Tiré du blogue de l’auteur.
“Ala avait passé des mois à changer de maison.
Tantôt chez des proches, tantôt chez des amis. Elle changeait régulièrement de numéro de téléphone, disparaissait pendant des semaines, apprenait à partir sans faire de bruit. Son frère avait décidé qu’elle ne méritait plus de vivre.”
L’histoire d’Ala n’est qu’une des nombreuses histoires qu’Elaheh Mohammadi a révélées. Pendant plus d’une décennie, bien avant que son nom ne fasse le tour du monde, elle a enquêté et écrit sur les violences faites aux femmes en Iran : les crimes dits « d’honneur », les mariages forcés d’enfants, les féminicides et toutes ces vies empêchées au nom des traditions ou du contrôle social.
Un engagement sans faille
Elaheh Mohammadi est avant tout une littéraire. Elle obtient une licence de langue et littérature persanes à l’université Al-Zahra en 2009, puis un master en études de genre à l’université Shahid Bahonar de Kerman en 2011. Elle débute ensuite sa carrière journalistique dans plusieurs médias iraniens : Etemaad Daily, Khabar Online, Haft-e Sobh, Etemaad Online, et le quotidien réformateur Ham-Mihan, où elle travaille encore aujourd’hui.
Rapidement, elle se spécialise sur les violations des droits des femmes. Elle analyse des projets de loi oppressifs présentés comme des mesures de “protection des femmes”, comme par exemple l’interdiction faite aux Iraniennes de conduire des motos. Elle écrit sur les mariage forcés et les féminicides, notamment à l’occasion d’un remarqué reportage, “Meurtre sous le nom de code ‘Honneur’”.
Son féminisme ne s’arrête pas aux sujets extérieurs qu’elle couvre : elle le tourne aussi vers le journalisme lui-même, écrivant sur le harcèlement sexuel, les écarts de rémunération, la précarité de l’emploi et les hiérarchies de genre à l’intérieur même des rédactions iraniennes. Pour elle, le patriarcat n’est pas seulement un objet d’analyse pour les femmes journalistes : c’est souvent la première chose qu’elles rencontrent, avant même d’avoir commencé à travailler sur autre chose.
En 2021, son enquête pour Khabar Online sur les conditions de détention à la prison de Qarchak lui vaut un interrogatoire officiel et une interdiction d’exercer pendant un an. Cela fait suite à une plainte pour « diffusion de fausses informations » et « propagande contre le système » déposée par les services de renseignement des Gardiens de la Révolution, mais c’est surtout, pour les autorités, l’occasion de lui faire payer des années de dénonciations de leurs exactions envers les femmes.
Le basculement
En 2022, Mahsa Amini meurt dans un hôpital de Téhéran, après avoir été arrêtée et sévèrement battue par la police des mœurs pour n’avoir pas correctement porté son voile.
Alors que les premières grandes manifestations explosent, Elaheh Mohammadi se rend à Saqqez pour couvrir les funérailles de la jeune femme. Convoquée à son retour au Ministère du Renseignement pour être interrogée sur son travail, elle n’arrivera jamais à l’entretien. Le 29 septembre, elle est arrêtée par des agents des services secrets et conduite à la prison d’Evin. Son compte rendu des funérailles d’Amini et de leurs suites, publié sous le titre « Une terre de chagrin », est le dernier article qu’elle aura signé avant son arrestation.
Un mois plus tard, en octobre 2022, les Gardiens de la révolution et le ministère du Renseignement publient une déclaration conjointe accusant Mohammadi et sa consœur Niloofar Hamedi d’être des agentes de la CIA, engagées dans une “guerre multidimensionnelle” orchestrée par les services “occidentaux et sionistes”. Cette déclaration nourrit une campagne de diffamation visant les deux journalistes. En 2023, sa sœur et collègue à Ham-Mihan, Elnaz Mohammadi, est arrêtée à son tour pour avoir couvert le mouvement de contestation en l’absence d’Elaheh. Elle écope d’une peine de trois ans avec sursis.
Emprisonnée à Evin, puis transférée un temps à la prison de Qarchak, celle-là même sur laquelle elle avait enquêté un an plus tôt, Mohammadi passe dix-sept jours à l’isolement avant l’ouverture de son procès, en mai 2023, pour collaboration avec un gouvernement étranger hostile, complot contre la sûreté de l’État et propagande contre le régime.
La détention fait résonner son travail au-delà des frontières iraniennes. Elle reçoit avec Niloofar Hamedi et Narges Mohammadi le Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano, puis le Prix Plume d’or de la WAN-IFRA. Le magazine Time les inscrit, elle et Hamedi, sur sa liste des cent personnalités les plus influentes, et la ville de Turin lui accorde la citoyenneté d’honneur. Elle profite également de son incarcération pour traduire en persan Feminism Is for Everybody, texte fondateur de l’autrice féministe américaine Bell Hooks.
En octobre 2023, elle est condamnée à douze ans de prison. Elle est libérée sous caution en janvier 2024, après dix-sept mois de détention, en attendant le verdict de son appel. Après un ultime aller-retour en prison, elle est finalement graciée en février 2025, à l’occasion de l’anniversaire de la révolution de 1979.
La grâce ne met cependant pas fin à la pression. En janvier 2026, le Conseil de supervision de la presse suspend purement et simplement le quotidien Ham-Mihan. Le mois suivant, des agents de sécurité perquisitionnent son domicile, saisissent son matériel électronique et la placent brièvement en garde à vue pour interrogatoire. Mohammadi n’est pas au bout de ses intimidations, mais elle persiste.
En mai 2026, la Fondation internationale des femmes dans les médias (IWMF) la distingue, avec sa sœur Elnaz, du Prix du courage en journalisme, aux côtés de consœurs birmane, philippine et américaine. Le courage, c’est en effet la constante qui a porté son travail durant toutes ces années. Celui de dénoncer sans relâche, quitte à mettre en péril sa propre sécurité.
Depuis Qarchak jusqu’à Saqqez, et de Saqqez jusque là où l’emmènera l’avenir, Elaheh Mohammadi n’a jamais changé de sujet. C’est son pays et le monde qui tardent à apprendre les noms des femmes, comme Ala, dont elle documente la mémoire.
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Asal Abasian est un.e journaliste féministe queer originaire d’Iran, qui milite pour l’égalité de genre et les droits LGBTQIA+ depuis plus de dix ans. De 2010 à 2021, Asal travaillé avec les médias iraniens Shargh, Chelcharagh et Andisheh-pouya. Face à des menaces croissantes, iel fuit pour la Turquie en 2021, poursuivant son travail auprès de BBC Persian et Radio Zamaneh. Depuis 2023, Asal est basé·e en France, où iel continue son engagement comme journaliste et défenseur·e des droits LGBTQIA+. Cette même année, iel a reçu le prix de l’Initiative Marianne pour les défenseur·e·s des droits humains.







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