timidement, au début des années 1990 à l’initiative du gouvernement national et des autorités locales de droite. Il faut souligner que, en revenant au gouvernement, les sociaux-démocrates n’ont pas poursuivi ces privatisations, mais ils n’ont pas remis en cause ce qui avait été privatisé. Dans le comté de Stockholm, nous avons assisté au cours des deux dernières décennies à des changements de majorité au conseil du comté à chaque élection. À chaque fois que les sociaux-démocrates l’emportaient, ils mettaient en oeuvre des réductions budgétaires (parfois très impopulaires), puis ils perdaient les élections au profit de la droite, qui privatisait (cette alternance a été interrompue lors des élections de 2010, lorsque l’alliance de droite sortante a remporté les élections nationales et locales en « promettant » de poursuivre les privatisations). […]

« Les élections de 2006 ont produit le gouvernement de droite le plus agressif dans l’histoire de la Suède (et il a été malheureusement réélu en 2010). Ce gouvernement a immédiatement commencé une campagne accélérée de privatisations. En 2007 une loi permettant la vente de tous les hôpitaux publics — par morceaux ou en entier — a été adoptée. Cette loi permet également aux patients qui disposent d’une assurance privée d’accéder aux hôpitaux publics par ce que les opposants appellent “la voie rapide”, car bien sûr personne ne paierait une assurance privée si elle ne lui accordait pas des avantages. Pour l’instant, aucun hôpital public n’a été vendu entièrement, mais des parts des hôpitaux l’ont déjà été. […]
« La résistance contre ces attaques a été trop faible. Le personnel des services de Santé est divisé par la syndicalisation dans de nombreux syndicats de métier. Les syndicats des médecins et ceux des infirmières ont traditionnellement été favorables à la privatisation. Le syndicat des aides-soignantes, des brancardiers, des travailleurs de la psychiatrie et des employés pour les soins des personnes âgées — le plus grand syndicat en Suède — a été au mieux ambivalent face à la privatisation. »40

…et des retraites

« Jusqu’en 1998, le régime suédois de retraite, l’un des plus étudiés dans le cadre des réformes des Systèmes de retraite en Europe avec celui de la Belgique, était par répartition, basé sur le salaire moyen des quinze meilleures années et une activité professionnelle d’au moins trente ans pour percevoir une retraite à taux plein. […] La nouvelle version du système suédois conjugue deux régimes obligatoires : un de retraite par répartition et l’autre comptant des éléments de retraite par capitalisation… […]
« Le système général est financé par une cotisation de 18,5 % du salaire, partagée entre les salariés et les employeurs, et répartie en deux tranches, la première de 16 % allouée à un système par répartition et la seconde de 2,5 %, capitalisée dans des fonds de pension. […] L’âge légal de départ à la retraite en Suède est de 65 ans, mais des dérogations font que l’on peut la prendre à partir de 60 ans. […] Autre réforme engagée dans les années 2000, le taux de remplacement de la retraite de base est calculé sur le revenu moyen durant toute la vie active, et non plus sur les 15 meilleures années… […]

« La pension dépend du montant des cotisations, mais également de l’espérance de vie moyenne au moment du départ à la retraite, et de la croissance économique. […] En résumé, cette réforme transfère les risques liés à la situation économique, des cotisants vers les retraités. [Je souligne, NDLR] Le niveau des retraites n’est plus garanti à priori, si la situation économique s’améliore le niveau des pensions augmente, si la situation se dégrade le niveau des pensions baisse. »41

Environnement : taxe sur le carbone pro-entreprise et énergie nucléaire consolidée

La socialement régressive taxe sur le carbone, dont la Suède fut une pionnière et qui, pour les entreprises, est six à sept fois plus élevée que celle québécoise42, se substitue au progressif impôt sur le revenu en plus d’être cinq fois moins chère pour les entreprises que pour les ménages :
Swedish CO2 tax rate, SEK per kilogram CO2, nominal figures
43

Son « succès » est tout relatif en comparaison du recours à l’énergie nucléaire qui dès les années 70 s’est substituée aux combustibles fossiles pour produire l’électricité non hydraulique sans compter le douteux recours à la biomasse :

