Édition du 29 septembre 2026

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Élections québécoises 2026

Le Livre bleu du PQ propose une indépendance formelle qui compose avec une dépendance bien réelle

Le Livre bleu sur l ’indépendance du Québec du Parti québécois se présente comme la refondation d’un projet national interrompu depuis 1995 : celui d’un État qui change de tutelle sans changer de nature et un peuple qui change de drapeau sans jamais devenir souverain sur ses conditions d’existence. Ce que ce document donne à voir n’est pas la rupture avec l’ordre impérial nord-américain, mais sa reconfiguration : le passage d’un fédéralisme canadien à une souveraineté formelle qui reconduit, sous des habits neufs, les mêmes rapports de dépendance économique, les mêmes alignements militaires occidentaux et les mêmes structures de domination de classe, de genre et les mêmes rapports de prédation de la nature. Nous examinons ci-dessous les chapitres du Livre bleu qui nous démontrent la nature de l’indépendance que le PQ veut défendre. 

Une souveraineté monétaire ajournée

Le document reconnaît lui-même (Chapitre 7 - L’architecture financière d’un Québec indépendant) que l’union monétaire avec le Canada et l’utilisation du dollar américain sont toutes deux problématiques : la première parce que rien ne garantit l’accord du Canada, la seconde parce qu’elle placerait le Québec à la merci d’une Réserve fédérale américaine dont l’indépendance est elle-même contestée par le pouvoir exécutif des États-Unis. Plutôt que de rompre immédiatement avec la dépendance monétaire canadienne-américaine, le Livre bleu propose de prolonger pendant dix ans l’utilisation du dollar canadien, le temps que « des experts » déterminent les modalités d’une monnaie québécoise, ou en reportent carrément la mise en place. Pendant cette décennie de transition, ce sont les mêmes institutions financières qui continueront d’arbitrer la valeur du travail et des ressources québécoises : le Mouvement Desjardins, la Banque Nationale, la Caisse de dépôt et placement, les fonds de retraite, l’Autorité des marchés financiers. Présenter ces institutions comme les « fondations » d’un État indépendant plutôt que comme les instruments d’accumulation d’un capital financier déjà largement intégré aux circuits nord-américains, c’est confondre la souveraineté de l’État avec la seule continuité des flux de capitaux privés. Une souveraineté monétaire véritable supposerait au contraire une appropriation collective et immédiate des leviers de création monétaire, une banque centrale arrimée à une planification écologique et à des besoins sociaux, non un ajournement décennal confié à des technocrates soucieux avant tout de ne pas effrayer les marchés.

Le maintien des chaînes économiques continentales

Le chapitre consacré aux relations Québec-Canada (Chapitre 11 - Les relations du Québec indépendant avec le Canada et les provinces) rend explicite ce que le reste du texte laisse deviner : il ne s’agit pas de sortir de l’espace économique continental, mais d’y négocier une place plus confortable pour la bourgeoisie québécoise. Le Livre bleu propose un traité de libre-échange et de libre circulation des personnes, des marchandises et des capitaux avec le Canada, sans poste frontalier, sans droit de douane, avec maintien du droit de travailler à Ottawa ou à Gatineau pour les fonctionnaires québécois. Rien de tout cela ne dessine une rupture avec la dépendance économique envers le grand voisin ; au contraire, cela pérennise l’intégration continentale du capital, cette fois sous la garantie d’un État distinct qui n’aura plus à en partager les recettes fiscales avec Ottawa.

Une réforme administrative d’un Québec indépendant d’inspiration néolibérale

L’argument de « réduction de la bureaucratie »(Chapitre 5 - La transition vers la fin d’un gouvernement de trop) qui traverse le chapitre sur la transition administrative va dans le même sens : fusionner les ministères, abolir des organismes fédéraux, réduire les dépenses publiques pour, dans la même phrase, financer une baisse du fardeau fiscal des citoyens — en réalité des contribuables et des entreprises qui bénéficient le plus des baisses d’impôt. Ce programme, qui ressemble à s’y méprendre à n’importe quel plan d’austérité néolibéral, n’a rien d’une libération nationale : il s’agit de reconstituer, à l’échelle d’un État plus petit et prétendument plus efficace, les conditions d’accumulation dont la bourgeoisie québécoise se plaint depuis longtemps d’être privée par le fédéralisme canadien. L’indépendance devient alors l’occasion, non de socialiser les moyens de production ou de redéfinir les rapports de propriété, mais de donner à la classe capitaliste québécoise la pleine juridiction sur son propre appareil d’État — un État qui reste au service du capital, désormais sans concurrent fédéral pour s’en disputer les faveurs.

