Édition du 24 mars 2020

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Afrique

Le pétrole continue à dévaster le delta du Niger

Dans le delta du Niger, le brut a pénétré les sols jusqu’aux nappes phréatiques. Depuis le début de l’exploitation pétrolière il y a 64 ans dans la plus grande discrétion, la pollution détruit cette région du sud-est du Nigeria : l’eau est souillée, la pêche et l’agriculture impossibles.

Tiré de Reporterre.

Une fuite tous les deux jours et demi. Ici, dans le delta du Niger, au sud du Nigeria, les habitants vivent, respirent et mangent le pétrole. Dans le village de K-Dere, les terres en sont imbibées. La faute à une exploitation pétrolière peu soucieuse de l’environnement.

Du haut de ses 53 ans, lunettes sur le nez, Kobah Erabanabari, activiste environnemental, observe les terres sans vie de son village. On n’entend pas un oiseau ou un insecte. C’est ici qu’il est né et qu’il a grandi. C’est aussi dans les eaux qui furent claires et bleues des lacs de K-Dere qu’il a appris à nager et à pêcher. Mais depuis douze ans, les choses ont radicalement changé.

« Du brut, du brut, du brut ! Il y en a partout ! Avant, tout ce que vous voyez là était plein de végétation et d’eau, on se baignait et on pêchait ici. On utilisait même l’eau pour boire. Aujourd’hui, il ne reste plus rien », se désole-t-il face à un paysage chaotique où le pétrole brut a pénétré les sols jusqu’aux nappes phréatiques.

C’est en 2008 que tout a basculé pour le village de K-Dere. Le site était alors utilisé par la compagnie pétrolière Shell par l’intermédiaire de sa filiale nigériane pour transporter le pétrole brut. D’après un rapport de la compagnie, par manque de maintenance, un oléoduc a explosé — ce que confirme le rapport de Shell Final report of clean-up activities (rapport sur les activités de nettoyage). Pendant plusieurs jours, le sol de K-Dere crachait du brut. La pollution se répandait. Quatre ans plus tard, en 2012, même lieu, le même scénario s’est répété.

« Comment les jeunes pourront-ils vivre alors que leurs terres sont totalement dévastées ? »

Tous ces événements, Kobah les a filmés et documentés. Il espère que ces rapports permettront un jour d’obtenir réparation pour les futures générations. « C’est grâce à la pêche que j’ai pu financer mes études. La nouvelle génération, elle, ne peut plus utiliser son environnement pour gagner de l’argent. Sans argent, pas d’accès à l’enseignement. Sans enseignement, pas d’éducation. Comment pourront-ils vivre alors que leurs terres sont totalement dévastées ? » C’est avec amertume qu’il prononce sa dernière phrase.

Le Nigeria, premier producteur de pétrole africain, est aussi le pire pays en termes de pollution pétrolière. La région la plus touchée est le delta du Niger. Entre 2011 et 2017, près de 18 millions de litres de brut ont contaminé les sols et les eaux de la plus importante mangrove d’Afrique. Dans un rapport publié en 2011, le Programme des Nations Unies pour l’environnement dénonçait un désastre environnemental sans précédent ainsi qu’une catastrophe humaine à venir.

« Le rapport souligne qu’il existe, dans un nombre important d’endroits, de graves menaces pour la santé humaine, allant de l’eau potable contaminée aux préoccupations concernant la viabilité et la productivité des écosystèmes. En outre, la pollution est peut-être allée plus loin et a pénétré plus profondément que beaucoup ne le pensaient auparavant. »

L’espérance de vie des habitants du Delta du Niger est de 40 ans, 14 ans de moins que dans le reste du pays. La région dénombre aussi le plus fort taux de cancers de la peau et de fausses couches du pays. Les femmes sont d’ailleurs les premières touchées par la pollution pétrolière.

À K-Dere, elles cultivent la terre à mains nues. Le dos courbé, sous 35 °C, elles n’ont pas d’autre choix que de toucher et respirer des terres polluées. « Maintenant, les sols ne sont plus fertiles. La texture a changé. On est obligées d’utiliser de l’engrais chimique pour nos cultures, malgré cela, on dépend de l’aide alimentaire », explique une cultivatrice. Selon les chiffres des autorité locales, 60 % des 31 millions d’habitants du Delta du Niger vivent de l’agriculture.

Régulièrement le théâtre de fuites, la communauté d’Ozawa a fait face à une énième marée noire depuis juillet 2019. Dans un coin de forêt, la végétation agonise. Les filets autrefois utilisés pour attraper les bigorneaux gisent abandonnés dans le brut car ils n’ont plus d’utilité.

Selon la loi nigériane, en cas de fuite pétrolière, les compagnies ont l’obligation de nettoyer les lieux dans les 24 heures. Après le nettoyage, un rapport d’incident multi-parties est signé par plusieurs représentants, dont celui de la compagnie pétrolière. La fuite d’Ozawa date de juillet 2019. Exploitée par la multinationale anglo-néerlandaise Shell, le forage a bien été arrêté mais le brut est toujours là.

