Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

La guerre du gaz ?

Attention aux pièges de la propagande !

L’Europe navigue présentement en pleine crise énergétique. Le conflit en Ukraine, a à peine franchi une semaine et déjà les gazières canadiennes rêvent de tirer avantage de la crise.

Les sorties du Premier Ministre Jason Kenny sont quotidiennes sur son souhait le plus cher de relancer les projets d’exportation du gaz de schiste canadien. Une citation du premier ministre de l’Alberta qui est particulièrement bien branché sur les enjeux gaziers, et un ardent promoteur de la liquéfaction pour l’exportation du gaz de sa province est un bon indicateur. Dans un article du 24 février du Calgary Herald…

« Le premier ministre de l’Alberta suggère que le moment est venu de sevrer le monde occidental du pétrole et du gaz russes. Jason Kenney dit que nous devons sévir contre l’impact des exportations russes sur les marchés du monde entier. »
La conjoncture redonne vie et espoir aux provinces atlantiques du Canada de devenir une plaque tournante pour les exportations de gaz naturel vers l’Europe. Il n’en faut pas plus pour voir les promoteurs du projet GNL Québec dont la fin a été récemment annoncé, reprendre et exprimer leurs espoirs.

Présentement, au moins deux entreprises explorent les options de GNL sur la côte est du Canada. La pétrolière espagnol Repsol S.A. envisage de convertir son terminal d’importation de GNL de Saint John en une installation d’exportation. En Nouvelle-Écosse, Pieridae Energy Ltd., basée à Calgary, envisage déjà de construire un terminal flottant d’exportation de GNL dans la ville de Goldboro, d’une capacité annuelle d’environ 2,8 millions de tonnes. Ces entreprises cherchent à influencer le gouvernement fédéral afin d’en faire un tout premier investisseur.

Les promoteurs semblent considérer que les oppositionscitoyennes àces projetsvont s’atténuer avec la nouvelle conjoncture de guerre. On semble oublier que ces projets, s’ils vont de l’avant, sont bien loin d’être réalisés. On est à plusieurs années de la mise en opération.

Un conflit gazier ?

Plusieurs indicateurs font pencher l’analyse de la situation actuelle vers un véritable conflit gazier. Les gouvernements et nos médias en parlent peu, mais les faits parlent d’eux-mêmes, et les affairistes, les promoteurs d’énergies fossiles n’ont pas la retenue de nos gouvernements.

L’enjeu du gaz en Europeest probablement le facteur le plus important dans conflit actuel. La Russie a d’énormes réserves de gaz conventionnel à sa disposition, et construit depuis la dernière décennie des gazoducs vers l’Europe. Le transit sur le territoire Ukrainien est important. Ce positionnement économique a rendu plusieurs pays d’Europe de l’Ouest très dépendants de l’approvisionnement Russe en combustibles. Cette situation indispose un nombre croissant de pays européens qui abandonnent le nucléaire et le charbon. Boris Johnson affirmait récemment : "Nous devons collectivement éliminer notre dépendance envers le pétrole et le gaz russes qui, depuis trop longtemps, donné à Poutine une emprise sur la politique occidentale."

Le facteur North Stream.

On a tous vu que la toute première sanction internationale imposé aux russes a été la suspension du processus d’approbation du controversé gazoduc North Stream 2 par le gouvernement Allemand, une nouvelle canalisation partant de la Russie vers l’Allemagne. Le gazoduc devait entrer en opération sous peu. Nord Stream 2 est parallèle à un gazoduc existant, le Nord Stream, qui fonctionne depuis 2011. Le controversé Nord Stream 2 est un gazoduc de 1 200 km sous la mer Baltique, qui acheminera le gaz de la côte russe près de Saint-Pétersbourg jusqu’à Lubmin en Allemagne. La canalisation a coûté 10 milliards d’euros et a été achevé en septembre dernier. Le géant russe de l’énergie, Gazprom, a pris en charge la moitié du coût et les entreprises énergétiques occidentales telles que Shell et ENGIE en France ont assumé le reste de l’investissement. Ensemble, ces deux gazoducs pourraient livrer 110 milliards de mètres cubes de gaz à l’Europe chaque année. Cela représente plus d’un quart de tout le gaz que les pays de l’Union européenne utilisent.