Faire d’un Québec indépendant, un allié docile de l’appareil militaire occidental

Si le projet péquiste rompait réellement avec la logique impériale nord-américaine (Chapitre 10 - Les relations internationales du Québec indépendant et Chapitre 13 - Frontières, défense et sécurité nationale), on s’attendrait à ce qu’il remette en question la participation du Québec aux structures de sécurité occidentales. C’est l’inverse qui se produit. Le Livre bleu affirme sans détour qu’un Québec indépendant chercherait à intégrer l’OTAN et le NORAD, justifiant ce choix par la nécessité de « faire face » à la Chine et à la Russie. Plus encore, le texte engage le futur Québec indépendant à porter ses dépenses militaires à 5 % du PIB d’ici 2035, conformément aux engagements pris par les pays membres de l’OTAN au sommet de La Haye — un objectif de réarmement massif présenté comme une continuité naturelle, puisque le Québec « contribue déjà » à cet effort allant dans le même sens par ses impôts versés à Ottawa. On mesure ici toute la portée du projet : l’indépendance ne consiste pas à sortir le Québec de la chaîne de commandement impériale nord-américaine et de son cortège de bases, de radars et de budgets de guerre, mais à y consolider sa place, cette fois comme partenaire à part entière.

Il est important de voir que ce réarmement constitue un détournement massif de ressources sociales et écologiques vers l’appareil militaro-industriel occidental, au moment même où l’urgence climatique commanderait une décroissance des dépenses de défense et une réorientation radicale vers la reproduction sociale et la transition énergétique. Le Livre bleu choisit l’inverse : il inscrit d’emblée le Québec indépendant dans la course aux armements des puissances occidentales, contre la Chine et la Russie désignées comme menaces, sans jamais interroger le rôle que joue le complexe militaro-industriel nord américain dans la défense des intérêts extractivistes et impérialistes des États-Unis en Amérique du Nord et au-delà.

La question écologique réduite à une question de compétences

Les chapitres 16, 17 et 18 du Livre bleu, consacrés respectivement à l’environnement et aux transports, à l’agriculture et aux pêcheries, puis aux ressources naturelles et à l’énergie, la première chose qui frappe, c’est l’absence presque totale de la crise climatique elle-même comme objet politique. On cherche en vain, dans ces trois chapitres, une mention des seuils de réchauffement, des budgets carbone, des rapports du GIEC, ou même simplement d’une cible de réduction des émissions que porterait un Québec souverain. Pour une approche écosocialiste, c’est la crise climatique, et plus largement les limites biophysiques de la planète, qui doit organiser la politique économique — et non l’inverse.

Ce renversement est particulièrement visible dans le chapitre 18. Sur la question de l’exploitation pétrolière du gisement Old Harry, le livre bleu écrit explicitement que « l’idée à retenir ici n’est pas de savoir si le Québec indépendant sera favorable ou non à l’exploitation du pétrole ou de toute autre ressource naturelle » — cette décision, précise-t-on, « appartiendra aux futurs gouvernements ». Autrement dit, l’indépendance est présentée comme neutre sur le plan du modèle énergétique : elle donnerait au Québec le pouvoir de décider, mais ne préjuge en rien du sens de cette décision, pas plus qu’elle n’exclut la construction d’oléoducs ou de gazoducs sur le territoire, dont le texte ne parle qu’en termes de « conditions » à négocier. En laissant cette question ouverte au nom de la « souveraineté démocratique » future, le Livre bleu confond deux choses : la souveraineté nationale, qui porte sur qui décide, et la souveraineté écologique, qui porte sur ce qui doit être décidé pour rester dans les limites du système Terre.

Le chapitre 16, de son côté, décrit les transports essentiellement comme une infrastructure au service du « développement économique », de « l’accès aux marchés » et de « l’implantation des entreprises ». La mobilité y est pensée en termes de fluidité économique, non en termes de décarbonation des déplacements, du développement de moyens de transport collectif et actif, ou de réduction de la dépendance à l’automobile.

Dans le chapitre 17 sur l’agriculture, la gestion de l’offre est présentée à juste titre comme un mécanisme protégeant le revenu des producteurs, mais elle n’est jamais reliée à un projet de transformation du modèle agricole lui-même. Rien sur la monoculture intensive, la dépendance aux intrants chimiques, l’agroécologie ou la souveraineté alimentaire au sens large, comme droit des peuples à définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires, et non simplement comme stabilité des prix pour les producteurs actuels dans le cadre commercial existant. L’argument se limite à ceci : un seul gouvernement pourra mieux défendre la gestion de l’offre dans les négociations commerciales internationales. C’est un gain défensif réel, mais qui laisse entièrement intacte la question de fond — celle du modèle de production agro-industriel et de son empreinte écologique.

