19 août 2025 | tiré de Viento sur
https://vientosur.info/el-partido-mas-poderoso-del-ultimo-medio-siglo-en-bolivia-ha-acabado-implosionando/
https://www.mediapart.fr/journal/international/190825/le-parti-le-plus-puissant-du-dernier-demi-siecle-en-bolivie-fini-par-imploser
Si les secteurs conservateurs jubilaient dimanche soir à l’annonce des résultats des élections générales en Bolivie, il était frappant de constater la marginalité à laquelle a été renvoyé le Mouvement vers le socialisme (MAS). Après avoir obtenu la majorité absolue des suffrages pendant plusieurs scrutins d’affilée, y compris en 2020, il n’a même pas atteint la barre des 5 %.
L’essayiste Pablo Stefanoni a travaillé sur la dynamique du MAS, en publiant notamment, avec Hervé Do Alto, Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie (Raisons d’agir, 2008). Cet ancien directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique, que nous avions reçu pour son dernier livre sur les « contre-cultures néoréactionnaires », décrit à Mediapart les étapes et les conséquences du déclin du « parti le plus puissant du dernier demi-siècle en Bolivie ».
Mediapart : La situation critique du pays rendait prévisible une sanction du pouvoir sortant et de la gauche en général, mais l’ampleur de la chute est spectaculaire. Comment l’expliquer ?
Pablo Stefanoni : Trois facteurs se sont conjugués : une guerre intestine au sein du MAS, la fin du leadership incontesté d’Evo Morales à la tête de la gauche bolivienne, et une crise économique.
La guerre intestine entre les « évistes » (partisans d’Evo Morales), les « arcistes » (partisans du président Luis Arce Catacora) et les « androniquistes » (partisans du candidat à la présidence Andrónico Rodríguez) a été brutale et a contribué à l’autodestruction du mouvement. Le gouvernement a disqualifié Morales et lui a retiré le sigle du MAS par le biais d’une manœuvre judiciaire, tandis que Morales a tenté de bloquer le pays contre le gouvernement d’Arce.
Le jeune candidat Andrónico Rodríguez, relativement bien placé dans les sondages au début, est passé du statut de dauphin d’Evo Morales à celui de traître pour s’être présenté à la présidence sans son autorisation. C’est pourquoi Morales a appelé à l’annulation du vote. Attaquée par le gouvernement et par Morales, la candidature d’Andrónico Rodríguez s’est effondrée.
Le leadership d’Evo Morales ne s’en est pas moins effondré. Les 18 % de votes nuls – qui ont largement répondu à son appel – montrent qu’il conserve une influence dans certains secteurs. Cependant, ce vote nul reflète également l’impuissance de Morales face à son inéligibilité. Il correspond aux 15 % de l’électorat qui lui vouent un soutien inconditionnel. Morales s’est retranché dans la région du Chapare, son bastion politique, pour éviter d’être arrêté dans une affaire de détournement de mineure réactivée par le gouvernement Arce.
Enfin, il y a la crise économique. Elle a fait oublier aux Bolivien-nes la période de prospérité connue sous le nom de « miracle économique bolivien ». Les discours de type libéral ont commencé à séduire face aux problèmes du nationalisme économique du MAS.
Parmi les nombreuses expériences gouvernementales de gauche dans la région, dans les années 2000, quelle était l’originalité de celle du MAS et d’Evo Morales ? Si le nom du parti évoque le socialisme, comment caractériser ses réalisations effectives ?
L’originalité du MAS a été de mettre au premier plan la question indigène et la « plurinationalité » d’une part, et le nationalisme économique d’autre part, notamment à travers la nationalisation du gaz. Le nom du parti peut prêter à confusion : le Mouvement vers le socialisme (MAS) était un sigle qu’Evo Morales avait adopté parce que la justice n’avait pas légalisé son choix initial : l’Instrument politique pour la souveraineté des peuples (IPSP).
Son modèle nationaliste de gauche semblait fonctionner grâce aux prix élevés des matières premières et à une politique budgétaire prudente, mais l’industrialisation promise s’est limitée à de petites usines inefficaces, et les réserves de gaz se sont épuisées. La Bolivie a bien connu une forte croissance pendant près d’une décennie et demie sous Morales, avec Luis Arce comme ministre de l’économie, mais cette période semble appartenir au passé.
Dans le même temps, l’idée que les indigènes allaient régénérer la Bolivie s’est affaiblie. Les Bolivien-nes se sont lassé-es de Morales et de ses efforts permanents pour se faire réélire. Le symbole « indigène » a perdu de son prestige et de son pouvoir narratif. Et la plurinationalité, très difficile à mettre en œuvre, s’est plutôt réduite à des questions symboliques. Il y a toutefois eu un véritable empowerment populaire, dont nous verrons les effets dans le nouveau cycle qui s’ouvre.
Avec le déclin du MAS, la Bolivie semble revenir à la décennie des années 1990 : crise économique, fragmentation politique, pactes entre les élites pour obtenir des majorités parlementaires sur fond de divisions de la gauche.
Evo Morales apparaissait comme la clé de voûte de ce mouvement. Que s’est-il produit, en interne, depuis son renversement après l’élection contestée de 2019 ?
Evo Morales a commencé à s’user après le référendum de 2016, lorsqu’il a perdu le vote sur la possibilité de faire un mandat supplémentaire, mais il a poursuivi son projet malgré tout. En 2019, il a été renversé par un soulèvement original, à la fois civique et policier. À la surprise générale, le MAS est revenu au pouvoir un an plus tard, lors du nouveau scrutin organisé, avec plus de 50 % des voix.