Les États-Unis et le Royaume-Uni, ainsi que les voisins de la Russie, la Pologne et l’Ukraine, se sont fermement opposés à Nord Stream 2. La crainte exprimée était qu’une fois en opération, les deux tuyaux donneraient à la Russie une mainmise encore plus grande sur l’approvisionnement en gaz de l’Europe. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a souvent qualifié Nord Stream 2 "d’arme politique dangereuse" entre les mains d’un adversaire. On constate présentement l’importance de l’enjeu.

Un marché nord-américain du gaz saturé.

On doit aussi tenir compte d’un autre facteur important. Les promoteurs gaziers canadiens ne sont pas seuls dans la course. Les États-Unis aussi font face à d’incroyables surplus de gaz de schistes, cette situation frappe l’Amérique du Nord. Au cours des vingt dernières années la fracturation du rock pour en extraire du gaz séquestré a donné accès à d’incroyables, mais très couteux volumes de gaz. Les milliards investis par les gouvernements et entrepreneurs dans cette technologie d’extraction du gaz doivent être récupérés, mais le marché du continent américain est saturé. Les prix sont considérablement dépréciés.

L’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis a mené, grâce à de généreux programmes de subventions à une plus grande autosuffisance énergétique, mais a créé une croissance astronomique dans l’exploitation par fracturation de la ressource. Et les promoteurs nord-américains savent que cette situation devrait se poursuivre pour plusieurs années. La production des Américains seulement aurait atteint un volume dépassant les 30 milliards de pieds cubes par jour. De tels volumes dépassent de loin l’infrastructure disponible pour acheminer la ressource vers les marchés et dépasse la capacité consommation des marchés américains. L’exportation devient la seule voie pour écouler ces productions. Nombreuses sont donc les gazières sur la ligne de départ vers de nouveaux marchés.

Cette situation explique bien la course effrénée aux pipelines et aux projets de liquéfaction du gaz que nous vivons. Ainsi en ce qui a trait à l’exportation du gaz de schiste les États-Unis sont le théâtre d’une mobilisation de ressources massive vers l’exportation, et la compétition ne sera certainement pas la bienvenue. On a assisté au cours de récentes années à des investissements de milliards dans des usines de liquéfaction pour l’exportation aux USA. Plusieurs de ces usines entrent présentement, et prochainement en fonction avec un marché européen qui leur est fermé à cause du gaz russe, moins coûteux et de plus grande proximité disons.
Pendant que les entrepreneurs canadiens rêvent d’un soutien financier fédéral, les gazières américaines sont en pleine course. Ainsi on voit présentement se multiplier les projets de terminaux de liquéfaction du gaz de schiste sur le territoire américain. Deux imposants projets sont prévus pour une entrée en fonction sous peu, mais la liste des installations projetées est imposante et ces installations ont besoin de marchés. Deux projets ont entre autres besoins de marchés assez immédiats.

Driftwood LNG LLC, propriété de la société américaine Tellurian Inc. dont le siège est à Houston au Texas, développe actuellement un terminal de production et d’exportation de GNL sur la rive ouest de la rivière Calcasieu en Louisiane. Une fois le projet terminé, le terminal aura une capacité d’exportation pouvant atteindre 27,6 millions de tonnes de GNL par an vers des clients du monde entier. Le projet Rio Grande LNG, dont le coût est estimé à 15 milliards USD, est l’un des plus gros investissements privés au Texas, aux États-Unis. NextDecade, une société de développement de GNL basée au Texas, a prévu de développer et d’exploiter, sous sa filiale Rio Grande LNG, une installation de liquéfaction et d’exportation de gaz de 27 mtpa au port de Brownsville. A ces installations vont s’ajouter des dizaines de projets qui ont été autorisés. La course au transport et à la liquéfaction pour exporter le gaz est donc déjà bien entamée, et le gaz américain est en pole position.

