Édition du 15 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Laïcité

Laïcité : lorsque « l’habit fait le moine »

Avec le projet de loi no 21, nous voilà encore impliqués dans la longue marche pour la laïcité de l’État, c’est-à-dire ce processus de désenchantement « religieux », non étranger aux aléas de nos sociétés occidentales dans lesquelles s’inscrivent divers mouvements amorcés auparavant, entre autres une ascension de la science, de l’économie politique et capitaliste, ainsi que de l’individualisme.

Caricature : Pierre Brigaud

Nos yeux ont ainsi quitté les fantaisies d’une cité céleste pour fixer la cité terrestre et s’en contenter dans une intention paradoxale d’y réaliser des aspirations avant tout épicuriennes. Paradoxale, effectivement, puisque rêver d’un autre monde ou rêver de richesses terrestres, quoi en dire sinon qu’un rêve reste un rêve ; authentique fruit de la pensée humaine, plus précisément de la croyance qui désigne d’ailleurs, selon Edgar Morin dans son Paradigme perdu, une manifestation de notre imaginaire, du mythe et de la magiea. Nous avons affaire à une prise de conscience qui donne vie à la croyance elle-même, c’est-à-dire une perception du réel instrumentalisée de manière à lui accorder une signification suffisante pour expliquer des phénomènes quelconques ainsi que pour édifier une vision du monde.

Cela suppose des jeux d’essais erreurs, distançant la croyance de la vérité pure, puisqu’elle s’assimile davantage à la doxa des Grecs antiques, à savoir l’opinionb. D’une certaine façon, croire en la supériorité d’une existence à l’intérieur d’une société laïque équivaut à une opinion comparable au fait de croire en l’essentialité de s’en remettre au divin dans les choix collectifs. Tout serait donc croyance ou presque ! Cela dit, la société québécoise s’est sécularisée, parce qu’elle « croyait » que ce serait mieux ainsi, en raison des désagréments passés, alors que nos prédécesseurs – antérieurs à la Révolution tranquille – manifestaient un mécontentement soudain à l’endroit du catholicisme qui s’opposait au mouvement en cours, devenu visible grâce à la télévision, en plus d’agir sur les consciences et d’exposer l’immense rattrapage à entreprendre. Le Québec a ainsi changé d’opinion.

Son imaginaire religieux se muta en un idéal de progrès, puisque désiré et pour plus de liberté ; du moins par choix d’un sacrifice différent. Après un parcours tumultueux débuté par les transformations des flux migratoires et l’économie mondialisée, suivi des questionnements au sujet des accommodements raisonnables délaissés, puis repris sous un projet de loi qui combinait une charte des valeurs avec une autre sur la laïcité et la neutralité religieuse de l’État, le débat sur les signes ostentatoires s’ouvrit sur le crucifix à l’Assemblée nationale et la décoration de tout établissement public – hormis les lieux de culte et de prières destinés à la pratique collective d’une religion –, pour ramener la tenue vestimentaire et les services à visage découvert, jusqu’à aujourd’hui avec le projet de loi no 21, tout ce cheminement ressasse sans cesse le port de signes religieux ou de vêtements à la symbolique comparable.

Or, les personnes ciblées ne sont pas membres du clergé : il s’agit de laïques – des hors clergé – qui osent afficher leur appartenance religieuse. Notons que les occasions d’association se sont multipliées au fil du temps et, du coup, l’affichage public. Cela ne signifie pas qu’autrefois les gens étaient restreints aux seules associations religieuses ou étatiques, car il y avait notamment
au Moyen Âge des corporations de métier et des symboles servaient à les distinguer.

Un phénomène s’est donc produit et se résume à l’individualisation des divers milieux, comme a su bien le décrire Marcel Gauchet dans son Désenchantement du monde. Si auparavant l’existence d’une personne dépendait de son appartenance à un ou quelques groupes, maintenant l’individu existe par lui-même, et il le sait, tandis que ses adhésions dépassent les obligations collectives pour laisser libre cours à ses choix personnels, synonymes d’expériences qui combleront ses besoins et l’aideront à se développer ; autrement dit, ses adhésions multiples lui sont utiles pour enrichir son existence. Cette mutation des pratiques menant à des regroupements par le biais de l’individualisme déborde nécessairement de la sphère laïque pour englober la religion.

