Tiré de orientxxi
10 septembre 2026
https://orientxxi.info/Le-pari-de-la-Russie-sur-les-talibans
Par Andrea Umbrello
Deux hommes en costume, l’un en habit traditionnel, marchent dans un intérieur élégant.
Moscou, le 7 octobre 2025. Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov (à droite), et le ministre des affaires étrangères par intérim du gouvernement afghan, Amir Khan Muttaqi (à gauche), participent aux « Consultations du Format de Moscou sur l’Afghanistan ».
SEFA KARACAN / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP
Traduit de l’anglais par Philippe Agret
Le 27 mai 2026, Sergueï Choïgou, secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie, et Mohammad Yaqoob, ministre de la défense et fils du fondateur du mouvement taliban, le mollah Omar, ont signé un accord de coopération technique militaire lors d’un forum de sécurité près de Moscou. Le texte n’a pas été rendu public. Ni sa durée, ni ses clauses financières, ni les annexes et les mesures opérationnelles n’ont été divulguées. Reste que le Kremlin a clairement manifesté son intention de formaliser une relation qui s’est développée progressivement au fil des années.
Pendant des décennies, Moscou a considéré les talibans comme une entité hostile. Il les a désignés comme organisation terroriste et a soutenu leurs opposants durant la guerre civile afghane qui a suivi le retrait de l’Armée rouge (1989-1996). Désormais, la Fédération de Russie les reconnaît comme le gouvernement légitime de l’Afghanistan et a ouvert un canal permanent de coopération sécuritaire.
Sécuriser la frontière sud
Pour comprendre cette évolution, il faut remonter à près d’un demi-siècle. En décembre 1979, l’Union soviétique a envoyé des troupes en Afghanistan pour empêcher la chute du gouvernement pro-soviétique dirigé par le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA, marxiste-léniniste), parvenu au pouvoir l’année précédente après la révolution de Saur (1). Soutenu par le Kremlin, le gouvernement de Hafizullah Amin faisait face à une insurrection armée grandissante et à de profondes divisions internes. Les dirigeants soviétiques estimaient que son effondrement affaiblirait la sécurité le long de sa frontière sud et ont ordonné le déploiement de l’Armée rouge.
Ce qui ne devait être qu’une brève opération militaire et politique, à savoir l’installation d’une nouvelle direction du PDPA, s’est transformé en une guerre qui a duré près d’une décennie contre les moudjahidins islamistes et nationalistes, qui ont reçu un soutien militaire et financier des États-Unis, du Pakistan, de l’Arabie saoudite et d’un réseau international de donateurs et de volontaires étrangers. Au moment de son retrait en 1989, l’Union soviétique avait perdu environ 15 000 soldats.
Lorsque les talibans sont entrés à Kaboul en 1996, cette défaite pesait encore lourdement dans la mémoire politique et militaire de la Russie. Moscou considérait le mouvement fondamentaliste comme une source d’instabilité pour le Caucase et l’Asie centrale plutôt que comme un partenaire potentiel.
Le tournant du 11 septembre 2001
Les attentats du 11 septembre 2001 ont bouleversé l’équilibre régional. L’intervention militaire dirigée par les États-Unis a chassé les talibans et établi une nouvelle République soutenue par l’OTAN et les nations occidentales. Si la Russie a continué à classer le mouvement taliban comme une organisation hostile, un changement s’est dessiné quand le gouvernement soutenu par l’OTAN a commencé à perdre le contrôle de larges portions du territoire.
Durant la seconde moitié des années 2010, la diplomatie russe a commencé à traiter les talibans comme une force politique qui finirait par revenir au pouvoir. En 2016, Moscou a admis que ses services de renseignement entretenaient des contacts avec le groupe islamiste, expliquant qu’ils servaient à faire face à la menace commune posée par l’État islamique au Khorassan (EI-K), une branche de l’Organisation de l’État islamique (OEI) (2). Deux ans plus tard, des représentants talibans participaient publiquement à des discussions organisées dans la capitale russe.