La liste des projets qui sont à divers niveaux de réalisation est longue, on parle de sept autres terminaux qui seront prochainement en opération, cinq autres en construction et le département de l’Énergie américain aurait donné son approbation à une quinzaine d’autres projets. Et on neparle ici que des États-Unis. Les investissements nécessaires à l’acheminement de la ressource vers les terminaux, à la construction des usines de liquéfaction et à la construction des méthaniers sont de l’ordre de la centaine de milliards de dollars. Inutile de dire que la course aux investisseurs sera féroce, et les partenaires pour de tels projets doivent être de calibre mondial. Il y a loin de la coupe aux lèvres pour les projet dans l’est du Canada.

Liste partielle

Export Terminal almost ready for market
UNITED STATES
1. Kenai, AK : 0.2 Bcfd (Trans-Foreland)
2. Sabine, LA : 3.5 Bcfd (Cheniere/Sabine Pass LNG – Trains 1-5)
3. Cove Point, MD : 0.82 Bcfd (Dominion–Cove Point LNG)
4. Corpus Christi, TX : 1.44 Bcfd (Cheniere – Corpus Christi LNG Trains 1, 2)
5. Hackberry, LA : 2.15 Bcfd (Sempra–Cameron LNG, Trains 1-3)
6. Elba Island, GA : 350 MMcfd (Southern LNG Company Units 1-10)
7. Freeport, TX : 2.13 Bcfd (Freeport LNG Dev/Freeport LNG Expansion/FLNG
Liquefaction Trains 1-3)

FERC – APPROVED, UNDER CONSTRUCTION
1. Corpus Christi, TX : 0.72 Bcfd (Cheniere–Corpus Christi LNG Train 2) (CP12-
507)
2. Sabine Pass, LA : 0.7 Bcfd (Sabine PassLiquefaction Train 6 ) (CP13-552)
3. Cameron Parish, LA : 1.41 Bcfd (Venture Global Calcasieu Pass) (CP15-550)
4. Sabine Pass, TX : 2.1 Bcfd (ExxonMobil – Golden Pass) (CP14-517)
5. Calcasieu Parish, LA : 4.0 Bcfd (Driftwood LNG) (CP17-117)
FERC – APPROVED, NOT UNDER CONSTRUCTION
A. Lake Charles, LA : 2.2 Bcfd (Lake Charles LNG) (CP14-120)
B. Lake Charles, LA : 1. 186 Bcfd (Magnolia LNG) (CP14-347)
C. Hackberry, LA : 1.41 Bcfd (Sempra - Cameron LNG Trains 4 & 5) (CP15-560)
D. Port Arthur, TX : 1.86 Bcfd (Port Arthur LNG Trains 1 & 2) (CP17-20)
E. Freeport, TX : 0.72 Bcfd (Freeport LNG Dev Train 4) (CP17-470)
F. Pascagoula, MS : 1.5 Bcfd (Gulf LNG Liquefaction) (CP15-521)
G. Jacksonville, FL : 0.132 Bcf/d (Eagle LNG Partners) (CP17-41)
H. Plaquemines Parish, LA : 3.40 Bcfd (Venture Global LNG) (CP17-66)
I. Brownsville, TX : 0.55 Bcfd (Texas LNG Brownsville) (CP16-116)
J. Brownsville, TX : 3.6 Bcfd (Rio Grande LNG – NextDecade) (CP16-454)
K. Brownsville, TX : 0.9 Bcfd (Annova LNG Brownsville) (CP16-480)
L. Corpus Christi, TX : 1.86 Bcfd (Cheniere Corpus Christi LNG) (CP18-512)
M. Sabine Pass, LA : NA Bcfd (Sabine PassLiquefaction) (CP19-11)
N. Coos Bay, OR : 1.08 Bcfd (Jordan Cove) (CP17-494)
O. Nikiski, AK : 2.63 Bcfd (Alaska Gasline) (CP17-178)

Peut-on parler de crise du gaz ?