« Chaque hausse [de la taxe sur le carbone] est compensée par une baisse des charges sociales pour les entreprises ou de l’impôt sur le revenu pour les ménages. Résultat : “depuis son introduction en 1991, les rejets suédois de gaz à effet de serre ont été réduits de 9%”, indique Olivier Truc dans Le Monde. Et les Suédois sont parmi les Européens qui émettent le moins de CO2 (6,7 tonnes par habitant contre 9,3 en moyenne dans l’UE). […] “La taxe carbone ne s’est pas avérée être un obstacle majeur à la croissance, mais il faut rappeler que c’est parce que l’industrie bénéficie d’une réduction de 79% par rapport à ce que payent les foyers”, estime un représentant du patronat interviewé par le quotidien français. Si la réussite de la taxe carbone en Suède ne fait aucun doute, elle s’explique aussi par le fait que le pays est peu dépendant du pétrole. “Grâce au nucléaire et aux centrales hydroélectriques qui, ensemble, produisent la quasi-totalité de l’électricité suédoise, mais aussi parce que, avec la Finlande, [la Suède] est l’Etat qui utilise le plus de combustibles non fossiles, essentiellement de la biomasse forestière”, souligne Le Monde ».44

« Suite à l’accident nucléaire, en 1979, de la centrale américaine de "Three mile island", la Suède organisa un référendum sur le futur de l’énergie nucléaire. Organisé en 1980, ce dernier a conduit le Parlement suédois à interdire la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, et a fixé pour objectif l’arrêt des 12 réacteurs nucléaires suédois d’ici à 2010. Dans les années 90, et suite à la nomination d’une commission pour l’énergie par le Gouvernement, il a été mis en évidence qu’une suppression complète de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique suédois d’ici 2010 n’était pas possible des points de vue technique et économique car le pays ne disposait d’aucune solution de remplacement réaliste. Il fut cependant décidé que la centrale nucléaire de Barsebäck (constituée de 2 réacteurs nucléaires) serait arrêtée ; notamment car elle est située à une vingtaine de kilomètres de la capitale.

« Au second semestre 2009, la Suède assurait la Présidence de l’Union Européenne et se profilait la conférence mondiale sur le climat à Copenhague de décembre 2009. La coalition au pouvoir a ainsi été poussée à proposer une nouvelle politique énergétique sobre en carbone et réaliste. Pour son mix électrique, la Suède reconnaissait reposer sur deux piliers essentiels non carbonés, l’hydroélectricité et le nucléaire, et appelait le développement d’un troisième pilier constitué d’énergies renouvelables. Le 17 juin 2010, conformément à cette nouvelle politique énergétique bas carbone, le Gouvernement suédois a annoncé la possibilité de faire fonctionner les centrales restantes jusqu’à la fin de leur durée de vie économique (soit un fonctionnement pendant 40 ans signifiant l’arrêt progressif des réacteurs entre 2012 et 2025) et le remplacement, sans limitation de puissance, des 10 réacteurs nucléaires existants. [Je souligne, NDLR] L’interdiction de construire de nouveaux réacteurs nucléaires fut donc levée à condition que le nombre total de 10 réacteurs nucléaires en Suède ne soit pas dépassé.

« La politique bas carbone du Gouvernement suédois stipule, que d’ici à 2020, la Suède devra utiliser 50% d’énergies renouvelables et ses émissions de gaz à effet de serre devront être diminuées de 40%. […] Pour satisfaire cet objectif et en l’absence de sources d’énergies renouvelables en conséquence, l’énergie nucléaire est une solution majeure permettant une diminution des émissions de GES (par rapport aux énergies fossiles) et une sécurité des réserves en énergie suffisante pour le pays. Un regard sur l’évolution du mix de production électrique suédois permet de se rendre compte que les énergies renouvelables et les déchets n’apparaissent que très récemment dans ce mix de façon significative après les années 2000.
« La Suède est un des quelques pays à maintenir sa position vis-à-vis de l’énergie nucléaire après la catastrophe japonaise. Le Premier Ministre suédois, Fredrik Reinfeldt, a très vite déclaré qu’il n’organiserait pas de référendum (comme celui de 1980) sur l’énergie nucléaire après l’accident de Fukushima. En effet, la Suède est, à ce jour, fortement dépendante de l’énergie nucléaire pour près de 50%, l’autre moitié de son électricité provenant de l’hydroélectricité. […] »45