« Alliés contre le terrorisme »
La chute de Kaboul en août 2021 n’a fait que consolider ce choix. Tandis que de nombreux gouvernements occidentaux évacuaient leurs diplomates et personnels, la Russie maintenait ouverte son ambassade. Quelques jours après, l’ambassadeur de Russie Dmitry Zhirnov a rencontré des représentants des nouvelles autorités, décrivant les conditions dans la capitale comme plus stables que pendant les derniers jours de la République islamique. Mais Moscou s’est abstenu de toute reconnaissance officielle.
Un tournant s’est opéré après le 22 mars 2024, lorsqu’un commando armé a envahi la salle de concert du Crocus City Hall, dans la périphérie de Moscou, ouvrant le feu sur les spectateurs et incendiant le bâtiment. L’attaque a fait 150 morts et plus de 600 blessés, la pire survenue en Russie depuis vingt ans. L’opération a été revendiquée par l’État islamique et des responsables états-uniens en ont attribué la responsabilité à l’EI-K.
Depuis la reconquête de Kaboul en 2021, cette organisation islamiste armée mène une campagne d’attentats contre le gouvernement taliban, l’accusant d’avoir renoncé au djihad global pour mieux asseoir son propre pouvoir et préserver ses relations avec d’autres États. La rivalité entre talibans et djihadistes a achevé de modifier la perspective et quelques mois plus tard, Vladimir Poutine a qualifié les talibans d’« alliés dans la lutte contre le terrorisme ».
En avril 2025, la Cour suprême russe a suspendu la mesure qui, depuis 2003, plaçait le mouvement taliban sur la liste des organisations terroristes, ôtant ainsi l’un des principaux obstacles juridiques à des relations officielles avec lui. Quelques semaines plus tard, une délégation talibane a participé au forum international de Kazan, la principale conférence économique promue par la Russie pour renforcer ses liens avec le monde islamique. Elle a pris part à des réunions dédiées au commerce, aux investissements et à la coopération économique. Le tout a été couronné en juillet de la même année par la reconnaissance du régime par Moscou.
Au cœur de l’Asie centrale
Mais il y a davantage que la coopération antiterroriste derrière ce rapprochement. À la suite de la dégradation de ses relations avec les États-Unis, l’Union européenne et la plupart des pays occidentaux, notamment après l’invasion de l’Ukraine, Moscou a étendu ses liens avec des gouvernements et des acteurs politiques en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, afin de consolider un réseau de relations capable de réduire les effets de l’isolement diplomatique et des sanctions occidentales.
Pour Moscou, être présent à Kaboul démontre qu’elle peut encore peser sur l’un des dossiers les plus sensibles d’Asie. Le même réalisme se reflète dans une vision géopolitique à plus long terme. Bien que l’Afghanistan ne partage plus de frontière avec la Russie, il reste coincé entre l’Asie centrale, l’Iran, le Pakistan et la Chine. Pour le Kremlin, sauvegarder une relation privilégiée avec Kaboul est la clé pour maintenir l’accès à une région qui, depuis des décennies, fait partie du pré carré de la politique étrangère russe.
Les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale — Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Kazakhstan — délimitent toujours la ceinture méridionale de l’espace post-soviétique. Tout changement en Afghanistan se répercute sur la stabilité de ces pays et, par extension, sur les intérêts russes.
De plus, les relations avec les talibans s’inscrivent dans la confrontation avec d’autres acteurs régionaux, étant donné que la Chine étend sa présence économique et diplomatique en Afghanistan, que le Pakistan préserve des liens historiques avec une partie de la direction talibane, et que l’Iran continue de développer des relations pragmatiques avec Kaboul le long d’une frontière de plus de 900 kilomètres.
Ce rapprochement renforce également les efforts visant à relancer des organismes régionaux tels que l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) — l’organisation politique, économique et sécuritaire qui réunit la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, la plupart des républiques d’Asie centrale —, et le Groupe de contact OCS-Afghanistan, établi en 2005 pour coordonner la coopération avec Kaboul.
