Tiré de Entre les lignes et les mots
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30 juin 2026
Le fils d’Ana (nom fictif pour préserver son identité) avait quatre ans lorsqu’elle a porté plainte contre son compagnon de l’époque et père de l’enfant, après des années de violences brutales. Elle a pris cette décision le lendemain de la énième agression physique qu’elle a subie alors qu’elle préparait le dîner. Alors qu’elle était en proie à la terreur, elle s’est retournée pour chercher son petit garçon de l’autre côté de la cuisine et l’a vu contempler la scène, les yeux vitreux. « Je me souviens parfaitement de son visage, avec sa tétine, et c’est là que je me suis dit : « C’est fini, je pars » », raconte-t-elle. Ce jour-là a également marqué le début d’un parcours judiciaire complexe qui allait s’éterniser pendant plusieurs années. En juin 2019, déjà séparée, Ana a dénoncé l’enfer auquel elle était soumise depuis des années chez elle. Elle avait rassemblé des dizaines de preuves attestant de la véracité de son témoignage : des messages WhatsApp, des enregistrements des caméras de vidéosurveillance qu’il avait installées partout dans la maison, des enregistrements audio, des photos… Elle disposait également d’un rapport médical des urgences établi six mois auparavant, qui faisait état des graves contusions qu’elle avait subies un jour au crâne à la suite de plusieurs coups de poing.
Au début, rien de tout cela n’a suffi pour que le juge retire au père la garde de l’enfant, qui continuait à passer des journées avec lui. Cependant, comme c’est toujours le cas avec la violence machiste, celle-ci s’est intensifiée jusqu’à mettre en danger l’intégrité physique de l’enfant : « Un jour, alors qu’il était chez son père, il m’a appelée en pleurant, pris d’une angoisse terrible, car celui-ci l’avait frappé, avait déchiré son cahier et avait donné des coups de poing dans les portes parce que, selon lui, l’enfant avait une mauvaise écriture. » Depuis lors, le petit garçon a passé ces dernières années à subir des interrogatoires, à témoigner et à faire face à des procédures judiciaires exhaustives jusqu’à ce qu’il parvienne à exercer son droit d’être loin de lui. Ana avoue s’être sentie remise en question à tout moment par les instances judiciaires mêmes qui auraient dû la protéger, mais elle a trouvé un refuge lorsqu’un jour, par hasard, elle a découvert le profil de « Madres Protectoras »sur les réseaux sociaux. Elle a découvert qu’elle n’était pas la seule à avoir vécu un véritable calvaire devant les tribunaux pour que son récit soit pris en considération : il y avait des centaines de mères survivantes qui avaient vécu des expériences similaires.
« Non seulement la justice manque à son devoir de protection, mais dans de nombreux cas, elle contribue à la reproduction de la violence institutionnelle machiste. »
Ana a rapidement pris contact avec elles, et depuis, elle fait partie de ce groupe de femmes revictimisées par l’appareil judiciaire « patriarcal ». Les données qui chiffrent l’angoisse de ces mères sont fournies par le dernier rapportde l’Observatoire des violences institutionnelles machistes (OVIM), qui met pour la première fois l’accent sur l’impact de la violence machiste sur les filles, les garçons et les adolescent·es. L’étude révèle que six cas sur dix de violence institutionnelle machiste sont imputables à des agissements de la justice. « Non seulement la justice manque à son devoir de protection, mais dans de nombreux cas, elle contribue à la reproduction de la violence institutionnelle machiste. Parmi les schémas identifiés, on peut citer l’imposition de droits de visite auprès du parent agresseur, l’absence de mesures efficaces de protection et de bien-être ou l’absence d’une évaluation adéquate des risques, ainsi que la sanction des mères protectrices », indique le rapport.
L’une des grandes luttes que mènent depuis des années, tant les « Madres Protectoras » que de nombreuses organisations féministes dans notre pays, consiste à empêcher les agresseurs d’obtenir la garde de leurs enfants. Ni de droits de visite, ni de rencontres sporadiques. Légalement, ce contact ne devrait pas être autorisé lorsqu’il existe des indices avérés de violence de genre, car le principe est clair : un agresseur ne sera jamais un bon père. Or, au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant (considéré comme l’un des principes directeurs du Code civil espagnol), ainsi que du maintien de la coutume consistant à faire passer en avant les droits paternels et le lien père-enfant, de nombreuses et nombreux juges privilégient le maintien du contact entre le père et ses enfants. « Il existe une culture sociale et juridique qui continue de considérer la violence machiste comme un conflit privé ; le corps principal du droit continue de reconnaître les droits absolument sacralisés du pater familias. C’est pourquoi, si l’on examine les régimes de visite et les déchéances de l’autorité parentale pour délits graves, on constate que ceux-ci sont tout à fait anecdotiques », explique à notre journal Laia Serra, avocate pénaliste spécialisée dans les droits humains et militante féministe.