Cerise sur le gâteau :

« En mai 2011, le ministre suédois de l’Environnement, Andreas Carlgren, a critiqué la décision de l’Allemagne d’abandonner la filière nucléaire à compter de 2022. L’électricien national suédois, le groupe Vattenfall, gère 7,2 % des capacités nucléaires allemandes… »46
Canada/Québec et Suède : deux frères jumeaux appliquant les mêmes politiques
Pendant qu’au Canada les dépenses gouvernementales relatives (en proportion du PIB) chutaient de 26% du sommet des années 90 à 2006, elles baissaient de 22% en Suède.47 Il est vrai, cependant, que cette part reste en Suède, pays paradigme de la social-démocratie, la plus élevée de l’OCDE… après la France, la Finlande et le Danemark. Par contre, la crise de 2008 a conduit le Canada à accroître son effort de 11%, de 2006 à 2010, alors que celui de la Suède est resté quasiment stable, contrairement à la plupart des autres pays de l’OCDE, croissant seulement de moins de 1%, ce qui a fait perdre à la Suède son premier rang pour cette statistique.48 La dynamique néolibérale est la même en Suède qu’au Canada sinon pire depuis 2006.

Depuis les années 1990, le régressif effort budgétaire du Canada et de la Suède fut bien pire que dans les autres pays du G-7 où la proportion des dépenses gouvernementales vis-à-vis du PIB est, durant la période 1990-2006, soit restée constante ou presque — France, Royaume-Uni, Japon, États-unis — soit a légèrement baissé — Allemagne, Italie. (Il faut toutefois noter que cette proportion au Japon et aux ÉU était relativement basse au départ et le reste. En plus, aux ÉU, les dépenses militaires prédominent sur les dépenses sociales.) De 2006 à 2010, par contre, le rapport dépenses gouvernementales versus PIB a significativement augmenté dans les quatre premiers pour à peine croître dans les deux derniers. Cette fois-ci, le Canada s’est conformé au premier groupe et la Suède au dernier, faisant de ce pays un des plus droitiers de l’OCDE en termes de croissance des dépenses sociales durant la crise laquelle l’a pourtant durement frappée.

Les heures annuelles travaillées par personne en âge de travailler sont en Suède plus élevées que pour la moyenne de l’OCDE et que pour la plupart des pays de l’Union européenne même si elles sont inférieures à celles travaillées au Canada49 quoique, depuis 10 ans, elles soient à la hausse en Suède et à la baisse au Canada. On remarque que depuis 25 ans la croissance de la productivité du travail en Suède fut constamment et significativement supérieure à celle tant de l’OCDE que des ÉU et de la zone euro, et très significativement supérieure à celle du Canada. Le peuple suédois a-t-il profité de cet effort d’autant plus qu’il travaille davantage que dans la plupart des pays de l’UE ? Durant la même période, la croissance de la consommation privée y a été significativement moindre que celle de l’OCDE et que celle de la zone euro et très significativement moindre que celle du Canada et des ÉU. Si ceux et celles qui travaillent le font davantage qu’ailleurs sans en bénéficier, ce sacrifice imposé ne s’est pas répercuté sur le taux d’emploi. En comparaison du début des années 80, le taux d’emploi suédois a décru pendant que ceux de l’OCDE, de la zone euro, des ÉU et du Canada a crû au point que ces taux sont devenus égaux entre le Canada et la Suède. Quant au taux de chômage des jeunes, il y est significativement plus élevé qu’au Canada et la proportion des femmes travaillant à temps partiel y est élevée même si elle est moindre que celle du Canada et de l’UE.

