Édition du 29 novembre 2022

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Féminisme

La moitié du ciel : les immigrants sans papier d’autant plus vulnérables que la moitié (au moins) sont des femmes

Carole Yerochewski, Jorge Frozzini, Nina Gonzalez, Viviana Carol Medina et Cheolki Yoon sont du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants

La volonté affichée par le gouvernement Trudeau d’adopter un programme de régularisation des personnes sans-statut commence à rendre visible pour le grand public ces personnes particulièrement vulnérables. Leur situation est bien décrite par le ministère fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté (IRCC) qui dispose déjà des données à ce sujet Citons-le : « Les situations de travail sans papier sont connues pour présenter un niveau supérieur de risque d’abus et d’exploitation de la part des employeurs en raison des contrats de travail informels » ; « Les travailleurs sans papier sont peu susceptibles de signaler un abus aux autorités canadiennes, car ils craignent d’être renvoyés du pays ». Et encore : « Les migrants sans papier vivent dans la peur d’être repérés par les autorités et renvoyés, et beaucoup sont extrêmement vulnérables, surtout pendant la pandémie de Covid-19, car ils ont un accès limité aux services de santé et aux services sociaux » [1] .

Ces dernières semaines au Québec, différents médias se sont fait l’écho de cette volonté du gouvernement fédéral, qui rejoint des pratiques déjà bien établies dans d’autres pays [2] . En réalité, tout le monde se questionne sur la position que le nouveau gouvernement québécois va adopter. Car Québec a le pouvoir de demander des modifications, qui risquent d’aller dans un sens restrictif, si l’on considère que la CAQ, qui a été reconduite par 27,6 % des électeurs inscrits, avait obtenu des restrictions sur le programme d’accès à la résidence permanente des anges-gardiens.

C’est pourquoi des voix ont déjà commencé à se faire entendre pour réclamer le soutien du gouvernement québécois à un programme de régularisation véritablement inclusif, arguant qu’il s’agit là de mettre en œuvre les droits fondamentaux promus dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Peu ont pour l’instant pris le temps de souligner la situation particulière que vivent les femmes immigrantes sans papier, cette partie de la moitié du ciel dont on salue la résilience, mais dont les droits continuent d’être bafoués, rendant leur situation bien plus difficile à maints égards que celle de leurs alter ego masculins. Certaines font partie des victimes de la traite ou ont subi de multiples violences et viols avant de demander l’asile ici. La plupart, qui sont entrées légalement au Canada et ont perdu leur statut, sont non seulement exploitées, mais aussi exposées au harcèlement sexuel au travail, dans leur logement. Elles ont, comme la plupart des femmes, la charge d’avoir à prendre soin des enfants, et ont vécu souvent de terribles parcours du combattant lorsqu’elles étaient enceintes ou malades.

Il est donc temps que les gouvernements fédéral et provincial prennent leurs responsabilités et que nous soyons très nombreux au Québec à réclamer que ce programme de régularisation se concrétise au plus vite. En conjuguant au féminin ce qu’implique le respect des droits fondamentaux — l’accès à la santé, à l’éducation, à un logement sécuritaire, aux droits du travail, à la francisation conçue comme une intégration sous mutuelle reconnaissance — quel argument pourrait encore être avancé pour refuser la résidence permanente aux personnes sans papier ?

Quelle position va adopter le gouvernement québécois ? Quelle sera la nature des discussions entre Québec et Ottawa ? Alors que le Canada et le Québec donnent des leçons au monde entier sur leur respect des droits des femmes et des minorités, pourront-ils l’un ou l’autre se montrer incohérents avec leur volonté affichée de lutter contre le racisme et le sexisme lorsqu’ils se pencheront sur le cas des personnes sans papier, en général racisé-e-s, et constituées pour au moins la moitié de femmes ?

Au Québec, la réponse tient en grande partie au soutien des populations, des militants communautaires et syndicaux, des universitaires — si l’on met momentanément de côté le patronat pour qui les solutions aux pénuries de main-d’œuvre n’ont pas de sexe. Dans ce Québec francophone et rêvé souverain, quelle place sera faite aux droits des êtres humains, des hommes ET des femmes, des Québécois-e-s ET des Immigrant-e-s ? La réponse ne concerne pas que l’immigration. Elle indiquera aussi ce que l’on veut assumer et réparer du passé colonial, dont l’immigration est une facette et dont les autochtones sont l’autre face de la médaille. Vis-à-vis d’eux, les Québécois ne peuvent oublier qu’ils sont les immigrants ayant opéré ce « grand remplacement » qui revient hanter certains d’entre eux, dans un repli frileux rabattant la souveraineté sur un mouvement étroitement nationalis


[2Voir Maïka Sondarjee, Permettre à des milliers de personnes d’exister, Le Devoir, 16 septembre 2022.

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