Le système judiciaire, soulignent les expertes, reproduit en permanence l’ordre patriarcal, de sorte que, dans de nombreux cas, l’autorité parentale finit par primer sur l’intérêt supérieur des enfants, ce qui va à l’encontre des normes internationales telles que la Convention d’Istanbul. L’Association des femmes juristes Themis fait valoir à cet égard que, même s’il est admis a priori qu’il est bénéfique pour l’enfant d’être avec ses deux parent·es, cela n’est vrai que dans un contexte normal : « Il arrive parfois qu’aucune mesure de protection ne soit accordée et que la fillette doive se rendre à l’école dans la peur, car elle sait que son père va venir la chercher. Ces situations génèrent une très grande insécurité chez l’enfant », explique Rosa Gil, membre de cette association. Selon elle, dès lors qu’il existe des indices de maltraitance ou qu’une ordonnance de protection est en vigueur, le droit de visite devrait être immédiatement suspendu. Cependant, d’après les données du Conseil général du pouvoir judiciaire, la suspension du droit de visite dans les cas de violence à l’encontre des mères reste limitée, s’élevant à environ 14% des cas ces dernières années.
Minimisation du risque pour les mineur·es et revictimisation
Ce type d’actions ne fait que conduire à une sous-estimation constante du risque encouru par les mineurƒes, qui sont des victimes directes de la violence de genre dans le contexte de la violence exercée à l’encontre de leurs mères. C’est ce que prévoit laloi organique n°1/2004 du 28 décembre relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre. Pour Julia Vega, experte en politiques publiques et en lutte contre les violences machistes, et fondatrice de la coopérative Almena Feminista, l’évaluation du risque encouru par les mineur·es dans ces cas-là est, dans la pratique, « minime, voire nulle ».
« Dans la plupart des cas, on minimise l’impact que l’exposition à la violence a sur ces filles et ces garçons »
Dans la plupart des cas, on minimise l’impact que l’exposition à la violence a sur ces filles et ces garçons, sans tenir compte des dommages que peut leur causer cette situation qui met en danger leur intégrité physique et psychologique. « Le climat dans lequel évoluent ces enfants à la maison est absolument dévastateur pour elles et pour eux : insécurité, conflits de loyauté, peurs… », ajoute Mme Serra. Tout cela revictimise les enfants et crée un contexte de discrimination, d’épuisement et d’exposition au risque », comme le souligne un autre rapport antérieur de l’OVIM. Selon cet organisme, 94% des situations de violences institutionnelles machistes sont revictimisantes, car certaines actions contribuent à aggraver le préjudice, à intensifier la vulnérabilité ou à prolonger la situation de vulnérabilité de ces mineur·es, par action ou par omission.
Les conséquences les plus brutales de cette lacune du système se sont déjà manifestées dans des affaires très médiatisées, comme celle d’Itziar Prats, dont les filles âgées de 6 et 2 ans ont été assassinées en 2018 à Castellón par leur père, alors qu’il était en plein divorce. Le procureur chargé de l’affaire de maltraitance s’est opposé à la demande de protection lors de la première comparution devant le tribunal de garde, puis la juge du tribunal chargé des affaires de violence a rejeté l’ordonnance de protection demandée par la mère : avant de mourir, les fillettes ont été contraintes de vivre avec l’homme qui avait menacé à plusieurs reprises de mettre fin à leur vie afin de causer un préjudice irréparable à leur mère. « Faites attention à ce que vous faites, vous allez toutes finir mortes et moi en prison », avait-il averti à maintes reprises jusqu’à ce qu’il tienne sa promesse.
« Le recours au faux SAP est constaté dans 20,5% des cas au sein du secteur judiciaire, dans le cadre de procédures judiciaires liées à des violences machistes. »
Les expertes évoquent ce que l’on appelle le syndrome d’aliénation parentale (SAP)qui, bien qu’il ne soit pas scientifiquement validé, continue d’influencer de nombreuses décisions judiciaires au détriment des victimes. Le recours à ce faux SAP est observé dans 20,5% des cas au sein du système judiciaire, dans le cadre de procédures judiciaires liées aux violences machistes, « remettant en cause leur crédibilité, leurs capacités parentales et leur rôle protecteur », selon l’OVIM. Outre le fait de placer les enfants dans une situation de grande vulnérabilité, cela reproduit des stéréotypes sur les femmes survivantes, car cela discrédite les récits maternels en partant du principe qu’elles tentent d’influencer leurs enfants.
Rappelons les proposdu juge David Maman Benchimol, président de la section chargée des violences faites aux femmes du tribunal de première instance n°8 de Madrid, dans le cadre d’une formation organisée par l’Ordre des avocat·s de Madrid, qui a récemment affirmé que les mères « manipulent » leurs fils et leurs filles pour qu’ils se séparent de leurs pères. Tout cela va à l’encontre des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Conseil général du pouvoir judiciaire. La dernière réforme de la loisur la protection intégrale de l’enfance et de l’adolescence contre la violence (LOPIVI) vise à corriger ce parti pris machiste de la magistrature : non seulement elle interdit expressément d’utiliser cette fausse pathologie comme argument, mais elle inclut également, parmi les critères relatifs à l’intérêt supérieur de l’enfant, l’éloignement de l’enfant par rapport à la personne qui lui fait subir des violences, et renforce les mécanismes d’écoute de ces enfants.