Ce que ces trois chapitres partagent, en somme, c’est une hypothèse implicite que la crise écologique serait d’abord un problème de gouvernance mal répartie, et que son rapatriement suffirait à la résoudre. Un Québec indépendant doté de « l’entière responsabilité » de l’environnement, des transports, de l’agriculture et de l’énergie resterait, dans le cadre esquissé par le Livre bleu, un État qui continue d’exporter de l’électricité et des ressources sur les marchés internationaux, qui négocie des accords commerciaux protégeant l’agriculture existante plutôt que de la transformer, et qui se réserve le droit — sans jamais s’y engager — d’exploiter ou non ses gisements pétroliers. Rien dans ce texte n’indique une rupture avec la logique extractiviste et productiviste ; on y trouve seulement la promesse d’un extractivisme mieux coordonné, plus « cohérent », entièrement décidé à Québec plutôt qu’à Ottawa.

Le rapatriement des pouvoirs n’aura de sens écologique que s’il est mis explicitement au service d’un projet de sortie des énergies fossiles, de planification démocratique de la production, de démarchandisation des ressources naturelles et de réduction planifiée de l’empreinte matérielle de l’économie — bref, d’une rupture avec l’impératif de croissance qui structure, sans être jamais nommé ni interrogé, l’ensemble de ces trois chapitres. Le livre bleu reproduit — sous une bannière nationale plutôt que fédérale — la logique même qui a produit la crise climatique.

Les frontières et l’absence des peuples autochtones

Le Livre bleu fait place à un chapitre sur les Premières Nations qui reste non publié (Chapitre 21 - Les droits des minorités) en attente d’une intervention des Peuples autochtones eux-mêmes sur un projet d’indépendance alors que ce dernier est déjà largement bouclé sans elles. Ce choix n’est pas une preuve de prudence ou de respect : c’est le symptôme même du néocolonialisme où l’on consulte les peuples autochtones après coup, sur un chapitre séparé, plutôt que de les associer, comme nations et comme co-souverains potentiels du territoire, à l’élaboration de la constitution du Québec indépendant dès son origine. Le document évoque les « enjeux stratégiques du Nord québécois » comme arguments en faveur de l’adhésion à l’OTAN, révélant une lecture purement géostratégique et extractiviste du territoire nordique, sans qu’à aucun moment ne soit posée la question de la souveraineté des nations autochtones sur ces mêmes espaces. La frontière est présentée dans le Livre bleu comme un « outil de démocratie » protégeant contre la tyrannie, mais qui est simultanément l’instrument par lequel un État colonial continue de nier aux peuples autochtones la maîtrise de leurs terres.

La politique migratoire qu’esquisse le texte du Livre bleu dans ce même chapitre, en critiquant le supposé laxisme fédéral et l’ouverture aux demandeurs d’asile comme une faiblesse idéologique, s’inscrit dans une rhétorique sécuritaire qui n’a rien d’émancipateur ; elle reconduit une logique de tri des populations selon leur utilité économique, où l’accueil des personnes migrantes est pensé en fonction des « besoins économiques » de l’État plutôt que comme un devoir de solidarité internationale. Ce sont là des choix qui prolongent, sous un drapeau différent, les rapports de domination coloniale et patriarcale sur les corps, les territoires et les flux des migrations internationales qu’il s’agit précisément à démasquer, qu’ils soient portés par Ottawa ou par un futur Québec indépendant.

L’occasion antipatriarcale gâchée dans le Livre bleu : libération nationale et émancipation des femmes

L’histoire montre que les moments de rupture nationale ont souvent constitué des occasions, saisies ou manquées, d’ouvrir une brèche antipatriarcale plus large que ne l’aurait permis la seule continuité institutionnelle. Les luttes de décolonisation du XXe siècle, malgré leurs limites et leurs reculs ultérieurs bien documentés, ont vu des femmes s’organiser, prendre part à la lutte politique et occuper l’espace public, et arracher, dans la foulée de l’indépendance, des réformes du droit de la famille, de l’accès à l’éducation ou du statut civil qui n’auraient sans doute pas été obtenues au même rythme dans le cadre de l’ordre colonial maintenu. Une lutte de libération nationale n’est donc pas condamnée, par essence, à laisser intacts les rapports patriarcaux : le moment de refondation institutionnelle qu’elle ouvre — nouvelle constitution, nouvelles lois fondamentales, nouvelle répartition des pouvoirs — est précisément celui où les rapports de genre les plus anciens et les plus solidement établis peuvent, s’ils sont saisis politiquement, être redéfinis en profondeur.

