Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Le congé menstruel, une politique pour briser la stigmatisation du corps des femmes

Travail

Plus jamais travailler dans la douleur : le congé menstruel et le monde du travail patriarcal

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/26/le-droit-de-travailler-sans-douleur-ce-quun-siecle-de-legislation-sur-le-conge-menstruel-na-pas-apporte/?jetpack_skip_subscription_popup

Dian Septi Trisnanti, présidente générale de la Fédération des syndicats de travailleurs indépendants d’Indonésie (FSBPI), soutient que la norme du monde du travail est masculine, et que toute politique de congé menstruel qui traite la douleur menstruelle comme un écart médical par rapport à cette norme — plutôt que comme une condition qu’elle produit — reproduira la stigmatisation qu’elle prétend combattre. La revendication du congé menstruel est une revendication de transformation du système de travail lui-même. Écrit en réponse à la législation espagnole de 2022, cet article parle directement aux débats qui se déroulent aujourd’hui en Europe, y compris en République tchèque, où une pétition pour un congé menstruel législatif a recueilli près de 25 000 signatures en quatre jours de juin 2026. [WL]

« Plus jamais travailler dans la douleur, plus jamais avaler des cachets avant d’arriver au travail et devoir dissimuler le fait que nous souffrons au point de ne plus pouvoir travailler. »

Le congé menstruel en Espagne

L’Espagne est entrée dans l’histoire comme le premier pays d’Europe à adopter un congé menstruel, garanti par le système de sécurité sociale. La mesure a été approuvée le mardi 17 mai 2022, heure locale, dans le cadre d’un ensemble de réformes de la santé reproductive des femmes en Espagne [1]. Outre le congé menstruel, ce paquet de mesures a approuvé l’avortement pour les femmes de 16 ans sans le consentement d’un tuteur ou des parents, la suppression de la taxe sur plusieurs produits sanitaires, l’obligation de fournir des produits d’hygiène gratuits dans les établissements publics, une extension du congé maternité et un encadrement plus strict de la gestation pour autrui.

Le droit au congé menstruel peut être prolongé jusqu’à trois à cinq jours lorsque la douleur s’intensifie, et le gouvernement espagnol a par la suite annoncé qu’il n’y avait pas de durée maximale. Pour y accéder, cependant, les femmes sont tenues de fournir un certificat médical dès le premier jour d’absence.

Irene Montero, ministre de l’Égalité et militante féministe au sein du gouvernement de gauche, présente cette mesure comme un pas vers la déconstruction du tabou et de la stigmatisation entourant le corps des femmes. Dans ce contexte, la menstruation n’est pas simplement un processus biologique — c’est le signe qu’une femme peut se reproduire activement, et la capacité à enfanter est traitée par le système politico-économique comme essentielle au maintien de l’offre de force de travail. Les corps des femmes sont ainsi regardés comme des objets producteurs de main-d’œuvre. Cette logique génère des discriminations supplémentaires envers les femmes qui ne menstruent pas ou ne peuvent pas le faire, ou qui ne peuvent pas ou choisissent de ne pas tomber enceintes ou d’accoucher.

Cette vision est intimement liée à une stigmatisation, des étiquettes et des stéréotypes sexistes qui restreignent l’accès des femmes aux soins de santé, au bien-être, à de meilleures conditions de travail et aux pratiques religieuses — le sang menstruel étant fréquemment considéré comme impur, les personnes qui menstruent n’ont pas le droit d’assister ou de se rendre dans des lieux sacrés. Les attitudes sexistes envers la menstruation influencent également la façon dont les femmes perçoivent leur propre corps : beaucoup se sentent « souillées » et honteuses lors de leurs règles, ce qui en fait un sujet trop tabou pour être abordé ouvertement.

Pourquoi cette politique de congé menstruel est importante

La vision biaisée et sexiste de la menstruation dans la société a créé une stigmatisation pour les femmes qui menstruent et a suscité un débat nourri sur la politique du congé menstruel. Le congé menstruel peut-il briser la stigmatisation de la menstruation, comme le soutient Irene Montero — ou pourrait-il produire l’effet inverse ? Certains syndicats espagnols s’inquiètent qu’un droit illimité au congé menstruel pourrait se retourner contre les femmes et les stigmatiser dans le monde du travail.

La menstruation a longtemps été stigmatisée comme un cycle reproductif qui rendrait les femmes hormonalement instables et donc inaptes à diriger ou à travailler dans la sphère de la production [2]. La sphère de la production a toujours été codée comme masculine, tandis que les femmes ont été assignées à la sphère domestique — réputée improductive. Le congé menstruel risque d’être instrumentalisé pour justifier l’idée que les femmes n’ont pas leur place dans la sphère publique du travail. Les femmes qui en bénéficient sont fréquemment perçues comme des travailleuses paresseuses qui exploitent ce droit pour se reposer. Pour les travailleuses LGBTIQ, les difficultés sont redoublées : la menstruation est une question privée et intime pour les minorités de genre, car la révéler à un supérieur ou à un employeur comporte de sérieux risques de discrimination et de stigmatisation. C’est pourquoi la politique de congé menstruel doit s’accompagner d’un changement fondamental visant à combattre la discrimination fondée sur le genre à sa racine.

