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Un fleuve, une histoire et une prédation coloniale des plus abjectes
Le Litani n’est pas qu’un fleuve. C’est une mémoire qui coule, un récit ancien qui serpente entre les montagnes du Liban et les fractures de son histoire. Il traverse la Bekaa, irrigue des terres, porte des vies. Il est, depuis toujours, une promesse de souveraineté dans une région où l’eau vaut parfois plus que le territoire lui-même.
Mais le Litani est aussi une convoitise ancienne. Dès les années 1940, des projets d’ingénierie hydraulique envisagent déjà son détournement vers le sud. Certains plans, élaborés dans le contexte du projet sioniste naissant, évoquent l’idée d’intégrer les eaux du Litani dans un système régional au profit d’Israël, au prix d’un redécoupage territorial.
Cette tentation n’a jamais complètement disparu.
Elle trouve aussi un ancrage dans la géographie. Environ trente kilomètres séparent le Litani du bassin du Jourdain. Une distance relativement courte à l’échelle des grands aménagements hydrauliques, qui alimente depuis longtemps les projections stratégiques autour de ces deux systèmes fluviaux.
Aujourd’hui, cette question ressurgit dans un contexte de guerre. Les mots ne sont plus seulement ceux des ingénieurs, mais ceux des dirigeants. Le ministre israélien Bezalel Smotrich a affirmé que le Litani devait constituer une frontière. Une phrase lourde de sens, qui dépasse la seule logique sécuritaire.
Sur le terrain, les faits donnent corps à ces discours. Le ministre de la Défense, Israël Katz, a déclaré récemment que les forces déployées au sol « manœuvraient à l’intérieur du territoire pour s’emparer d’une ligne de défense avancée » jusqu’au fleuve Litani. Depuis plusieurs jours, les communiqués de Tsahal annoncent la destruction de ponts traversant ce cours d’eau, qui s’étend à environ cinquante kilomètres au nord de la frontière entre Israël et le Liban.
Le fleuve devient alors une ligne. Une frontière militaire possible. Un objectif stratégique implicite.
Dans le discours officiel, il s’agit de sécurité. Éloigner une menace. Créer un espace de protection. Mais dans la profondeur de l’histoire, une autre lecture s’impose. Celle d’un territoire convoité pour ses ressources. Celle d’un fleuve qui, parce qu’il est entièrement libanais, représente une richesse rare dans une région marquée par le stress hydrique.
Faut-il parler d’un plan explicite visant à relier le Litani au Jourdain
L’histoire montre que cette idée a existé, qu’elle a été formulée, étudiée, puis officiellement abandonnée. Mais les logiques qui l’ont rendue pensable, elles, persistent.
Ce qui se joue aujourd’hui est peut-être moins visible, mais tout aussi déterminant. Contrôler un territoire, c’est aussi contrôler son eau. Et contrôler l’eau, c’est peser sur l’avenir.
La litanie du Litani, c’est donc la répétition d’un même récit. Un fleuve qui nourrit, puis un fleuve convoité. Un territoire habité, puis fragilisé. Une justification sécuritaire, puis une réalité stratégique.
Et au milieu, des populations déplacées. Des villages meurtris. Une souveraineté mise à l’épreuve.
Le Litani a déjà été une ligne militaire. Il revient aujourd’hui au centre du jeu, comme si l’histoire refusait de se taire.
Mais un fleuve n’est pas une frontière. Le réduire à une ligne, c’est déjà l’appauvrir.
Alors oui, la litanie continue. Elle se répète dans les discours, dans les cartes, dans les conflits. Elle se répète dans cette manière constante de transformer une ressource en enjeu de domination.
La prédation avance rarement à visage découvert. Elle emprunte le langage de la sécurité, du progrès, de la nécessité. Mais elle laisse derrière elle des territoires fragilisés et des peuples sous pression.
Et pourtant, malgré tout, le Litani continue de couler.
Il résiste, comme une vérité qu’on ne peut détourner. Celle que porte chaque Libanaise et chaque Libanais au fond de son cœur et de son âme. Une vérité simple et irréductible. Le Liban n’est pas à vendre.
Mohamed Lotfi
27 Mars 2026
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