Tiré de rabble.ca
5 novembre 2025
Il y a soixante-cinq ans, alors qu’il quittait ses fonctions, le président américain Dwight Eisenhower mettait en garde contre « l’influence injustifiée » du « complexe militaro-industriel ».
Eisenhower n’y est pas allé par quatre chemins.
L’ancien général, qui avait commandé les forces alliées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, qualifiait le pouvoir « mal placé » de ce complexe de « désastreux ».
À la lecture du premier budget du premier ministre canadien Mark Carney, on constate que l’influence et le pouvoir dangereux contre lesquels Eisenhower avait mis en garde se sont désormais étendus à l’échelle mondiale.
Le budget du 4 novembre du Canada compte de nombreux perdant·es, mais une grande gagnante : l’armée et les industries qui lui sont liées.
Alors que le budget 2025 réduit presque toutes les autres dépenses publiques, y compris celles consacrées aux ancien·nes combattant·es, aux relations entre la Couronne et les Autochtones et à l’aide au développement international, il augmente les dépenses militaires de plus de 16 milliards de dollars par an pendant cinq ans.
Carney et son ministre des Finances, François-Philippe Champagne, qualifient cela d’« investissement générationnel » dans les armes et les appareils de guerre.
Au début de l’année, le gouvernement canadien a promis aux autres membres de l’OTAN qu’il accélérerait le processus visant à porter notre budget de défense à 2 % du produit intérieur brut (PIB), et il a tenu parole.
Mais ce n’est pas tout.
Lors du sommet de l’OTAN en juin dernier, Donald Trump a ordonné aux dirigeant·es de l’alliance réuni·es de sauter, et ils ont tous répondu à l’unisson : « À quelle hauteur ? »
Trump, de manière capricieuse et sans s’appuyer sur aucun fait ni aucune preuve, a décidé que tous les membres de l’OTAN devaient désormais consacrer 5 % de leur production économique à l’achat d’armes, de bombes, de chars, de missiles, de drones et de soldats.
Un tel renforcement massif de l’armement dépassera les pires craintes de Dwight Eisenhower.
Cela représentera bien plus que ce que l’ancien général appelait une « influence injustifiée ».
Elle créera des États-garnisons, armés jusqu’aux dents, partout dans le monde.
Mauvaises nouvelles économiques ; le gouvernement comme catalyseur
Le budget 2025 vise ostensiblement à rendre l’économie canadienne plus résistante face à la guerre économique menée par Trump.
Le document budgétaire plante le décor en brossant un tableau économique sombre pour le Canada :
« Les droits de douane et les perturbations de la chaîne d’approvisionnement devraient freiner les investissements et la productivité des entreprises. Combiné à un ralentissement de la croissance démographique, le niveau du PIB réel devrait être inférieur de 1,8 % à ce qui était prévu en 2024 avant le conflit commercial. »
Parmi les éléments négatifs cités dans le budget 2025, les principaux sont une baisse de 7 % des exportations canadiennes vers tous les pays et une baisse de 10 % des exportations vers les États-Unis.
Les exportations d’acier et d’aluminium ont baissé beaucoup plus, d’environ un tiers.
Pour le gouvernement, ce « choc économique » se traduit par une baisse des recettes fiscales. Il en résulte, selon le budget, une « détérioration du solde budgétaire fédéral de 7 milliards de dollars par an ».
Pour atténuer les effets négatifs induits par Trump, le budget propose une « nouvelle stratégie industrielle ».
Cette approche à plusieurs volets permettrait au gouvernement fédéral d’agir, dans une large mesure, comme catalyseur des investissements du secteur privé.
Ainsi, le budget 2025 prévoit que le gouvernement fédéral dépensera beaucoup dans les infrastructures, un peu moins dans le soutien à la recherche et au développement des compétences et, pour la première fois depuis des décennies, investira dans le logement.
Parallèlement, le gouvernement offrira aux entreprises du secteur privé une série d’incitations fiscales généreuses pouvant atteindre plusieurs milliards de dollars.
L’une de ces mesures fiscales est ce que le budget appelle une « super-déduction pour la productivité ».
Cette mesure permettra aux entreprises de déduire plus rapidement une plus grande partie du coût de leurs investissements dans les machines, les équipements et les technologies.
Les entreprises pourront bénéficier de cet allégement fiscal avant d’avoir dépensé ce qu’elles prévoient investir dans de nouveaux « actifs améliorant la productivité ».
Le budget fait une déclaration ambitieuse concernant ces mesures de stratégie industrielle.