« Nous voulons que justice soit rendue. On ne peut plus ni pêcher ni boire l’eau »

Dans l’étendue boisée de la forêt d’Ozawa, la voix de Sunday Ebere, empreinte de rage et de chagrin, résonne. « Nous voulons que justice soit rendue. On ne peut plus pêcher, pas boire l’eau, et leur rapport n’est que mensonge ! Ils disent qu’il n’y a pas de point d’eau touché ou de végétation à proximité. Regardez par vous-même ! Il y a même nos filets de pêche. »

À la page deux de ce rapport, il est indiqué que ni sources d’eau potables ni points de pêche n’ont été observés à proximité du lieu de la fuite.

Selon Amnesty international, présent dans le delta du Niger, il est courant que les compagnies pétrolières falsifient les documents concernant les conséquences des fuites. Minimiser les faits permettrait de s’exonérer du versement de dommages et intérêts aux communautés locales. « Il y a une puissance des pétroliers très importante vis-à-vis du gouvernement nigérian et des fonctionnaires nigérians qui, souvent, dépendent des compagnies pétrolières, y compris pour se transporter sur les lieux des fuites. Bien souvent, comme c’est le pétrolier qui tient la plume, c’est lui qui a le dernier mot », souligne Jacques Viers, chargé du dossier concernant le delta du Niger chez Amnesty International depuis dix ans.

Contacté par Reporterre, Shell Nigeria explique, par l’intermédiaire de son service de communication, que malgré les photographies présentées, rien ne prouve qu’elles ont bien été prises dans un périmètre de 100 mètres autour de la fuite. D’après les informations d’un autre rapport du groupe concernant le village de K-Dere, les terres du village seraient nettoyées de toute pollution depuis novembre 2012.

En complément des réponses concernant les rapports, l’entreprise a aussi précisé : « Au Nigeria, nous appliquons les mêmes normes que les autres entreprises exploitées par Shell dans le monde. Aucun déversement n’est acceptable, et nous travaillons dur pour les éviter. Malheureusement, ce sont les marées noires dues au vol de pétrole brut, au raffinage illégal et au sabotage qui causent le plus de dommages à l’environnement dans le delta du Niger. »

Ce discours semble en contradiction avec la réalité du terrain selon des ONG comme Amnesty. Cette dernière reproche à Shell de ne pas entretenir correctement ses réseaux mais aussi de justifier les fuites de manière abusive par l’activité pétrolière illégale. « Malgré la bonne volonté que Shell veut afficher, nous pouvons affirmer que Shell ment. Ils nous disent qu’ils ne sont pas responsables des fuites, mais nous avons fait vérifier les rapports de leurs investigations avec les photos, et cela ne concorde pas. Shell veut produire du pétrole et essayer d’aller au plus direct en essayant de nier la réalité », dit Jacques Viers.

Si le géant anglo-néerlandais est présent dans la majorité des affaires, c’est que c’est le plus ancien mais aussi celui qui a la plus grosse part de marché pétrolier du pays. Dans le delta du Niger, plus de la moitié des fuites viennent des oléoducs utilisés par la compagnie.

« Nous allons souffrir jusqu’au jour où un gouvernement fermera cette plaie qu’est la corruption »

Pour beaucoup de chercheurs, les compagnies pétrolières profitent d’un vide juridique. Selon Tarila Marclint Ebiede, jeune chercheur nigérian travaillant sur la construction du processus de paix dans le delta du Niger, ce contexte tendu date d’il y a bien longtemps : « Historiquement, le delta du Niger est une région de protestation et de rébellion, qui défie les autorités. Son passé esclavagiste et belliqueux a influencé la manière dont la région s’est construite. Elle est aujourd’hui le théâtre de conflits qui dépassent parfois le gouvernement nigérian. Quant à l’activité illégale pétrolière, elle est croissante car la demande l’est aussi. Ce problème de pollution, c’est le gouvernement nigérian. S’il n’était pas corrompu, les multinationales ne pourraient pas se comporter comme elles le font aujourd’hui, les populations ne raffineraient pas le pétrole de manière illégale, la faune et la flore se porteraient mieux et les conditions de vie des habitants aussi. »

Ce discours rejoint celui de Kobah : « Notre plus gros problème, c’est l’État qui favorise les riches. Toutes les mesures prises sont là pour servir la cause des grandes fortunes du pays et des compagnies pétrolière. Nous, les pauvres, souffrons et continuerons à souffrir jusqu’au jour où un gouvernement fermera cette plaie qu’est la corruption. »

En 2011, appelé par l’ONU, le gouvernement nigérian et les compagnies pétrolières devaient commencer ce qui devrait être le plus grand programme de dépollution au monde. Mais, encore aujourd’hui, après de multiples annonces sans suite, ce programme n’a toujours pas vu le jour.

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