Certes, l’individualisme – non l’égoïsme – a fragilisé des structures, sans nécessairement entraîner une totale dissolution. Il a forcé des mutations quelquefois positives, d’autres fois non. Nous vivons actuellement la continuité de l’individualisation religieuse ayant eu un impact sur l’institution catholique-romaine, dont l’onde de choc provient surtout de la Réforme. Lorsque Luther parle de la justification par la foi, il se réfère à l’individu en particulier et, avant d’avoir pris peur devant l’enthousiasme des anabaptistes qui ruinaient les images, rejetaient le baptême dans sa forme romaine et niaient le Christ dans l’eucharistie, l’obligeant à une volte-face favorable aux sacrements pour tenter d’apaiser les trop grandes menaces contre l’Église chrétienne, il avait pourtant dit que seules la foi et les volontés du cœur sont nécessaires – « la foi seule justifie devant Dieu sans les œuvres » –, pas besoin de rituels superstitieux ni de sacrements sophistiqués, car « [l]e royaume de Dieu n’est pas à l’extérieur, il est en nous : “Pourquoi vas-tu chercher le règne de Dieu au-delà des mers ?..... c’est dans ton cœur qu’il doit s’élever” ».

Cette croyance a pu contribuer à la laïcisation des États, justifiant donc une critique des extériorisations de la foi et des restrictions imposées aux fidèles – souvent abusives –, telles qu’un code vestimentaire pour le clergé, y compris d’autres démonstrations pour les laïques.

Au Québec, l’adhésion à la laïcité comme « nouvelle croyance » fut relativement aisée – justement parce que les laïcs catholiques n’avaient pas à se soumettre à un code vestimentaire obligatoire dans le quotidien, comme ce fut le cas pour les membres du clergé, hormis bien sûr les médailles et le scapulaire (non pas le costume monastique, mais la petite pièce d’étoffe avec le symbole du Sacré Cœur) plus souvent qu’autrement dissimulés parmi leurs vêtements – et a perduré jusqu’à ce que des événements bien connus surviennent et ramènent la religion sur la place publique.

Compte tenu du fait que la laïcité et l’individualisme vont de pair, la religion tend à s’y adapter. Déjà la recherche de la spiritualité s’autonomise au point de favoriser une pratique privée ou d’avantager d’autres religions prêchant la foi personnelle, notamment le bouddhisme. Qui plus est, le marché du développement personnel s’étend en parallèle et crée une économie de plus en plus florissante, dont le message de vente propage un bien être du corps et de l’esprit. Cette tendance s’inscrit dans les rouages de la laïcité en vertu d’une prise de conscience préalable qui nous amène à croire à l’inutilité d’afficher sa foi à la vue de tous. Or, il existe une position antagoniste, venant surtout des religions institutionnelles qui prônent le traditionalisme, voire même l’étatisme. De là apparaît cette confrontation entre les croyances, entre autres par une riposte de l’État laïque dans sa défense légale, tandis que le camp des religions – des croyant(e)s – s’appuie d’une part, sur la foi perçue comme force de loi, et d’autre part, sur des droits associés à la liberté de religion.