Ce que le monde du travail révèle en réalité, c’est un système masculin et patriarcal — qui prend le travailleur masculin comme norme et n’a jamais reconnu le cycle reproductif des femmes ni les besoins spécifiques de leur corps. Plutôt que d’accueillir ces besoins, les femmes sont contraintes de se plier à un système de travail hétérosexiste et patriarcal, forcées d’adopter des caractéristiques masculines — robustesse, force, et ainsi de suite — pour se conformer à ses exigences. Prendre un congé menstruel devient alors associé à la faiblesse et à l’improductivité, qualités habituellement attribuées aux femmes — ce qui explique que la capacité des femmes à travailler soit si souvent remise en question.

Le congé menstruel peut néanmoins devenir une opportunité de porter les droits à la santé reproductive au travail dans le débat public, et de pousser le système de travail patriarcal à évoluer vers quelque chose de plus inclusif — rompant ainsi avec la stigmatisation et le tabou autour de la menstruation, y compris l’idée néfaste que les règles sont une maladie.

Cette hypothèse se manifeste le plus clairement lorsqu’un certificat médical est exigé comme condition pour prendre un congé menstruel. Comisiones Obreras (Commission des travailleurs, CCOO), l’une des grandes confédérations syndicales d’Espagne et soutien du congé menstruel, a protesté contre l’obligation faite aux femmes de prouver qu’elles souffrent d’une condition aggravant les douleurs menstruelles — telle que l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques — pour accéder au congé [3]. Une enquête YouGov menée auprès de 1 000 femmes en 2016 a révélé que 52% d’entre elles souffrent de dysménorrhée lors de leurs règles, mais que seulement 27% en avaient informé leur employeur [4]. Un tiers de celles qui souffrent de dysménorrhée finissent par prendre un arrêt maladie. Dans certains pays — Taiwan, par exemple — la douleur menstruelle justifie l’inclusion du congé menstruel dans le droit aux arrêts maladie, fixé à 30 jours par an avec maintien du plein salaire. Pourtant, même lorsque la douleur menstruelle est insupportable et invalidante, elle n’est pas considérée comme une maladie — c’est précisément ce qu’a soutenu Comisiones Obreras.

Quelle que soit la position sur ce débat, les femmes qui menstruent — qu’elles souffrent ou non — ont droit au congé menstruel en tant que composante de leurs droits à la santé reproductive. Plus fondamentalement, les femmes et leur corps méritent d’être libérés de la discrimination, de la stigmatisation et de toutes les autres formes de violence.

Le mouvement pour le congé menstruel = un mouvement contre la stigmatisation

L’Espagne étant devenue le premier pays européen à adopter le congé menstruel, la voie est ouverte pour que d’autres mouvements de femmes poussent à des politiques similaires.

Comme pour toute politique du travail, celle-ci doit s’accompagner d’améliorations des conditions de travail et d’un système de travail plus inclusif — afin que toutes les travailleuses et les minorités de genre, quel que soit leur statut d’emploi, puissent accéder au congé menstruel sans craindre de perdre leur emploi, ni subir l’intimidation et la discrimination que cette crainte entraîne.

Ce moment crée également une ouverture : porter la santé reproductive dans le débat public et tenir l’État et les entreprises comptables de leur responsabilité envers la santé reproductive des femmes — du congé menstruel à la suppression de la taxe sur les produits menstruels (tampons, serviettes hygiéniques, etc.), jusqu’à la mise en place d’équipements de santé reproductive adéquats dans les espaces publics.

Par une action collective mondiale, la revendication de politiques de santé reproductive peut devenir un moment pour combattre la stigmatisation et le tabou dirigés contre le corps des femmes — perpétués depuis si longtemps par le système social hétérosexiste et patriarcal.

Dian Septi Trisnanti
Dian Septi Trisnanti est auteure indépendante, militante des droits des travailleuses et des femmes. Elle est actuellement présidente générale de la Fédération des syndicats de travailleurs indépendants d’Indonésie (FSBPI — Federasi Serikat Buruh Persatuan Indonesia).
Publié en indonésien sous le titre « Kebijakan Cuti Haid, Kebijakan Mendobrak Stigma Tubuh Perempuan », Femmes libres, 5 septembre 2022 :
https://mahardhika.org/kebijakan-cuti-haid-kebijakan-mendobrak-stigma-tubuh-perempuan/
Traduit de l’indonésien et notes pour ESSF par Wendy Lim et Adam Novak.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79122

Notes

[1] La date de mai 2022 correspond à l’approbation du projet de loi en conseil des ministres par le gouvernement de coalition espagnol. La loi (Ley Orgánica 1/2023) a ensuite été adoptée par le parlement le 16 février 2023 et est entrée en vigueur le 1er juin 2023.
[2] La distinction entre la « sphère de la production » (publique, masculine) et la « sphère domestique » (privée, féminine) est un concept central de l’analyse féministe marxiste. Trisnanti utilise l’indonésien « ranah produksi » de manière délibérée.
[3] Comisiones Obreras (CCOO) est la principale confédération syndicale d’Espagne.
[4] Le chiffre YouGov (52 % de dysménorrhée ; 27% en ont informé leur employeur) est tiré d’une enquête de 2016 portant sur 1 000 femmes, citée par Trisnanti. Les estimations mondiales de prévalence de la dysménorrhée varient selon les critères retenus ; une revue systématique (Ju, Jones et Mishra, Epidemiologic Reviews, 36(1), 2014 indique une fourchette de 16 à 91% pour la dysménorrhée et de 2 à 29% pour les formes sévères limitant les activités quotidiennes. Le chiffre de 52% s’inscrit dans cette fourchette et reflète une enquête de population spécifique plutôt qu’une estimation clinique.

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