C’est cette occasion que le Livre bleu laisse passer presque sans la voir. Le texte consacre des chapitres entiers à la refonte des ministères, à l’architecture financière, aux relations internationales et à la sécurité nationale, mais ne propose, à aucun moment, de faire de l’indépendance l’occasion d’une refondation des rapports entre les sexes : aucune mention d’une politique nationale de lutte contre les violences conjugales et sexuelles qui accompagnerait la création d’un État pleinement souverain en matière de justice et de sécurité publique, aucune réflexion sur la manière dont un Québec indépendant financerait et organiserait les services de garde, l’aide à domicile ou le soutien aux proches aidantes en dehors de la seule logique de « rationalisation budgétaire », aucune ambition de faire de la parité une condition des nouvelles institutions à créer — pas même le Conseil économique et social, dont la composition proposée (travailleurs, patrons, représentants agricoles et régionaux, environnement, nations autochtones) ne mentionne à aucun moment une représentation spécifique des femmes ou des organisations féministes comme composante à part entière de cette « troisième chambre ».

La lutte pour l’indépendance sans une priorité donnée à la démarche constituante : reconduire le déficit démocratique dénoncé

Le chapitre consacré aux institutions du Québec indépendant contient pourtant, en germe, tous les éléments d’une critique radicale de la manière dont naissent habituellement les constitutions. Le Livre bleu dénonce avec justesse le « déficit démocratique » entourant l’adoption des lois constitutionnelles de 1867 et de 1982 : ni le peuple canadien ni le peuple québécois n’ont jamais été appelés à se prononcer, par référendum, sur les textes fondamentaux destinés à les gouverner ; en 1982 en particulier, l’essentiel s’est joué dans un « deal entre premiers ministres », négocié à l’exclusion même du Québec. Ce diagnostic est exact — et c’est précisément pour cette raison qu’il est frappant de constater que le document n’en tire aucune conséquence pour la fondation du Québec indépendant lui-même. Nulle part le Livre bleu ne propose la convocation d’une assemblée constituante, élue au suffrage universel pour cette seule fin, mandatée pour rédiger une nouvelle constitution et soumettre son résultat à un référendum populaire distinct de celui portant sur l’indépendance elle-même. La question du régime — république plutôt que monarchie — y est traitée comme une simple déduction logique découlant du rejet de la monarchie par les Québécois, jamais comme l’objet d’une délibération collective à organiser. Quant aux nouvelles institutions elles-mêmes — ministères, organismes, banque centrale, régime frontalier —, elles seraient mises en place par la voie ordinaire de la loi, votée par une Assemblée nationale et un gouvernement dont la légitimité proviendrait du seul résultat du référendum sur l’indépendance, jamais d’un mandat constituant spécifique.

Plus révélateur encore est l’usage que fait le document de l’exemple chilien. Les deux échecs référendaires chiliens de 2021 et 2023 y sont convoqués non pas pour plaider en faveur d’un processus constituant mieux conçu, plus large, plus légitime — mais au contraire pour disqualifier par avance toute tentative d’inscrire dans une constitution un contenu social ou idéologique affirmé, jugé responsable de ces deux échecs. L’argument sert ainsi à couper court, avant même qu’elle ne soit posée, à la revendication d’une constituante ambitieuse : puisque tout contenu de gauche marqué risquerait de faire échouer le projet, mieux vaut s’en remettre à des institutions représentatives ordinaires, capables d’« alterner » entre gouvernements de gauche et de droite sans jamais inscrire dans le texte fondamental de droits sociaux ou écologiques contraignants. Le Chili devient ainsi, paradoxalement, un argument contre la démocratie constituante elle-même plutôt qu’un plaidoyer pour son approfondissement.

Le résultat de cette absence est cohérent avec tout ce qui a été montré plus haut : en confiant la naissance des institutions du Québec indépendant au même personnel politique, aux mêmes partis, aux mêmes comités d’experts déjà chargés de trancher la question monétaire ou frontalière, le Livre bleu reproduit, à l’intérieur même du Québec, la logique du « deal entre dirigeants » qu’il reproche par ailleurs au Canada de 1867 et de 1982. La différence est de degré, non de nature : hier, le Québec était exclu d’un compromis fondateur négocié entre premiers ministres canadiens ; demain, ce sont les classes populaires, les femmes, les travailleuses et travailleurs, les mouvements sociaux et les nations autochtones qui seraient exclus d’un compromis fondateur négocié entre un gouvernement élu québécois et ses experts. Une indépendance qui ne s’accompagne d’aucune rupture dans le mode même de production de la loi fondamentale ne peut prétendre incarner la souveraineté populaire qu’elle invoque : elle ne fait que déplacer, d’un palier de gouvernement à un autre, l’exercice d’un pouvoir constituant qui reste, dans les deux cas, confisqué par en haut.

