Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

La prison !Ce que nous n’en savons pas ?

Ou ce que nous n’en voulons pas savoir ?

Un samedi, en fin d’après-midi, les mains plongées dans une eau tiède, je m’appliquais à une tâche aussi banale que rassurante. La vaisselle s’empilait lentement, chaque assiette retrouvant sa place dans le silence domestique, quand une voix s’éleva, presque par inadvertance, depuis le poste de radio posé à un mètre de moi, sur le comptoir.

J’entends une question.

« Qu’est-ce qu’on ne sait pas de la prison ? »

Je ralentis mon geste, l’éponge suspendue entre mes doigts. Une question essentielle venait d’être posée à une heure de grande écoute. Une de celles que l’on n’entend jamais. Une de celles qui traversent rarement les ondes, comme si elles étaient frappées d’une interdiction tacite, reléguées aux marges de la conversation collective.

L’invité n’avait pas le loisir d’y consacrer tout le temps qu’elle exigeait. Mais qu’importe. La question avait été prononcée, et cela seul constituait déjà un événement. Je salue Marie-Louise. Il fallait oser glisser une telle pierre dans la mécanique bien huilée des sujets convenus.

On attendra sans doute encore des années avant d’entendre à nouveau la même question. Entre-temps, les sujets jugés plus urgents, plus rentables, plus confortables occuperont les ondes.

Non, la question ne suscitera pas de débat public. Il n’y aura pas de commission parlementaire pour examiner, disséquer, comprendre ce que nous ne savons pas de la prison. Elle restera là, massive et silencieuse, comme ces bâtiments que l’on contourne sans jamais les regarder, persuadés qu’ils appartiennent à un autre monde.

Pourtant, derrière cette question, en somme assez sage, pertinente, il en existe une autre, plus tranchante, plus dérangeante. Une question qui ne cherche pas à informer, mais à dévoiler. Une question qui exige autre chose qu’une réponse rapide.

« Qu’est-ce que nous ne voulons pas savoir de la prison ? »

Il faut s’arrêter un instant pour l’entendre vraiment. La question ne s’adresse pas à un expert, ni à un ministre, ni même à un détenu. Elle s’adresse à nous tous.

Nous ne voulons pas savoir que la prison est la nôtre. Qu’elle nous appartient entièrement. Qu’elle ne flotte pas à la périphérie de la société, mais qu’elle en est une émanation directe, une construction collective, patiemment entretenue. Nous en sommes les propriétaires, au même titre que nos routes, nos écoles, nos hôpitaux. Pourtant, nous agissons comme si elle relevait d’un territoire étranger, d’une zone obscure dont nous aurions confié les clés à d’autres. La prison devient ainsi une forme de no man’s land mental.

Nous ne voulons pas savoir qu’il nous incombe d’en penser le développement, l’évolution, le sens même. Qu’elle n’est pas seulement un lieu de punition, mais un miroir grossissant de nos choix, de nos renoncements, de nos contradictions.

Nous ne voulons pas savoir que ceux qui en sortent reviennent vers nous. Toujours. Un jour ou l’autre. Ils franchissent à nouveau le seuil de nos rues, de nos immeubles, de nos vies. Ils redeviennent nos voisins, nos collègues, parfois même nos proches. Et la moindre des choses serait peut-être de préparer ce retour, de le rendre possible, viable, humain. Non pas par naïveté ou par charité, mais par lucidité. Ne pas préparer ce retour, c’est déjà préparer l’échec. La récidive. Ne pas réhabiliter participe à faire des futures victimes. Quand est-ce qu’on va finir par le savoir ?

Nous ne voulons pas savoir que personne n’entre en prison par génération spontanée. Aucun homme, aucune femme ne tombe du ciel pour s’écraser derrière des barreaux. Il y a des parcours, des fractures, des abandons, des enchaînements de causes que l’on préfère ne pas démêler, de peur d’y reconnaître quelque chose de nous-mêmes.

Alors nous nous installons dans un paradoxe commode, mais terrible. Nous exigeons la réhabilitation des personnes incarcérées, nous en faisons un principe, une valeur officielle, un slogan, mais nous refusons de leur en donner plus de moyens réels, par crainte que la punition cesse d’être la finalité première de la prison. Et lorsqu’elles sortent, chargées de ce que nous n’avons pas voulu réparer, nous continuons à les regarder comme si le crime était une nature, un destin. Comme si chaque détenu portait en lui un prétendu chromosome du crime, dont la science a pourtant depuis longtemps réfuté l’existence.

