Édition du 20 octobre 2020

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Planète

Le capitalisme – et non l’humanité – tue la faune sauvage du monde

Le dernier rapport Living Planet (« Planète vivante ») du WWF fait une lecture sinistre : un déclin de 60% des populations d’animaux sauvages depuis 1970, l’effondrement des écosystèmes, et une claire possibilité que l’espèce humaine ne soit pas loin derrière.

5 octobre 2020 Alencontre
Par Anna Pigott

Le rapport souligne à plusieurs reprises que la consommation de l’humanité est responsable de cette extinction massive, et les journalistes n’ont pas tardé à amplifier le message. Le Guardian titre « L’humanité a anéanti 60% des populations animales », tandis que la BBC présente « La perte massive d’espèces sauvages causée par la consommation humaine ». Pas étonnant : dans ce rapport de 148 pages, le mot « humanité » apparaît 14 fois, et le mot « consommation » 54 fois.

Il y a cependant un mot qui ne fait pas une seule apparition : le capitalisme. Il pourrait sembler, alors que 83% des écosystèmes d’eau douce du monde s’effondrent (une autre statistique effrayante du rapport), que ce n’est pas le moment de chicaner sur la sémantique. Et pourtant, comme l’a écrit l’écologiste Robin Wall Kimmerer [professeure de biologie environnementale à l’Université d’État de New York], « trouver les mots est une autre étape pour apprendre à voir ».

Bien que le rapport du WWF soit proche de trouver les mots en identifiant la culture, l’économie et les modèles de production non durables comme étant les problèmes clés, il omet de nommer le capitalisme comme étant le lien crucial (et souvent causal) entre ces choses. Il nous empêche donc de voir la véritable nature du problème. Si nous ne le nommons pas, nous ne pouvons pas l’aborder : c’est comme si nous visions une cible invisible.
Pourquoi le capitalisme ?

Le rapport du WWF a raison de souligner que l’« explosion de la consommation humaine », et non la croissance démographique, est la principale cause d’extinction massive. Et il se donne beaucoup de mal pour illustrer le lien entre les niveaux de consommation et la perte de biodiversité. Mais il ne va pas jusqu’à souligner que c’est le capitalisme qui oblige à une consommation aussi irresponsable. Le capitalisme – en particulier dans sa forme néolibérale – est une idéologie fondée sur le principe d’une croissance économique sans fin tirée par la consommation, une proposition tout simplement impossible.

L’agriculture industrielle, une activité que le rapport identifie comme le plus grand contributeur à la perte d’espèces, est profondément façonnée par le capitalisme, notamment parce que seule une poignée d’espèces « de base » sont considérées comme ayant une valeur, et parce que, dans la seule poursuite du profit et de la croissance, les « externalités » telles que la pollution et la perte de biodiversité sont ignorées. Et pourtant, au lieu de dénoncer l’irrationalité du capitalisme qui rend la plupart des vies sans valeur, le rapport du WWF étend en fait la logique capitaliste en utilisant des termes tels que « actifs naturels » et « services écosystémiques » pour désigner le monde vivant.

En occultant le capitalisme par un terme qui n’est qu’un de ses symptômes – la consommation – on risque également de rejeter de manière disproportionnée la responsabilité de la perte des espèces sur les choix de vie individuels, alors que les systèmes et les institutions plus vastes et plus puissants qui obligent les individus à consommer sont, de manière inquiétante, laissés pour compte.
Au fait, qui est « l’humanité » ?

Le rapport du WWF choisit « l’humanité » comme unité d’analyse, et ce langage totalisant est repris avec empressement par la presse. Le Guardian, par exemple, rapporte que « la population mondiale est en train de détruire la toile de la vie ». Cette affirmation est grossièrement trompeuse. Le rapport du WWF lui-même montre que c’est loin d’être toute l’humanité qui consomme, mais il ne va pas jusqu’à révéler que seule une petite minorité de la population humaine est à l’origine de la grande majorité des dégâts.

Des émissions de carbone aux empreintes écologiques, ce sont les 10% de personnes les plus riches qui ont le plus d’impact. De plus, il n’est pas pris en compte que les effets de l’effondrement du climat et de la biodiversité sont d’abord ressentis par les plus pauvres, ceux-là mêmes qui contribuent le moins au problème. L’identification de ces inégalités est importante parce que c’est cela – et non « l’humanité » en soi – qui est le problème, et parce que l’inégalité est endémique, vous l’avez deviné, aux systèmes capitalistes (et en particulier à leur héritage raciste et colonial).

Le mot fourre-tout « humanité » recouvre toutes ces fissures, nous empêchant de voir la situation telle qu’elle est. Il perpétue également le sentiment que les humains sont intrinsèquement « mauvais » et qu’il est en quelque sorte « dans notre nature » de consommer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Un tweet, posté en réponse à la publication du WWF, a rétorqué que « nous sommes un virus avec des chaussures », une attitude qui laisse entrevoir une apathie croissante du public.

Mais que signifierait la réorientation d’un tel dégoût de soi vers le capitalisme ? Non seulement ce serait une cible plus précise, mais cela pourrait aussi nous permettre de voir notre humanité comme une force pour le bien.
Pour en savoir plus

Les mots font bien plus que simplement attribuer la responsabilité à différentes causes. Les mots sont à l’origine des histoires profondes que nous construisons à propos du monde, et ces histoires sont particulièrement importantes pour nous aider à gérer les crises environnementales. Utiliser des références généralisées à l’« humanité » et à la « consommation » comme moteurs de la déperdition écologique est non seulement inexact, mais cela perpétue également une vision déformée de ce que nous sommes et de ce que nous sommes capables de devenir.

En désignant le capitalisme comme une cause fondamentale, en revanche, nous identifions un ensemble particulier de pratiques et d’idées qui ne sont nullement permanentes ni inhérentes à la condition d’être humain. Ce faisant, nous apprenons à voir qu’il pourrait en être autrement. Il y a un pouvoir de nommer quelque chose afin de l’exposer. Comme le dit l’écrivaine et environnementaliste Rebecca Solnit :

« Appeler les choses par leur vrai nom permet de couper court aux mensonges qui excusent, amortissent, embrouillent, déguisent, évitent ou encouragent l’inaction, l’indifférence, l’oubli. Il n’y a pas que ça pour changer le monde, mais c’est une étape clé. »

Le rapport du WWF insiste sur le fait qu’une « voix collective est cruciale si nous voulons inverser la tendance à la perte de biodiversité », mais une voix collective est inutile si elle ne trouve pas les mots justes. Tant que nous – et les organisations influentes telles que le WWF, en particulier – ne parviendrons pas à désigner le capitalisme comme une cause essentielle de l’extinction massive de la biodiversité, nous resterons impuissants à briser son histoire tragique. (Article publié sur le site Climate&Capitalism, le 1er octobre 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Anna Pigott est maître de conférences en géographie humaine à l’Université de Swansea (Pays de Galles).

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