Par le biais de ces instruments, Moscou entend replacer le dossier afghan dans un cadre régional. C’est une approche qui diffère de celle mise en œuvre depuis plus de vingt ans par les États-Unis et leurs alliés, fondée sur une présence militaire internationale, le soutien au gouvernement de la République afghane et la promotion de réformes politiques comme condition de la normalisation des relations avec Kaboul.
Il ne faut pas non plus négliger la dimension économique. Depuis 2022, l’Afghanistan importe des céréales de Russie ainsi que du pétrole, du diesel et du gaz. En septembre de la même année, les deux pays ont signé un accord prévoyant l’approvisionnement annuel d’un million de tonnes de pétrole, un million de tonnes de diesel, 500 000 tonnes de GPL et deux millions de tonnes de blé.
Il s’agissait alors du premier accord économique d’importance conclu avec une puissance internationale par les talibans depuis leur retour au pouvoir. En 2025, les cargaisons de GPL russe vers l’Afghanistan ont décollé tandis que des livraisons de condensats de gaz ont été signalées dès janvier. En outre, selon Agroexport, agence rattachée au ministère russe de l’agriculture, Kaboul est devenu en 2024 le principal acheteur de farine russe, avec des commandes avoisinant 80 millions de dollars (70 millions d’euros), soit le double de l’année précédente.
Également en 2025, Russes, Chinois et talibans ont discuté simultanément de la possibilité de régler une partie des échanges commerciaux en devises nationales, une solution cohérente à la fois avec les difficultés du système bancaire afghan et l’objectif russe de réduire le recours au dollar dans les échanges internationaux.
Limites de la coopération
D’autre part, l’Afghanistan occupe une position potentiellement stratégique au cœur des connexions entre l’Asie centrale, le Pakistan et l’Iran. Il pourrait devenir un tronçon de futurs corridors logistiques vers l’océan Indien. Le pays possède aussi des ressources minérales encore largement inexploitées qui attirent l’attention de certains acteurs régionaux depuis des années.
Certes, les sanctions internationales, l’instabilité interne, la faiblesse du système financier et des infrastructures déficientes continuent de limiter le développement de ces projets. Néanmoins, la Russie se place dans une position favorable pour l’avenir. La signature de l’accord du 27 mai 2026 revitalise les relations entre les deux pays. Dans le lexique diplomatique russe, la coopération technico-militaire s’étend de la formation du personnel à la maintenance des véhicules, du conseil logistique à l’échange de retours d’expérience opérationnelle, jusqu’à l’appui aux systèmes de communication, de surveillance et de sécurité frontalière.
Il faut toutefois rester prudent en matière de matériel logistique, dans la mesure où des stocks d’armes issus de plateformes soviétiques vieilles de plus de quarante ans coexistent avec des équipements fournis par les États-Unis et les alliés de l’OTAN à l’ancienne armée afghane. Conserver un matériel aussi hétérogène nécessite des pièces de rechange, une documentation technique, du personnel qualifié et une chaîne logistique stable.
Certes, la Russie possède les compétences nécessaires pour les systèmes d’origine soviétique, mais la guerre en Ukraine absorbe une partie importante de sa production industrielle, de ses ressources économiques et de sa main-d’œuvre qualifiée. Parallèlement, le gouvernement taliban est contraint par des capacités financières limitées, handicapé par un secteur bancaire lourdement pénalisé par les sanctions internationales.
L’intérêt principal de l’accord du 27 mai pourrait résider dans les échanges entre les appareils étatiques. Les programmes de formation, le conseil technique et la coopération entre ministères de la défense assurent des contacts réguliers entre officiers, fonctionnaires et structures administratives, et ouvrent des canaux de communication que la diplomatie seule aurait eu du mal à garantir.
Pour Moscou, cela signifie acquérir une connaissance approfondie du fonctionnement interne de l’Émirat islamique, surveiller les équilibres institutionnels et comprendre avec précision les changements d’un système politique toujours aussi peu transparent.
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