Il n’y a pas eu d’effort d’investissement particulier du capital suédois expliquant cette disparité. Pendant que dans les années 80, la croissance de la formation de capital fixe privé non-résidentiel de la Suède était parmi les plus élevées de l’OCDE, nettement supérieure tant aux moyennes de l’OCDE et de la zone euro qu’à celles du Canada et des ÉU, elle est certes depuis lors restée supérieure aux moyennes de l’OCDE et de la zone euro mais est devenu inférieure à celle du Canada et nettement inférieure à celle des ÉU. Cette contradiction s’explique par la nécessité, au début des années 90, de financer un déficit budgétaire explosif, aujourd’hui contrôlé, entre autre par des emprunts à l’étranger qu’il a fallu ensuite rémunérer, et par une continuelle et relativement importante sortie de capitaux même si elle a été compensée, en termes d’équilibre des flux de capitaux, non par de nouveaux investissements étrangers mais par des prises de contrôle de compagnies suédoises par des entreprises étrangères. Comme le Canada, la Suède était devenu en 2006 un pays à surplus, du budget public comme du compte courant, afin de tant se garder dans les bonnes grâces du capital financier que pour financer une continuelle fuite de capitaux.

Depuis lors ces deux comptes sont devenus négatifs pour le Canada, alors qu’ils restent positifs ou presque pour la Suède, particulièrement pour le compte courant. La manufacture canadienne, dans les derniers dix ans, a été sapée par une importante appréciation du taux de change, beaucoup plus que pour la Suède — trois fois plus — à cause de son abondance de ressources naturelles, particulièrement énergétiques, et par la sévère crise de son principal marché d’exportation. Reste que les importantes exportations nettes suédoises dénotent une sévère politique d’austérité de même qu’une hausse drastique du taux d’épargne des ménages. Contrairement au Canada, les ménages suédois se sont mis à épargner beaucoup plus qu’avant la crise du début des années 90 et encore plus depuis la crise de 2008. De 2007 à 2010, le taux d’épargne net des ménages suédois a encore augmenté de plus de 60% alors que celui canadien a augmenté de 30%. Sans doute est-ce là le reflet d’une crainte de l’avenir de la part d’une population vieillissante plus encore qu’au Canada, face au continuel charcutage de ce qui reste certes un des meilleurs État providence du monde, étant donné son haut niveau atteint au début des années 1970, mais non un modèle vers lequel tendre à moins de s’être réconcilié avec le néolibéralisme.50

La Suède est d’autant moins un modèle quand on constate la forte croissances des inégalités. On remarquera dans le graphique ci-joint qu’en Suède les inégalités de revenu ont crû plus rapidement, entre les années 90 et la fin des années 2000, qu’au Canada même si la situation y reste meilleure. Cela est dû en partie à une baisse substantielle de l’effort fiscal de 11%, en termes de proportion de PIB, alors que l’effort fiscal moyen tant de l’OCDE que de la zone euro ne baissait que de 3 à 4% du pic des années 90 à 2006. En fait, la chute de l’effort fiscal suédois est un des plus importants de l’OCDE avec l’Irlande, la Nouvelle-Zélande et le Canada.52

Suite à la brutalité des offensives néolibérales tant au Canada qu’en Suède dans les années 90, similaires à celles en Finlande et en Irlande au même moment, l’endettement public, relativement au PIB, du Canada et de la Suède s’amenuisa et continue de s’amenuiser en Suède malgré la crise. La Suède est d’ailleurs un exemple mis en exergue par les idéologues néolibéraux comme la revue de la City, The Economist53. Un budget balancé et un secteur public en forte décroissance, à rendre jaloux l’Allemagne, quel néolibéral oserait dire mieux ! Et quel pied de nez à la France, ce contre-modèle que The Economist n’a pas craint de prendre à partie54 : 55
56

Canada et Suède, des pays impérialistes secondaires dans le moulin du libre-échange

Cette similitude canado-suédoise n’est pas due au hasard. Ce sont deux pays impérialistes subordonnés à plus puissants qu’eux dans leur zone respective, l’UE et l’ALÉNA dont ils sont devenus membres parce qu’ils étaient menacés d’isolement. Cette position a l’inconvénient de les rendre très sensibles aux « libres » mouvements de capitaux d’une poignée de transnationales autochtones ou étrangères qui, pour plusieurs, dépendent peu de leur marché national respectif. Leur monnaie nationale respective a eu par contre l’avantage de permettre au Canada et à la Suède un ajustement rapide de leur taux de change et taux d’intérêt pour absorber un brusque changement des flux de capitaux, sans riposte immédiat des grandes puissances étant donné la relative petitesse de leur marché et leur utile fonction politique, pendant longtemps, de « bon gars » de leur zone impérialiste respective, rôle désormais complètement caduque pour le Canada et en déliquescence pour la Suède, aiguisement des contradictions sociales oblige. La politique monétaire donne plus de temps à un pénible réajustement budgétaire, fiscal et structurel qui contraint la bourgeoisie à affronter la riposte populaire tout en donnant des gages aux centres financiers internationaux par une plus grande ouverture commerciale et financière.