Un geste, affirmait la ministre de la Jeunesse et de l’Enfance, Sira Rego, de réparation historique envers les mères protectrices et leurs enfants. Des femmes comme María Salmerón, condamnée en 2003 pour enlèvement de mineur·es et désobéissance à l’autorité pour avoir « manipulé sa fille adolescente » en l’éloignant de son père, qui avait été condamné pour violences machistes répétées. Ou comme ce qui est arrivé, des années plus tard, à Irene Costumero, originaire de Biscaye, victime de violences conjugales : en 2021, les services sociaux et le parquet ont invoqué l’existence de ce syndrome pour lui retirer la garde partagée de sa fille.
Un système judiciaire qui ne prend pas en compte le point de vue de l’enfant
Une question sous-tend tout cela : les voix des enfants sont presque toujours discréditées et ignorées, comme si, en raison de leur jeune âge, elles et ils n’étaient pas capables de reconnaître la violence. Cela est étroitement lié à la croyance largement répandue selon laquelle les mères exercent une influence négative déterminante sur leurs enfants. « L’opinion de ces garçons et de ces filles n’est pas prise en compte, elles et ils ne sont pas écoutés, et ces stéréotypes de genre finissent par se retrouver dans les rapports d’expertise et des services sociaux. Cela signifie que, dans la plupart des cas, les enfants ne sont pas considérés comme des sujet·tes de droit », en déduit Vega. De son côté, Clara Burriel, spécialiste de la défense politique et de la protection de l’enfance chez Save the Children, insiste sur le fait que l’écoute des témoignages d’enfants ne doit pas être considérée comme une simple formalité, mais comme un élément indispensable à la prise de décisions judiciaires.
« Les magistrat·es, les procureur·es ou les avocat·es manquent souvent de sensibilisation aux questions de genre »
La cause profonde de ces défaillances du système, qui remettent en cause les enfants et les mères dans des contextes de violence avérée, réside dans la formation des professionnel·les. La perspective de genre brille souvent par son absence au sein des instances judiciaires, où les magistrat·es, les procureur·es ou les avocat·es manquent souvent d’une sensibilisation spécifique dans ce domaine. « Nous avons des professionnel·les qui, s’i elles ou ils n’ont pas reçu une certaine formation sur les implications des violences machisteschez les enfants et les adolescent·es, ne comprennent pas que cette violence de genre a un impact sur les mineur·es. Il faut une formation spécifique, une méthodologie bien définie et une approche concrète pour savoir traiter ces cas, comme c’est déjà le cas dans d’autres domaines », souligne Serra.
Il en va de même lorsqu’il s’agit de comprendre le langage utilisé par les enfants lors des interrogatoires, lorsqu’on les interroge sur leur relation avec leur père. Faute des outils cognitifs et communicatifs propres aux adultes, leurs témoignages présentent souvent un mélange entre l’univers symbolique et l’univers matériel, que de nombreuses et nombreux juges interprètent comme des mensonges d’enfants ou de simples inventions. « On a tendance à remettre fortement en question leur déclaration, surtout si celle-ci peut évoluer avec le temps. On a toujours dit que les enfants avaient tendance à fantasmer, mais nous savons que lorsqu’un·e enfant a subi des violences, il est plus courant qu’elle ou il garde certaines choses pour elle/lui plutôt que de les inventer », commente Burriel.
Ni le système n’est prêt à valider les témoignages des mineur·es, ni les tribunaux ne constituent des lieux accueillants pour les enfants. À cet égard, Gil estime que les tribunaux constituent des environnements « agressifs et hostiles », non seulement pour les mineur·es, mais aussi pour tout·e citoyen·ne. « Même si les juges ont l’obligation d’ôter leur robe lorsque des enfants témoignent, elles et ils ne descendent généralement pas de leur estrade car elles et ils sont très pressés de passer au procès suivant, ce qui intimide beaucoup les mineur·es, qui sont alors complètement terrifié·es. Peut-être que ce jour-là, au tribunal, l’enfant a vu passer un homme menotté, escorté par deux policiers », affirme-t-il. Bien qu’il existe des modèles tenant compte de la perspective de l’enfance, comme le système Barnahus, les enfants restent actuellement soumis es à des pressions énormes pendant les interrogatoires : « Les enfants témoignent derrière une vitre, mais elles et ils ne sont pas idiots, elles et ils savent que le lendemain, ce sera au tour de leur père de comparaître », explique Serra. Lorsque cela se produit, des droits fondamentaux sont bafoués, tels que le droit à une réparation intégrale (bafoué par 84,3% des institutions du secteur), le droit à un recours effectif (83,7%), le droit à la sécurité (72,5%) ou le droit d’accès à la justice (56,9%).
Alejandra Mateo Fano,17 juin 2026
https://ctxt.es/es/20260601/Politica/53857/alejandra-mateo-fano-justicia-mujeres-menores-agresores-desproteccion-revictimizacion-sap.htm
Traduit par DE
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