Le gouvernement Carney affirme qu’elles permettront, d’une manière ou d’une autre, de générer plus d’un trillion de dollars d’investissements (un milliard de milliards) au total sur cinq ans. Le budget 2025 ne précise toutefois pas comment cela se produira. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, le budget manque de détails.
Mais même dans le chapitre consacré à la stratégie industrielle, l’armée occupe une place de choix.
En effet, les prévisions budgétaires concernant les nouvelles dépenses de défense, qui dépasseraient 16 milliards de dollars par an, pourraient être sous-estimées.
Entités d’investissement militaire autonomes
Parmi les piliers de la stratégie industrielle figurent un nouveau Bureau des grands projets et une agence tout aussi nouvelle, Build Canada Homes.
Mais le gouvernement créera également une nouvelle Agence d’investissement dans la défense dans le cadre de ce qu’il appelle sa stratégie industrielle de défense.
L’un des objectifs de ces initiatives de défense autonomes est de détourner les achats canadiens en matière de défense faits aux États-Unis, désormais peu fiables, vers le Canada et les alliés non américains, en particulier en Europe.
Cela semblera une bonne idée à toustes celleux qui n’ont pas dormi depuis l’arrivée au pouvoir de Trump en janvier dernier.
Mais une grande partie des motivations de cette stratégie industrielle axée spécifiquement sur la défense est moins bienveillante. Son objectif est d’intégrer plus étroitement l’activité militaire dans le tissu non militaire de l’économie.
Le document budgétaire le dit clairement. Il vante les avantages des achats militaires pour l’ensemble de l’économie :
« Les opportunités commerciales se trouveront tout au long de la chaîne d’approvisionnement : de la production de matières premières, notamment l’acier et l’aluminium, aux camionneur·euses et cheminots qui assurent leur transport, en passant par ceux qui transforment ces matériaux en équipements, armes, munitions et véhicules. »
Pour faire bonne mesure, le budget 2025 promet que les investissements militaires massifs « stimuleront également l’innovation dans les secteurs technologiques, notamment l’intelligence artificielle, la technologie quantique et la cybersécurité ».
Certain·es pourraient imaginer qu’une augmentation massive des dépenses militaires pourrait aider ce pays à résister aux intentions agressives et hostiles des États-Unis de Donald Trump.
Ce n’est guère le cas.
Il faut tenir compte du fait qu’une bonne partie des nouvelles dépenses militaires sera consacrée à des domaines dans lesquels nous, Canadien·nes, sommes étroitement intégré·es aux Américain·es. Le principal d’entre eux est le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD).
Quoi qu’il en soit, le gouvernement Carney semble ambivalent dans son évaluation de la menace que représente l’Amérique de Trump, malgré tous ses discours musclés.
Un exemple concret : il y a quelque temps, Trump a envisagé d’utiliser les ressources du gouvernement américain pour acheter une grande partie de l’industrie canadienne des minéraux rares.
Interrogé sur les ambitions de Trump et sur les dangers que représente le fait qu’une puissance étrangère possède un actif stratégique tel que les minéraux rares, le ministre des Ressources naturelles de Carney, Tim Hodgson, a répondu : « Les États-Unis sont un allié. »
Oui, les États-Unis sont toujours (en quelque sorte) un allié. Mais leur président actuel ne cache pas son désir de mettre la main sur nos ressources en eau et autres, voire sur l’ensemble du pays.
Réductions importantes des dépenses non militaires
Il y a un coût à nourrir de force le complexe militaro-industriel avec un régime aussi riche. Ce coût sera payé par une grande partie des autres activités gouvernementales.
Une annexe au document budgétaire indique, pour presque tous les ministères, de quelle façon ils doivent réduire leurs dépenses de 15 %.
Les responsables des Pêches et Océans ont reçu pour instruction de « réduire » les activités de recherche et de surveillance pour lesquelles des « sources de données alternatives » (non spécifiées) sont disponibles.
Pour Environnement et Changement climatique, le mot d’ordre est de « réduire ou de réduire progressivement les activités qui ne sont pas essentielles au mandat du ministère », en supposant que de telles activités existent. Le commissaire fédéral à l’environnement a souvent signalé que le ministère de l’Environnement ne remplissait pas bon nombre des activités qui relèvent entièrement de son mandat.
Ressources naturelles Canada supprimera également des programmes environnementaux, notamment le programme Maisons vertes et le programme du gouvernement précédent visant à planter deux milliards d’arbres absorbant le carbone.
En plus d’une série de mesures d’efficacité vaguement définies, le budget 2025 enjoint à l’emploi et au développement de la main-d’œuvre « d’accroître son utilisation de l’intelligence artificielle (IA) afin de rationaliser et d’automatiser les processus internes ».