Voilà un duel typique, dont le dénouement impliquera soit une victoire décisive de l’un sur l’autre, soit le compromis, soit au mieux l’entente. Prétendre qu’il n’existe qu’une façon de vivre revient à se placer devant un arbre en voulant éviter de regarder la forêt. Osons dire que l’universalisme longtemps désiré par les grandes religions institutionnalisées s’est transformé en addition des particularismes, au point d’en déduire un multiculturalisme synonyme d’universalisme multiculturel. Et dans ce multi il y a évidemment des individus et, pour assurer leur cohésion, il leur faut des règles du vivre ensemble. Spinoza, étant l’un de ceux qui approuvaient la laïcité de l’État, compte tenu des luttes de son époque pour libérer la population contre la violence et l’intolérance des églises calvinistes en Hollande, a d’ailleurs mentionné dans son Traité théologico-politique que la « religion a toujours été réglée sur l’utilité publique », dans le sens d’une garantie du maintien de la société. Dans son illustration du mosaïsme, il démontra l’utilité de Dieu pour constituer un État suite à la libération des Hébreux du joug égyptien. Parmi les impératifs de stabilité et de reproduction de la théocratie fondée par Moïse, se trouvait l’obéissance. Spinoza avançait que celle-ci « était le fruit de la discipline très forte à laquelle les formait leur éducation » ; bien entendu, une éducation confinée à l’intérieur des prescriptions de la loi, faisant en sorte d’encourager une pratique constante de l’obéissance, à savoir une accoutumance effaçant l’impression de servitude pour devenir la nouvelle réalité de leur liberté soi-disant acquise.

Pour nous, la situation se révèle différente, parce que nous n’avons pas connu un esclavagisme antique, mais comparable en raison de la survivance française face à l’hégémonie britannique, de l’obéissance à l’Église catholique qui a été remplacée par une autre envers l’État séculier. Or, à chacune de ces étapes, il a fallu trouver le bon ciment pour assembler les briques individuelles au bâtiment collectif. Dans une société laïcisée et économique, servir le public, par exemple, exige de « sacrifier » une partie de son temps personnel pendant laquelle l’attention sera portée vers autrui. Nous voilà en présence d’un cadre de régulation qui régit une activité humaine, voire un type de travail. En vertu de l’environnement de choix que nous nous sommes donnés, nous avons la possibilité, toutefois astreinte à des limites qui nous sont personnelles ou imposées par l’extérieur – notamment un déterminisme social –, de choisir notre emploi. Ainsi, un ou une fidèle à une religion qui l’oblige à s’afficher d’une certaine manière, autant en privé qu’en public, se confronte automatiquement à la société laïcisée. Rien ne lui interdit toutefois de faire son acte de foi, puisque cette personne agit en conformité de ses droits et libertés individuels ; en revanche, si l’État laïque proscrit les signes ostentatoires et la tenue vestimentaire à connotation religieuse pour les services publics et parapublics – ce qui exclut d’en recevoir, mais qui inclut toute de même le visage à découvert par convention sociale implicite –, elle doit accepter cette décision prise collectivement.

Par son choix personnel opposé au choix collectif, et non pas à cause du choix collectif qui brime son choix personnel, elle a priorisé sa religion au lieu de se donner la possibilité de travailler dans le domaine public. En aucun cas sa liberté de religion a été transgressée ni son droit au travail, puisqu’elle n’a subi aucune pression lui exigeant de renier sa foi et qu’elle peut toujours accepter ou refuser les règles collectives imposées dans le domaine public ; mais en cas de refus de sa part, elle fait par elle-même le choix de postuler pour des emplois dans d’autres secteurs.

Idem pour certains types de travail à haute dangerosité, alors que des restrictions attribuables à la tenue vestimentaire notamment, sans aucun lien avec la religion, contribuent à la sécurité de la personne et de ses collègues. Dans d’autres cas toutefois, rien n’empêche des accommodements, lorsque « raisonnables ». En bref, l’économie s’associe ici à la politique pour favoriser la laïcité, précisément par l’intermédiaire du monde du travail, autant dans les secteurs public et parapublic qu’au privé, puisque notre existence entière est conditionnée par une croyance collective lui étant favorable.