Le modèle suédois a décliné à partir des années 70 pour rentrer en crise au début des années 90 suite à une crise financière majeure dont le point de départ fut le marché immobilier. Sauver les banques a coûté 4% du PIB suédois même si ensuite la bonne conjoncture de la fin des années 90 a permis à l’État de récupérer une grande partie de sa mise57. Cette crise a mené à plusieurs privatisations dont une grande partie du transport public, de la poste, à la compétition dans le système de santé entre hôpitaux privés et publics et à un système de bons individuels pour le choix de l’école qui peut être privée. Le modèle scandinave, surtout suédois, n’est qu’une apparente exception en ce sens que les dépenses sociales sont orientées de sorte à hausser la productivité de la main d’oeuvre et le reste est charcuté. Rien ne dit que ce modèle « à succès » basé sur le socle de la compétitivité manufacturière pourra longtemps se perpétuer :

« En Suède, les industries se sont succédées. Dans les années 1960 quand l’industrie textile a été délocalisée, et dans les années 1970 et 1980 lorsque la même chose est arrivée aux chantiers navals, d’autres secteurs ont connu une croissance. Cela a concerné l’industrie automobile et plus particulièrement les services publics. Ce “changement structurel” a été la politique officielle des syndicats et du parti social-démocrate. Cependant, aujourd’hui, il n’y a pas d’autres industries qui soient en croissance, et le secteur public doit lui aussi faire face à des compressions en terme de budget et d’emplois. Dans une économie comme celle de la Suède, la destruction immédiate de l’industrie automobile serait un désastre. »58
L’exception suédoise n’est possible qu’à cause d’une institutionnalisation de la collaboration de classe en 1938 suite à une intense lutte sociale entre les deux guerres mondiales, elle-même fouettée par la toute proche révolution bolchevique, et d’une importante accumulation de capital industriel durant ces deux guerres, surtout la Deuxième due à une neutralité pro-nazie suivie d’une neutralité pro-OTAN durant la guerre froide :

« Un essai publié en septembre 2008 par l’historien Tobias Berglund et le journaliste Niclas Sennerteg a dévoilé l’existence de camps d’internement suédois pour communistes et opposants allemands ou norvégiens à l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale. Cet ouvrage a soulevé d’autant plus de débats qu’il attribuait la création de ces camps en partie à Tage Erlander, ancien président du Parti social-démocrate et ancien Premier ministre (1946-1969). Une tribune parue le 15 février 2009 dans le quotidien Dagens Nyheter a jeté le doute sur une autre grande figure de la social-démocratie suédoise, Ernst Wigforss, ancien ministre des Finances, notamment de 1936 à 1949. Ce dernier aurait autorisé en 1941 des crédits aux chantiers navals allemands alors qu’il apparaissait jusqu’alors comme le principal opposant à une coopération avec l’Allemagne nazie. »59
« Après la guerre, la Suède a profité de l’avantage de sa base industrielle intacte, de sa stabilité sociale et de ses ressources naturelles pour élargir sa base industrielle afin de reconstruire l’Europe. »60

Une différence cruciale : la question nationale

La Suède est une vieille nation indépendante sans aucun problème d’identité… sauf peut-être le récent défi de l’intégration de l’immigration mise à mal par les politiques néolibérales. Son développement national précoce en a fait tôt une nation indépendante qui en a profité pour se gonfler à bloc avant que la réalité de la formation des grandes nations européennes ramène son petit empire à la proportion d’un État-nation :
« La Suède apparaît comme un pays indépendant et unifié au cours du Moyen Age. Au 17ème siècle, le pays a étendu ses territoires pour former l’empire suédois. L’empire s’est développé pour devenir l’une des grandes puissances de l’Europe au 17e siècle et au début du 18ème siècle. La plupart des territoires conquis en dehors de la péninsule scandinave ont été perdus au cours des 18e et 19e siècles. La moitié orientale de la Suède, la Finlande actuelle, a été perdu à la Russie en 1809. La dernière guerre où la Suède a été directement impliqué était en 1814, lorsque la Suède, par des moyens militaires, a forcé la Norvège au sein d’une union personnelle [laquelle s’en sépara pacifiquement en 1905, NDLR]. »
61