L’IA connaît un succès fulgurant auprès du gouvernement Carney.
Mais le budget 2025 ne met-il pas la charrue avant les bœufs en matière d’IA ?
Les lecteurs et lectrices se souviendront qu’au début de l’année, le Premier ministre a créé un tout nouveau ministère de l’Intelligence artificielle (IA), dirigé par l’ancien animateur de télévision Evan Solomon. Dans une récente interview, M. Solomon a promis une nouvelle législation pour faire face aux dangers et aux risques potentiels de l’IA.
Mais le gouvernement n’attend pas les nouvelles règles et réglementations de M. Solomon pour se lancer tête baissée dans l’IA – et, comme l’aurait dit Shakespeare, que le diable emporte les derniers.
Certaines institutions culturelles bénéficient d’une augmentation modeste de leur financement.
Le budget 2025 ajoute 150 millions de dollars au financement de CBC/Radio-Canada pour cette année et promet une révision tant attendue du mandat du radiodiffuseur public.
C’est loin de ce que l’ancienne ministre du Patrimoine canadien, Pascale St-Onge, avait recommandé en février dernier.
Mme St-Onge avait proposé que le Canada investisse le montant moyen que les pays du G-7 consacrent à la radiodiffusion publique, soit 62,50 dollars par personne, et en fasse un montant garanti. Actuellement, le Canada dépense environ 37,50 dollars par personne pour le radiodiffuseur public.
Malgré les nouveaux fonds accordés à CBC/Radio-Canada (et à d’autres organismes tels que Téléfilm Canada et l’Office national du film), le ministère responsable de ces organismes, et de bien d’autres choses liées à l’identité canadienne, doit réduire ses coûts de fonctionnement de 15 %.
Il en va de même pour l’Agence du revenu du Canada (ARC), malgré le manque scandaleux de services fournis par cet organisme avec son niveau de financement actuel.
L’aide au développement international est souvent considérée comme le pendant « soft power » des dépenses militaires.
Selon cette théorie, pour parvenir à un monde plus sûr et plus sécurisé, les nations riches doivent contribuer à réduire la pauvreté, les problèmes de santé, les conditions de logement inadéquates, la dégradation de l’environnement et le chômage dans les nations plus pauvres.
C’est pourquoi, il y a plusieurs années, le monde entier a adopté les objectifs du Millénaire pour le développement, qui encourageaient les pays riches à consacrer 0,7 % de leur PIB à l’aide au développement. (Le Canada n’a jamais atteint cet objectif, contrairement à d’autres pays comme le Royaume-Uni.)
Mark Carney ne souscrit manifestement pas à cette théorie.
Son budget 2025 réduit le niveau déjà faible de l’aide apportée par le Canada aux pays moins développés.
Parmi les victimes figurent les programmes de santé mondiaux et les institutions financières internationales.
Et ainsi de suite. Le document budgétaire présente de nombreuses autres coupes similaires.
Le premier ministre a tenu à préciser que son gouvernement ne réduisait pas les transferts aux provinces pour les services de santé et les services sociaux, ni ne supprimait ses propres programmes, tels que celui des soins dentaires, résultat de l’accord conclu par le gouvernement précédent avec les néo-démocrates.
Cependant, le programme d’assurance-médicaments sera victime de ce budget.
À ce jour, seules la Colombie-Britannique, l’Île-du-Prince-Édouard, le Manitoba et le Yukon ont signé des accords d’assurance-médicaments avec le gouvernement fédéral, mettant ainsi le programme en œuvre.
Le plan consistait à négocier des accords similaires avec les autres provinces et territoires. Mais cela ne se produira pas maintenant. L’initiative d’assurance-médicaments sera gelée.
Le budget comporte quelques points positifs et encourageants, mais aussi d’autres éléments inquiétants. Pour cet espace sur rabble.ca, il faudra attendre un autre jour.
Le débat sur le budget 2025 est actuellement en cours à la Chambre, mais celle-ci suspendra ses travaux la semaine prochaine, pour les reprendre la semaine suivante.
C’est à ce moment-là que nous pouvons nous attendre à un vote sur le budget.
L’équipe de Carney a obtenu le soutien d’un député conservateur dissident, Chris d’Entremont, le seul conservateur élu en Nouvelle-Écosse lors du scrutin du printemps dernier.
Cela signifie qu’il ne leur manque plus que deux voix (ou abstentions) pour faire adopter le budget 2025 par le Parlement. S’ils échouent, des élections seront organisées.
Mais un échec semble désormais peu probable.
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