Grosso modo, l’imbroglio entourant le code vestimentaire et le visage à découvert se justifie par une difficulté à définir clairement la laïcité. Si la religion représente un système de croyances basé sur la foi manifestée à l’endroit d’une divinité et servant ainsi à unifier tous les fidèles, la laïcité suppose en quelque sorte son antonyme, c’est-à-dire l’absence du religieux ou encore le hors clergé. Soyons précis : le dernier point caractérise la personne dite « laïque » susceptible d’être aussi croyante ; or, pour le cas qui nous intéresse davantage, cette absence du religieux évacue l’allusion à la foi – ou croyance pure – pour insinuer l’institution religieuse.

Autrement dit, l’État se sépare des instances religieuses, de tous ses liens avec n’importe quel dogme ou hiérarchie associé à une religion quelconque. Puisque la laïcité désigne, selon le sens commun donné par Le Larousse, un « caractère de ce qui est laïque, indépendant des conceptions religieuses et partisanes », il importe, dans ce cas, d’élargir le champ de la laïcité pour englober tout mouvement sectaire, spirituel et idéologique du même genre. Ainsi, l’État aurait avantage à définir la laïcité en une seule phrase intelligible, telle que de valoriser son indépendance religieuse, spirituelle et idéologique du même genre. À ce titre, des services publics et parapublics dits « indépendants » supposent la disparition des objets ostentatoires institutionnels de tous les milieux de travail concernés et ne se rabattent point exclusivement sur la tenue vestimentaire et le port de signes religieux du personnel.

Comme déjà dit, le projet de loi no 21 touche surtout les citoyen(ne)s laïques arborant ces divers symboles. Sans sombrer dans l’ineptie, il nous est permis de nous questionner sur ce que doit porter un laïque typique dans un État séculier… Débattre sur ce point relèverait cependant de l’étatisme et brimerait plusieurs libertés individuelles. Il faudrait plutôt s’en remettre au gros bon sens, joindre l’utile, l’identification aisée et la sécurité aux justifications. Jusqu’à présent ce débat nous dit que « l’habit fait le moine » et motive une crainte par laquelle une tentative législative s’effectue en vue de laïciser le (ou la) laïque croyant(e) qui ose extérioriser sa foi. Pourtant rien ne l’interdit, compte tenu de l’environnement de choix, des droits et des libertés.

Mais vivre en société implique de ne pas évoluer seul, d’où un ensemble de contraintes nécessaires auquel nous acceptons d’obéir pour bénéficier des avantages du groupe. La tâche engage cependant d’en garantir un accès raisonnable – idéalement équitable – pour chacun et chacune, afin d’éviter l’accentuation des inégalités et les discriminations.

Retenons donc que le principe de liberté de conscience et de religion ne représente pas un principe de la laïcité attribué à l’État, mais un droit et une liberté propres à chaque individu dans un contexte de choix individuels ; l’État, pour sa part, devient laïque par décision de la majorité et en vertu des lois. Cela dit, la laïcité n’interdit pas à quelqu’un de croire et de pratiquer la religion de son choix, puisqu’elle se révèle plus tolérante et plus inclusive que l’État religieux. Ce qui apparaissait implicite est dorénavant dévoilé, afin de qualifier les relations entre citoyen(ne)s et de statuer finalement sur l’environnement dans lequel les employé(e)s de l’État devront œuvrer.

Écrit par Guylain Bernier
Notes et références :

a Edgar Morin (1973), Le Paradigme perdu : la nature humaine, Paris, Seuil, Collection Points – Sciences humaines, p. 149. b L’opinion est un avis ou un jugement porté, appuyé ou non sur des arguments rigoureux et souvent exprimé sous l’effet des sentiments. c Jean-Henri Merle d’Aubigné (1860), Histoire de la Réformation du seizième siècle, Tome I, Paris, CH. Meyrueis et Compagnie, p. 193. d Ibid., p. 324. e Baruch Spinoza (1965), Traité théologico-politique [1670], Paris, GF Flammarion, Collection Œuvres II, p. 318. f Ibid., p. 294. g L’État désigne une entité publique constituée d’un territoire déterminé, d’une population et d’un pouvoir institué. Il se compose d’un gouvernement – incluant les pouvoirs législatif et exécutif –, du système judiciaire et de la société civile.

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