C’est pourquoi une véritable stratégie de libération nationale devrait faire de l’assemblée constituante, indépendante des partis au pouvoir et ouverte à la participation directe des mouvements populaires, féministes, syndicaux, écologistes et autochtones, la condition même de toute déclaration d’indépendance — non une étape facultative que l’on pourrait remettre à plus tard ou à des experts. Une République sociale ne se décrète pas par la voie d’une loi ordinaire votée par une majorité parlementaire héritée de l’ancien régime : elle se construit par un processus constituant qui donne au peuple lui-même, et non à ses seuls représentants élus, le pouvoir de fixer les termes de son émancipation — droits sociaux et écologiques opposables, démocratie économique, reconnaissance pleine de la souveraineté des nations autochtones, parité et prise en compte du travail de soin. Faute d’une telle constituante, l’indépendance péquiste ne fera que rejouer, en plus petit et sous un drapeau différent, le même « deal entre dirigeants » qu’elle prétend pourtant vouloir dépasser.

La prétention à la neutralité politique et idéologique

Le Livre bleu affirme explicitement qu’il ne lui appartient pas de trancher si le Québec indépendant sera « de gauche ou de droite », présentant cette question comme un « faux débat fondé sur un raisonnement illogique » : personne, avant l’indépendance, n’aurait le droit d’imposer une vision idéologique figée à des citoyens qui pourraient ne pas la partager, et l’essence de la démocratie libérale résiderait précisément dans l’alternance électorale que garantiraient les institutions.

La neutralité proclamée n’est donc pas un vide laissé à la disposition du peuple souverain. Le Livre bleu propose un projet de société dissimulé sous le vocabulaire du pragmatisme et de l’alternance démocratique. Ce projet est celui d’un État capitaliste de type occidental classique — économie de marché, protection renforcée de la propriété privée, monnaie disciplinée par les marchés, discipline budgétaire, intégration à au système militaire américain. Réfuter la prétention à la neutralité du projet péquiste défendu dans le Livre bleu, c’est donc rendre visible ce qu’elle cherche précisément à occulter : un choix de société déjà fait, en faveur du maintien de l’ordre capitaliste, financier et militaire nord-américain, avant même que le peuple québécois n’ait eu l’occasion de se prononcer sur autre chose que le drapeau sous lequel cet ordre continuera de s’exercer.

Une indépendance néocoloniale, non une libération nationale

Ce que ce document met en scène n’est donc pas la libération nationale du peuple québécois, mais l’émancipation institutionnelle d’une classe : celle qui possède déjà les banques, les caisses de retraite, et les compagnies d’assurance et qui aspire à exercer sur ces actifs une pleine juridiction, sans intermédiaire fédéral. Le peuple, dans ce schéma, ne change pas de condition : il demeure gouverné, taxé, employé, endetté et, désormais, appelé à financer un réarmement militaire, mais sous un drapeau différent.

C’est très précisément la structure d’une indépendance néocoloniale : le transfert du pouvoir formel à une élite locale qui reconduit, pour son propre compte, les rapports de dépendance économique et d’alignement stratégique hérités de l’ancienne puissance tutrice — ici doublement, envers le Canada par la continuité monétaire et commerciale, et envers les États-Unis par l’intégration à l’OTAN et au NORAD. Le peuple du Québec ne serait pas le sujet souverain de son économie, de ses ressources ou de sa sécurité collective.

C’est pourquoi Québec solidaire ne peut faire sienne cette conception péquiste de l’indépendance. Une indépendance véritable ne saurait se mesurer à la seule obtention d’un siège à l’ONU ou d’une place à l’OTAN : elle suppose la rupture avec les circuits de dépendance financière qui lient le Québec à Wall Street et à Bay Street, l’appropriation collective des institutions financières plutôt que leur simple rapatriement au profit d’une bourgeoisie nationale, le désarmement plutôt que la course aux 5 % du PIB militaire, la reconnaissance pleine et entière de la souveraineté des nations autochtones sur leurs territoires plutôt que la codification unilatérale des frontières, et une réorganisation de l’économie autour du soin et des limites écologiques plutôt qu’autour de la stabilité des marchés. Une souveraineté populaire digne de ce nom se construit par la démocratisation immédiate des leviers de production, de monnaie et de sécurité, au bénéfice du plus grand nombre et non d’une classe qui change simplement de métropole de référence.

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Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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