C’est une vérité de La Palisse que d’affirmer le mal identitaire canadien et encore plus celui québécois62. Ce mal doublé du fait que le Canada/Québec soit trop près des ÉU et trop loin de l’Europe et de sa riche histoire de lutte de classe, peut-être aussi parce que trop riche en ressources naturelles d’où une tendance rentière de maladie hollandaise actuellement très forte, expliquent la raison d’être d’un introuvable consensus social entre bourgeoisie fédéraliste et peuple québécois indépendantiste. Faut-il s’en plaindre ? Le consensus n’est-il pas la voie bourgeoise par excellence du cul-de-sac néolibéral laquelle voie surprend le peuple dans sa torpeur ?

La lutte pour l’indépendance du Québec, initiée au Québec et soutenue par les peuples opprimés du Canada et par le prolétariat canadien ne serait-elle pas l’occasion d’une rupture avec cette bourgeoisie de plus en plus rentière et réactionnaire ? L’actuel réveil aborigène « Idle no more », dont la mobilisation à cette heure semble forcer la main des chefs autochtones au boycott en tout ou en partie de leur rencontre avec le Premier ministre ne pourrait-elle pas être le démarreur de ce moteur stratégique, déjà réchauffé par le printemps érable, si le peuple québécois était en première ligne… ce qui est encore loin d’être le cas ?

Marc Bonhomme, 11 janvier 2013


Notes

40 INPRECOR, mai-juin 2011

41 Wikipédia, Système des retraites en Suède

42 “…the standard rate rose to $104.83 (910 SEK) per metric ton while the rate for industry leveled off at approximately $23.04 (200 SEK) per metric ton. […] Quebec implemented its carbon levy in October 2007. The carbon levy is $3.20 (C$3.50) per metric ton of CO2.” National Renewable Energy Laboratory, US Department of energy, Carbon Taxes : A Review of Experience and Policy Design Considerations, December 2009

43 Swedish Environmental Agency and Swedish Energy Agency, 2007

44 Presseurop, 6/07/09, condensé du Monde
danoise, Copenhague, créant ainsi de fortes tensions entre les deux pays. Les réacteurs furent finalement arrêtés en 1999 pour le premier, et 2005 pour le second.

45 Ambassade de France en Suède, 29/06/11, selon bulletin-electroniques.com

46 Wikipédia, Conséquences de l’accident de Fukushima sur l’industrie nucléaire dans le monde

47 OECD Economic Outlook, June 2005, Annex Table 25

48 OCDE, Profils statistiques par pays : Tableaux-clés, 2011

49 OECD, Economic Surveys, Sweden, August 2005, figure 1.6

50 OECD Economic Outlook, June 2005, Annex tables 3, 6, 9, 11, 12, 20, 25, 26, 27, 32, 33, 48, 51 ; OECD in figures, 2005, pages 18 à 21, 56-57

51 Note : l’importance de la hausse (ou de la baisse) de l’inégalité pour un même pays se mesure par l’écart entre les cercles.

51 Globe and Mail, Infographic : The economics of the Occupy movement, 16/10/11

52 OECD Economic Outlook, June 2005, Annex Table 26

53 The Economist, Sweden, The new model, A bit more unequal, a lot more efficient, Oct 13th 2012

54 The Economist, The World in 2013, France’s wake-up call, Nov 21st 2012

55 The Economist, Sharing the pain, Nov 6th 2010

56 The Economist, The economy : Doing so-so, Nov 15th 2012

57 Wikipédia, Sauvetage du système bancaire suédois

58 INPRECOR, août-septembre 2010

59 État du monde, 2008-2009

60 Wikipédia anglais, Sweden, ma traduction

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