Ce n’est pas Morales qui est alors revenu, mais Luis Arce. C’est là qu’a commencé une guerre pour le contrôle du gouvernement et du MAS. Morales a toujours considéré Arce comme un candidat de transition qui devait faciliter son retour au pouvoir, mais celui-ci s’est entouré de sa propre clique et a finalement décidé de briguer un second mandat – avant de se retirer faute de soutien.
De nombreuses personnalités ont tenté de servir de médiateurs dans la crise du MAS – le président vénézuélien Nicolás Maduro, l’ancien président espagnol José Luis Rodríguez Zapatero, Raúl Castro et d’autres –, mais aucun n’y est parvenu.
La guerre interne s’est intensifiée, alimentée par une culture politique bolivienne marquée par le caudillisme. Par ailleurs, le MAS n’est pas un parti au sens strict du terme, mais une fédération complexe de syndicats et de mouvements sociaux. Au milieu de ces affrontements, le parti a subi un processus de décomposition politique accélérée. Morales a commencé à voir des traîtres partout, y compris parmi ses plus fidèles soutiens, comme son ancien vice-président Álvaro García Linera.
Il est frappant de constater que le parti le plus puissant du dernier demi-siècle en Bolivie a fini par imploser. Evo tente aujourd’hui de résister avec son nouveau mouvement EVO Pueblo, retranché dans des positions idéologiques bolivariennes, comme son soutien à Poutine et Maduro, qui ne trouvent écho que parmi ses partisans les plus radicaux.
Quoi qu’il arrive en octobre, ce pays sera gouverné par la droite. À quelles répercussions peut-on s’attendre du point de vue régional ?
Les deux candidats ont annoncé leur intention de prendre leurs distances avec le Vénézuéla et l’Iran, pays avec lesquels la Bolivie a signé des accords de coopération, tout en se rapprochant des États-Unis. Tous deux sont cependant favorables au maintien de la Bolivie dans les Brics [club regroupant, depuis les années 2010, les puissances non occidentales les plus importantes – ndlr].
Jorge « Tuto » Quiroga, un anticommuniste affirmé, est beaucoup plus proche que l’autre candidat des réseaux de la droite radicale et plus hostile au Mercosur [le marché commun du Sud des Amériques – ndlr], qu’il considère comme une « prison commerciale ». Il faut tenir compte du fait que Milei en Argentine pourrait être rejoint par José Antonio Kast au Chili si les sondages sont exacts, ce qui créerait un axe régional marqué à droite.
Le discours de Rodrigo Paz est moins idéologique que celui de Quiroga, mais son pragmatisme devrait aujourd’hui le conduire vers des positions de droite, comme cela a été le cas pour son père Jaime Paz Zamora (1989-1993), un ancien gauchiste élu président l’année de la chute du mur de Berlin, qui avait fini par s’allier avec l’ancien dictateur Hugo Banzer.
La première place de Rodrigo Paz, justement, a été une surprise. Tous les sondages donnaient en tête l’homme d’affaires Samuel Doria Medina, suivi de l’ancien président Jorge « Tuto » Quiroga. Comment expliquer ce résultat ?
Bien qu’étant dans le champ politique depuis des décennies, Paz n’est pas identifié au retour au pouvoir des anciennes élites. Il avait pour colistier un ancien policier très populaire, Edman Lara, renvoyé des forces de police après avoir dénoncé la corruption interne – un sujet particulièrement sensible en Bolivie.
Bien qu’il s’inspire du président salvadorien Nayib Bukele, Lara insiste sur le respect de la Constitution et des lois. Son « bukélisme soft » met l’accent sur la lutte contre la police corrompue, en affichant un « bon sens » qui a séduit une Bolivie désabusée et fatiguée.
Grâce à une campagne efficace sur TikTok, le « Capitaine Lara », âgé de 39 ans, s’est ainsi présenté comme le « candidat viral du peuple » et a su séduire l’ouest andin de la Bolivie. Mais les réseaux sociaux n’expliquent pas tout : Paz et Lara ont sillonné le pays, concluant des accords avec diverses organisations en quête de soutien électoral.
La Bolivie andine, la plus populaire, a voté en faveur du tandem Paz-Lara pour éviter de donner le pouvoir aux anciennes élites (Doria Medina et Tuto Quiroga). Ce résultat contraste fortement avec celui de la région agro-industrielle de Santa Cruz, où Quiroga était largement en tête. Le vote qui s’exprimait autrefois en faveur du MAS semble ainsi s’être divisé entre les votes nuls et l’alliance Paz-Lara, celle d’un « politique politicien » et d’un outsider.
La victoire de l’un ou de l’autre finaliste fera-t-elle une différence pour les gauches boliviennes ? Quel est leur chantier prioritaire pour se reconstruire ?
Une victoire de Paz-Lara pourrait permettre un meilleur dialogue avec le monde populaire que celle de Tuto Quiroga, comme le montre déjà la géographie électorale. Dans ce scénario, la renaissance de la gauche serait rendue plus difficile.
Le MAS est né de processus profonds tels que les « guerres » de l’eau et du gaz en Bolivie, mais il a également bénéficié d’un contexte régional de remise en question du néolibéralisme. Et il y a eu un leader, Evo Morales, le seul capable d’unifier la gauche et le bloc « populaire ». Aujourd’hui, ce contexte a disparu. Les gauches régionales au pouvoir manquent de dynamisme transformateur et plusieurs d’entre elles risquent de perdre les prochaines élections – au Chili, en Colombie et peut-être au Brésil.
Il est probable que le prochain gouvernement bolivien soit confronté à la nécessité d’imposer des programmes d’austérité sans disposer d’une majorité au Congrès ni de dirigeants capables de susciter une véritable adhésion populaire, ce qui pourrait alimenter de nouvelles vagues de contestation sociale.
Fabien Escalona
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