Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/19/la-guerre-contre-les-femmes/?jetpack_skip_subscription_popup
Récemment, Yanar Mohammed, pionnière des droits des femmes en Irak et dans le reste du monde musulman, se trouvait devant son domicile lorsqu’elle a été tuée par des hommes armés qui l’ont criblée de balles. Cette militante âgée de 66 ans était revenue en Irak depuis le Canada quelques jours auparavant. Au cours de sa longue et courageuse carrière, Yanar Mohammed avait milité contre les crimes d’« honneur », la violence domestique et l’extrémisme religieux. Elle avait créé des refuges en Irak qui ont sauvé des centaines de femmes de l’exploitation et des abus. Dans une interview accordée en 2022, elle avait évoqué les difficultés persistantes des femmes qui avaient survécu à l’esclavage et aux abus commis par l’État islamique. Selon elle, au moins 10 000 femmes avaient été victimes de l’État islamique.
J’ai commencé cette chronique sur le thème de la Journée internationale des femmes (8 mars) par la nouvelle de cet assassinat grotesque, car il incarne le type de femme qui est haïe dans de nombreux pays musulmans, y compris au Pakistan. Ce n’est un secret pour personne que militer pour la cause des femmes est une activité dangereuse dans ces pays. Yanar Mohammed et d’autres comme elle ont reçu des centaines de menaces de mort. Cette tendance se poursuit. Si vous êtes une femme qui prend la parole pour défendre les femmes dans le monde musulman, des menaces proférées par des hommes apparaissent sur votre compte Instagram, dans vos e-mails, vos SMS, etc. Les militantes apprennent à les ignorer et à les considérer comme l’une des conséquences sinistres du fait de s’exprimer dans une société qui ne veut pas que les femmes s’expriment.
Cela conduit parfois à la mort. Qu’il s’agisse d’une féministe respectée comme Yanar Mohammad ou d’une adolescente star de TikTok comme Sana Yousaf, tuée par un homme chez elle à Islamabad l’année dernière, ce sont les femmes qui sont prises pour cibles. L’existence d’une femme qui ne reconnaît aucun homme comme son supérieur est en quelque sorte une menace trop grande à supporter. Qu’elle critique l’exploitation des femmes par des groupes terroristes comme l’État islamique ou qu’elle repousse des avances, elle est considérée comme une rebelle pour avoir refusé de se plier à la volonté des hommes.
Dans de nombreux cas, les femmes musulmanes ont été prises pour cible en raison d’interprétations rigoristes de la religion. Sur la base de ces interprétations, la société s’est opposée à la présence des femmes dans la sphère publique et à des postes de direction. La tendance était donc d’utiliser la religion pour imposer des restrictions culturelles. Même celles qui travaillaient hors de leur foyer n’ont pas été épargnées, bien que la toute première femme musulmane, Hazrat Khadija, fût une femme d’affaires.
Les réseaux sociaux regorgent d’abus à l’encontre des femmes.
Des objections similaires ont été formulées à l’encontre des femmes qui choisissaient elles-mêmes leur conjoint ou demandaient le divorce, alors même qu’il existe des interdictions religieuses claires contre les mariages forcés et qu’il est permis à une femme de demander le divorce. Et pourtant, le mariage libre et le divorce sont tous deux cités comme des exemples de « déviation » dans les sociétés patriarcales. Au fil du temps, cependant, les travaux de spécialistes des religions, dont certaines sont des femmes, ont mis en évidence le caractère fallacieux des interprétations rigides de la foi. En conséquence, parmi les Pakistanais instruits, ces vieilles tactiques visant à restreindre les femmes perdent de leur emprise.
Mais la haine est encore bien présente. Les Reels d’Instagram et les clips TikTok regorgent d’insultes, de railleries et de diverses autres formes de haine à l’égard des femmes. Cette année, si des marches sont organisées pour célébrer la Journée internationale des femmes, les réseaux sociaux déborderont une fois de plus d’insultes — se moquant des femmes, prétendant que leurs actions ne sont que de la mise en scène, maudissant celles qui se revendiquent du féminisme, etc. Ces propos jailliront même de la bouche d’hommes qui se croient « progressistes ».
Ces derniers temps, ce qui caractérise le vocabulaire utilisé dans la réaction hostile à l’égard des femmes, c’est qu’il est presque entièrement emprunté à l’Occident. Les hommes pakistanais qui passent beaucoup de temps sur Internet ont été influencés par la misogynie véhiculée par des hommes comme Andrew Tate. Cette nouvelle forme de virulence considère les femmes comme des croqueuses de diamants, stupides et, d’une manière générale, comme des êtres inférieurs. Surtout, elle considère l’oppression des femmes comme essentielle à la suprématie des hommes. Cette nouvelle forme occidentale d’antiféminisme s’appuie sur le sentiment d’impuissance, réel ou imaginaire, des hommes dans un monde occidental où ils doivent redéfinir ce que signifie être un homme.
Même si les hommes pakistanais ne vivent pas dans un monde occidental où les femmes ont accumulé suffisamment de pouvoir économique pour être autonomes, ils ont tout de même adopté les propos haineux que les hommes occidentaux ont à offrir. Cette nouvelle vague a renforcé le discours misogyne existant dans le monde musulman. Ainsi, en cette Journée internationale des femmes, toute Pakistanaise qui publiera quoi que ce soit sur les droits des femmes, sur le fait de s’exprimer haut et fort, sur les problèmes auxquels les femmes pakistanaises sont confrontées face à la militarisation mondiale et à l’oppression locale sera la cible de messages haineux dont le style et le contenu sont empruntés aux misogynes américains et européens.
Tout ce que les femmes pakistanaises peuvent faire, c’est se souvenir de la force de femmes comme Yanar Mohammed qui refusent de se laisser intimider. Elles choisissent de se tenir devant leur foyer, réel ou virtuel, et de dire la vérité.
Rafia Zakaria, 7 mars 2026
rafia.zakaria@gmail.com
Rafia Zakaria est avocate et militante des droits humains. Elle tient une chronique pour DAWN Pakistan et contribue régulièrement à Al Jazeera America, Dissent, Guernica et de nombreuses autres publications.
Elle est l’autrice de *The Upstairs Wife : An Intimate History of Pakistan* (Beacon Press, 2015). Elle tweete sous le nom @rafiazakaria
https://www.dawn.com/news/1979351/the-war-on-women
Traduit par DE
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