Nous ne voulons pas que les personnes incarcérées se relèvent, parce que cela exigerait de tendre la main. Comment tendre la main à quelqu’un qui a fait du mal ? Idéalement, elles disparaîtraient, tout en demeurant à portée de nos jugements. Nous les reléguons, au fond de nous, à une forme d’infériorité que nous refusons d’admettre. Alors nous demandons aux services correctionnels de traduire nos contradictions en fabriquant une double illusion, celle d’une réhabilitation affichée et celle d’une sécurité illusoire.

La prison, dans ce qu’elle a de plus profond, n’est pas seulement un lieu d’enfermement. Elle est une zone d’oubli organisée. Un endroit où l’on dépose ce que l’on ne sait pas traiter autrement, ce que l’on ne veut plus voir, ce que l’on préfère croire extérieur à nous.

Et pourtant, elle nous ressemble.

Elle porte nos peurs, nos colères, notre désir de justice et notre incapacité à la penser jusqu’au bout. Elle révèle notre besoin d’ordre, mais aussi notre difficulté à affronter les causes du désordre. Voilà pourquoi la prison est devenue une solution simpliste à des problèmes complexes. Ce n’est pas la première ni la dernière fois que je l’écris, la prison est l’expression de notre manque d’imagination. Et cela, nous ne voulons pas le savoir.

Tout comme nous ne voulons pas savoir que ce n’est pas l’imagination qui manque en dedans. Lorsqu’elle est encadrée, soutenue, orientée, elle peut devenir une force de transformation réelle. Il existe des parcours où la prison a représenté un point de bascule, parfois même une chance inattendue. Mais nous préférons ignorer ces trajectoires. Réduire la prison à une seule vérité, celle d’une école du crime, ne lui rend pas justice, même si ces réussites demeurent rares. Elles sont rares parce que ce n’est pas la mission première que nous avons choisie de lui confier. Voilà pourquoi, lorsqu’un jeune sort avec un diplôme en poche, personne n’est là pour l’accueillir, aucun regard pour reconnaître l’effort, aucune première page pour en témoigner. Cela ne cadre pas avec ce que nous voulons voir et savoir.

Nous ne voulons pas savoir non plus que, depuis une vingtaine d’années, il est profondément contre-productif d’opposer les droits des détenus à ceux des victimes. Que de meilleures conditions de travail pour les gardiens participent directement à de meilleures conditions de détention, et que vouloir dresser les uns contre les autres relève d’une vision simpliste, voire absurde. Et puis il y a ce tabou plus discret, presque honteux, que l’on s’acharne à tenir dans l’ombre. Tout en assumant leur responsabilité criminelle, la plupart des détenus ont d’abord été des victimes avant de faire des victimes. Rappeler cette réalité est devenu suspect dans certains discours de droite, comme si comprendre revenait à excuser. Pourtant, toutes les approches thérapeutiques sérieuses convergent vers une même évidence. On cesse de nuire à soi et aux autres en comprenant les racines de son propre mal-être. Mais cela aussi, nous préférons ne pas le savoir. Ce n’est pas une petite semaine que nous devons consacrer à la justice réparatrice pour en reconnaître les mérites, mais une année entière.
Ce que nous ne savons pas de la prison est déjà immense. Mais ce que nous ne voulons pas savoir l’est davantage encore. Parce que cela nous oblige. Cela nous implique. Cela nous retire le confort de la distance. Nous préférons nous raconter ce beau mensonge, ce que nous ne savons pas, ne fait pas mal.

Un jour ou l’autre, il faudra cesser de détourner le regard. Non pas pour excuser, ni pour absoudre, mais pour comprendre. Comprendre, comme le disait Albert Jacquard dans son introduction de l’album Libre à vous, «  Une prison dans une ville signifie que quelque chose ne fonctionne pas dans la société tout entière  ».

Qu’on le veuille ou non, la prison est une fabrication humaine.

J’espère seulement que la prochaine fois que je réagirai à une question aussi essentielle sur la prison, ce ne sera pas les mains dans l’eau, entre deux assiettes.

Mohamed Lotfi
22 Mars 2026

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