L’Union européenne est en manque d’énergie c’est un fait. Les pays d’Europes’approvisionnent pour près de 40 % de leur gaz naturel en Russie, un gaz dont une grande partie transit par l’Ukraine. En raison des pénuries de l’année dernière, les prix de référence du gaz naturel en Europe ont plus que triplé, le prix au comptant atteignant à un moment donné plus de 10 fois le prix de son homologue nord-américain. Il y a donc incontestablement un marché.
Nos médias nous abreuvent présentement d’images aux couleurs de l’Ukraine, de valeureux combattants qui choisissent de résister aux Russes, d’images de bombardements et d’annonces de sanctions. Oui, il faut être solidaire du peuple ukrainien.

Mais ces images reflètent bien la vision occidentale du conflit, celle qu’on veut bien nous transmettre.La réalité, nous allons constater dans quelques mois risque d’être toute autre. L’Ukraine et sa population pourrait avoirmachiavéliquementété instrumentalisés par deux puissances économiques en confrontation directe pour le marché énergétique en Europe. Malheureusement, c’est souvent ça les guerres !

Comment en serions-nous arrivés là ?

La Russie est l’agresseur oui, mais :

• L’URSS a été démantelée par une mobilisation populaire en 1990, et les anciens pays du Pacte de Varsovie, ont pratiquement tous rejoint le camp adverse la communauté européenne et l’OTAN. La Russie a perdu l’essentiel de ses assises économiques. Le produit économique de la Russie ne dépasse plus celui de l’Italie semble-t-il. La peur que ce scénariose reproduise en Ukraine est fondée disons...ça ne justifie bien entendu pas l’agression, mais c’est un facteur à considérer pour comprendre la propagande interne de Poutine.

• Depuis, l’OTAN a installé des bases militaires, des troupes et des missiles dans à peu près tous ces pays. On parle donc de troupes et de missiles qui sont disposés aux portes de la Russie, contrôlé par les États-Unis à la recherche de marchés gaziers, et une Europe contestant sa dépendance énergétique envers la Russie. Une situation qui a toutes les caractéristiques pour stimuler la paranoïa de Poutine, dont l’économie dépend justement en grande partie de l’exportation de combustibles fossiles.Le personnage a déjà de bonnes basespour laparanoïa étant lui-même un ancien agent du KGB... On se rappellera que la paranoïa était omniprésente dans l’institution.

Sommes-nous face à une cynique et meurtrière mise en scène ? Une pièce d’horreur ou la puissance américaine insatisfaite des avantages géographique d’une économie russe en relance a décidé d’accaparer les marchés occupés par les Russes ? L’OTAN aurait-elle tassé dans le coin l’Ours Soviétique et sa puissance militaire, afin de le forcer à réagir militairement et se discréditer ? Est-ce un piège tendu, ou l’Ukraine a cruellement joué le rôle de simple appât ? De nombreux indicateurs pointent dans une telle direction.

Le Canada et ses promoteurs gaziers sont de bien petits joueurs dans cette arène. Dans un tel contexte, il est important de bien comprendre les enjeux pour creuser des avenues de solutions. Si l’enjeu est gazier et Européen, il y a des solutions à cette crise.

Un « sauf conduit » ? Un contrat gazier ferme d’exportation de l’URSS vers la Chine, permettant le positionnement du gaz américain en Europe, et la fin de la dépendance de l’Europe envers la Russie ? Une telle avenue pourrait-elle être LA solution à cette guerre ?

Il ne resterait qu’un accord de paix pour que Poutine sauve la face. L’Ukraine pays victime ici, neutre, avec renforcements des forces de l’OTAN en périphérie ?
Sommes-nous face, encore une fois à une guerre des combustibles fossiles ?
Soyons solidaires des peuples, mais pas dupes.

Normand Beaudet

L’auteur est fondateur du Centre de ressources sur la non-violence et
propriétaire d’une entreprise de consultation en informatique.

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