Édition du 15 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Le masculinisme comme cache-misère des inégalités

Le masculinisme n’est pas qu’une idéologie misogyne : c’est une stratégie politique. Donald Trump l’a compris, et il l’utilise pour détourner la colère des hommes précaires vers un bouc émissaire plutôt que vers les inégalités économiques.

Tiré du blogue de l’autrice.

Le masculinisme — idéologie réactionnaire s’appuyant sur des discours misogynes pour restaurer une domination masculine prétendument persécutée — a quitté la sphère du numérique pour investir notre quotidien. Mais au-delà de sa violence, sa force politique réside dans sa capacité à détourner la colère de certains hommes vers un bouc émissaire. Le masculinisme ne permet-il pas ainsi de faire croire que leur déclassement est la conséquence du féminisme, plutôt que celle des inégalités économiques ?

Si cette idéologie croît en popularité, c’est aussi parce qu’elle est encouragée par des figures politiques centrales. Donald Trump, président du pays le plus influent du monde, y a trouvé un réservoir de voix pour élargir son électorat. Pour toucher ces jeunes hommes, il est allé les chercher sur leurs terrains de prédilection : les forums, les podcasts, les espaces de discussion en ligne.

Dès 2016, Red Pill a marqué un tournant dans la politisation de la « manosphère ». Ce forum masculiniste, d’abord apolitique, est rapidement devenu un espace de propagande lors de la première campagne présidentielle de Trump. À l’origine, ses utilisateurs estimaient qu’aucun candidat ne pourrait véritablement améliorer leur sort ni restaurer une société « juste » pour les hommes. Mais les leaders de Red Pill ont transformé ce ressenti en cause politique : critiques acerbes contre Hillary Clinton, glorification des « attributs masculins » de Trump, censure des opinions dissidentes… Dès lors, le féminisme et le « wokisme » sont devenus les ennemis publics numéro un, bien plus que la précarité ou les droits humains. Ce détournement est une tactique politique délibérée, comme le résume la chercheuse Stéphanie Lamy : « Il est moins coûteux pour un candidat de promettre aux hommes des classes moyennes et populaires de retrouver la maîtrise sur ‘leurs femmes’, que d’améliorer leurs conditions matérielles. »

En 2024, Trump poursuit sur cette lancée : il participe à une interview de trois heures sur le podcast de Joe Rogan, figure de proue de la manosphère. Selon Edison Research, l’audience est composée à 80 % d’hommes, dont 51 % ont entre 18 et 34 ans. Si le président républicain continue de glorifier l’idéologie masculiniste, c’est parce qu’elle fonctionne : la proportion de jeunes hommes votant pour lui a fortement augmenté depuis 2016.

Ainsi, mobiliser un « autre toxique » est un moyen redoutablement efficace pour détourner l’attention des vrais problèmes de fond (inégalités, pouvoir d’achat, éducation…). Comme l’analysent les chercheur·ses Banu Gökarıksel, Christopher Neubert et Sara Smith, « cette technique de pouvoir rend la question de classe insignifiante, unissant les Américains blancs par-delà les clivages sociaux. » Un salarié et un patron peuvent désormais se reconnaître dans une seule et même peur.

Trump se présente alors comme la figure du sauveur. Il se place au sommet de la masculinité hégémonique, c’est-à-dire la forme la plus honorée d’être un homme : riche, puissant, dominant. Il promet à ceux qui ne parviennent pas à cet idéal de rétablir un monde où ils retrouveront leur place au sommet.

Cependant, Trump n’est pas seul responsable. Nous assistons à un mécanisme systémique, propre à la droite et à ses extrêmes, qui se présentent comme les défenseurs d’un « ordre traditionnel » menacé. Il y a cinquante ans, Klaus Theweleit analysait les écrits de futurs soldats nazis dans Male Fantasies. Il y montrait que leur violence extrême envers les femmes trouvait sa source dans une panique de « dissolution » de leur masculinité. Perdants de la Première Guerre mondiale, leur colère aurait pu se diriger vers les inégalités sociales. Mais le parti nazi l’a détournée vers des boucs émissaires, érigeant certaines femmes en danger existentiel (la « Femme Rouge ») et d’autres en symbole de pureté (la « Femme Blanche »). Tout ce qui touchait à la féminité devenait une menace pour l’ordre patriarcal. Le mécanisme est donc toujours le même : une frustration sociale se transforme en peur de déclassement, puis se retourne contre les boucs émissaires désignés comme responsables.

Inutile de remonter si loin pourtant. Aujourd’hui, en Allemagne et en Autriche, les partis de droite déplorent une « crise de la masculinité blanche » et jugent que les politiques d’égalité sont allées trop loin. Le masculinisme évolue en réaction aux avancées féministes, mais la progression des droits ne signifie pas pour autant la fin du sexisme. Face à la banalisation de ce discours, comprendre les mécanismes qui nourrissent le masculinisme est la première étape pour les déconstruire. Mais la réflexion ne suffit pas : la loi doit aussi s’adapter pour protéger les femmes de ses manifestations les plus violentes.

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