La laïcité, partie intégrante du combat pour la démocratie
Cette manipulation opérée par les gouvernements, les intellectuels dominants et les faiseurs d’opinion ne devient visible que par une historicisation de la laïcité, c’est-à-dire en restituant le contexte historique qui l’a nourri comme projet et en restituant sa signification dans la longue durée historique. Sous cet angle, la laïcité apparaît comme une composante indissociable d’un projet politique plus large, celui de la démocratie moderne.
Si l’on reprend l’exemple de la France évoqué souvent dans le débat public québécois, les républicains anticléricaux de la seconde moitié du XIXe siècle constituent un exemple éclairant. Voici comment, pour ne retenir qu’un exemple parmi tant d’autres, Léon Gambetta (1838-1882), républicain opposé au Seconde Empire autoritaire de Napoléon III et candidat aux élections législatives de 1869, formule ce projet démocratique républicain dans le « programme de Belleville » qui est son manifeste électoral :
« Au nom du suffrage universel, base de toute organisation politique et sociale, donnons mandat à notre député d’affirmer les principes de la démocratie radicale et de revendiquer énergiquement :
l’application la plus radicale du suffrage universel tant pour l’élection des maires et des conseillers municipaux (…), que pour l’élection des députés ; (…)
– la liberté individuelle désormais placée sous l’égide des lois et non soumise au bon plaisir et à l’arbitraire administratifs ; (…)
– la liberté de la presse dans toute sa plénitude ; (…)
– la liberté de réunion sans entraves et sans pièges avec la faculté de discuter toute matière religieuse, philosophique, politique ou sociale ; (…)
– la liberté d’association pleine et entière ; (…)
– la suppression du budget des cultes et la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; (…)
– l’instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire ; (…)
– les réformes économiques, qui touchent au problème social dont la solution, quoique subordonnée à la transformation politique, doit être constamment étudiée et recherchée au nom du principe de justice et d’égalité sociale. Ce principe généralisé et appliqué peut seul, en effet, faire disparaître l’antagonisme social et réaliser complètement notre formule : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.
Approuvé par le candidat Gambetta. Le comité électoral de Belleville. Campagne pour les élections de 1869. » [1] 1
Libertés fondamentales, démocratie radicale, réformes sociales et laïcité sont ici pensées comme solidaires et indissociables, les unes ne pouvant être réalisées qu’avec les autres. Tout au long des années 1870 – 1905, chaque tournant politique qui a permis l’approfondissement de la démocratie en France donnent à voir le principe laïc comme une composante du projet politique d’une extension de la citoyenneté, de l’enracinement de la démocratie dans les institutions et dans les esprits, dans le droit fil des Lumières et de la Révolution française : l’adoption des lois scolaires de 1882 de Jules Ferry, instaurant l’école primaire gratuite, laïque, publique et obligatoire, l’affaire Dreyfus en 1894-99 au cours duquel se déchaîne le nationalisme antisémite des antidreyfusards, ou bien les débats suscités par la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905.
Une laïcité émancipatrice : hier et aujourd’hui
Cette affinité entre la laïcité et la démocratie tient notamment au fait que l’instauration d’un tel régime a nécessité la reconfiguration de l’espace public au sein duquel l’Eglise catholique jouait un rôle dominant jusque-là. L’anticléricalisme laïc avait donc pour objectif de libérer l’espace public de cette tutelle et ainsi favoriser l’essor d’une société civile autonome et plurielle, faite d’une presse libre, de partis politiques organisés par la vie parlementaire, de syndicats professionnels et d’associations. Avec l’école laïque, la société civile pouvait alors fournir un cadre favorable pour l’exercice de la citoyenneté et l’émancipation des esprits des citoyens.
Gauche républicaine et gauches socialistes partageaient une même foi en l’école publique pour construire un citoyen éclairé et émancipé, apte à exercer ses droits et remplir ses devoirs. Ainsi, lorsque le républicain radical Ferdinand Buisson soutient en 1903 que le « premier devoir d’une République est de faire des républicains », capables de penser par eux-mêmes et n’obéissant ni à une foi ni à un maître quelconque mais à leur libre arbitre, sa pensée rejoint celle du socialiste Jaurès qui quelques années plus tôt encourageait les instituteurs à enseigner bien plus qu’à lire et à écrire aux enfants qui leur sont confiés, car ces derniers « seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. » [2]2 En réalité, l’ensemble des gauches de cette période partage à un titre ou à un autre la foi en la science caractéristique des élites éclairées du XIXe siècle, et incarnée par Ernest Renan qui soutient dans L’Avenir de la science (1890) : « La science large et libre, sans autre chaîne que celle de la raison, sans symbole clos, sans prêtres, vivant bien à son aise dans ce qu’on appelle le monde profane, voilà la forme des croyances qui seules désormais entraîneront l’humanité. (…) L’école est la vraie concurrence du temple. »
Actualiser la laïcité émancipatrice aujourd’hui
De sorte que si l’on veut actualiser le principe laïc aujourd’hui tout en demeurant fidèle au projet d’émancipation porté par la gauche, s’en prendre à tel ou tel signe religieux au nom de la laïcité – le voile, les crucifix, etc. – relève davantage d’un discours nationaliste identitaire mobilisé pour pallier aux antagonismes sociaux ravivés par le néolibéralisme et la crise capitaliste, que d’un projet politique démocratique.
Au lieu d’une telle impasse, la gauche a tout intérêt d’imaginer des propositions pour une laïcité radicale associée à une extension de la citoyenneté sociale et économique, par de nouveaux droits sociaux et politiques, afin de contrer plusieurs menaces à la liberté de conscience qui passent toujours sous silence dans le débat public. Parmi celles-ci nous pouvons mentionner : l’essor des écoles privées et des ségrégations scolaires, le contrôle des médias de masse et de l’édition par des groupes capitalistes, l’affaiblissement du pluralisme dans la presse, l’essor d’une « pensée unique » néolibérale qui fait taire les avis contraires, la réduction de l’information et de la culture à l’état de marchandises produites, vendues et consommées de manière industrielle, la destruction des services publics de l’éducation et de la santé au nom de l’orthodoxie financière et monétaire.
Alors que la gauche de gouvernement s’est convertie au néolibéralisme et que la droite extrême est de moins en moins distincte de l’extrême droite, les dominants vocifèrent au nom de la laïcité et de la démocratie pour conjurer l’ethnicisation croissante de la société, induite par l’affaiblissement de l’Etat social et des liens sociaux. Restauration néolibérale et ethnicisation de la question sociale marchent du même pas. Contre une telle imposture, la défense de la laïcité est indissociable aujourd’hui d’un programme de démocratie radicale et de réforme anticapitalistes puisque la marchandisation de nos existences va de pair avec l’ethnicisation de nos sociétés.
Affiche anonyme de l’Atelier populaire de l’ex-Ecole des Beaux-Arts de Paris, mai 1968. Source : www.gallica.bnf.fr





