Introduction Les trois corps de la crise
Puisque notre époque aime tant les histoires, en voici une pour commencer. Ce matin-là, plusieurs dizaines d’hommes et de femmes politiques et d’économistes parmi les plus réputés de la planète reçurent tous, au même moment, un étrange cadeau. Un casque, sans connexions ni câbles, d’une couleur argentée. Aucun mot n’accompagnait cet envoi. Aucun desti- nataire n’était signalé. Ce casque était là et voilà tout. Ceux qui osèrent le porter furent déplacés dans une réalité étrange, étrangement réelle. Une ville au bord d’un fleuve s’offrait à eux. Une foule immense vaquait à des occupations que ces esprits brillants ne tardèrent pas à identifier comme archaïques. Tout cela ressemblait à la Chine ancienne. Parfois, parmi cette masse indifférente à la présence des nouveaux arrivants, on distinguait des humains « modernes », sans doute celles et ceux qui avaient également placé le casque sur leurs yeux.
L’un d’eux, richement vêtu, s’avança hors de la foule et salua solennellement : « Soyez les bienvenus, vous avez été sélectionnés pour votre savoir afin d’aider le roi Sun Hao à gouverner ce pays. Il vous attend dans son palais. » Deux gardes ouvrirent alors la route vers un immense palais, peuplé de soldats et de serviteurs. Les plus sinophiles d’entre les « élus » pouvaient deviner que cette scène était censée se passer à la fin du iiie siècle de notre ère, dans le royaume chinois de Wu, un des trois royaumes issus de la désintégration de l’Empire des Han en 220. Sun Hao, le dernier roi de Wu, arriva au pouvoir en 276. Réputé pour ses excès et sa cruauté, il tenta tout de même pendant quelques mois, au début de son règne, de régler l’instabilité de Wu. Puis son échec et sa folie conduisirent le royaume à sa perte, avant qu’il ne soit conquis en 280 par les Jins, une dynastie du Nord qui réalisa à nouveau, et pour peu de temps, l’unité de la Chine.
Tout cela s’apparentait à un classique jeu vidéo de gestion politico-militaire où l’on doit produire et doser les ressources rationnellement pour l’emporter. Rien de bien passionnant, et qui ne soit à la hauteur de personnages aussi remarquables que ceux qui avaient reçu le casque. Mais l’étrangeté du procédé, le réalisme de l’expérience, le sentiment de rêve éveillé, tout cela méritait bien qu’on tente l’expérience. D’autant que ceux qui avaient été choisis n’étaient pas insensibles au fait d’avoir vu leurs mérites reconnus, cédant parfois à la vanité.
Après une volée de marches, les « élus » pénétrèrent dans une grande salle ornée de trophées et d’étendards où, sur un podium, trônait Sun Hao. Ce dernier se leva et expliqua enfin l’objet de cette étonnante aventure virtuelle : « Lorsque mon aïeul Sun Quan ouvrit une nouvelle ère, il le fit à regret, poussé par la nécessité. Il chercha sans cesse à rétablir l’ordre ancien du monde, celui qui était stable. Mais le chaos s’est emparé du pays et la discorde s’est saisie de notre famille. Je viens de retrouver le trône de mon malheureux père, l’empe- reur Wen, sauvagement assassiné par des usurpateurs. Il est désormais temps de rétablir l’ordre, la stabilité et la prospérité de Wu. On m’a dit grand bien de votre sagesse. Prouvez que vos talents peuvent être utiles. C’est tout. »
Lorsque le roi se tut, il fallut se retirer. Chu He livra alors les clés du problème : « La richesse de Wu ne progresse plus. L’argent manque partout. Les riches vivent dans un luxe indécent et accaparent le peu de richesses encore produites. Mais le roi craint de les taxer ou de confisquer leurs biens, car ils tiennent les terres et les paysans à leur merci et peuvent, à tout moment, se soulever contre lui. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple est mécontent. Les révoltes se font fréquentes et certains en viennent à espérer que le roi de Jin conquière Wu. À cela s’ajoutent des désastres naturels répétés et constants : le fleuve inonde champs et villes, et l’État est incapable de financer les travaux nécessaires pour endiguer les effets de ces inondations. Les sécheresses dévas- tatrices succèdent aux pluies diluviennes et les glissements de terrain sont fréquents et ravageurs. La nature semble en furie contre notre royaume et nous sommes impuissants. Seule votre sagesse pourra nous aider. »
Le jeu se révélait donc plus riche que ce que la plupart de nos savants économistes et doctes politiques avaient anticipé. Il ne s’agissait pas de gérer des ressources avec des paramètres basiques pour rendre un pays puissant capable de conquérir ses voisins. Il s’agissait plutôt d’assurer sa stabilité en lui permettant de retrouver la croissance économique dans un contexte de tension sociale et de crise environnementale. Les paramètres étaient multiples et complexes, le réalisme stupéfiant. Le pays de Wu était émaillé de manufactures, de terres agricoles et de mines, et tourné vers le commerce extérieur. Derrière le pittoresque de la Chine du iiie siècle, il y avait là quelque chose qui ressemblait à une économie moderne et diversifiée. Aucun des « élus » ne pouvait décem- ment refuser un tel défi. Le but de la science économique n’est-il pas précisément de trouver des solutions à ce genre de problème ? Le but du politique n’est-il pas de trouver des traductions concrètes aux recommandations des économistes pour parvenir à assurer le bonheur commun ?
Aussi chacun d’eux se mit-il à la tâche. Rapidement, des nuances se firent jour parmi les « élus », mais tous étaient d’accord sur l’essentiel : la solution consistait à renouer avec la croissance économique qui, seule, pouvait donner du travail au peuple et renflouer les caisses de l’État. Une fois cet objectif atteint, la stabilité irait de soi. Pour y parvenir, les moyens étaient nombreux et variés. Certains prônaient la taxation des plus riches. D’autres pensaient au contraire qu’il fallait baisser les impôts pour encourager les riches à dépenser davantage.
D’autres encore estimaient que Wu devait développer des marchés libres dans son économie pour que les prix soient justes et que chacun soit payé à hauteur de ce qu’il produisait. On en trouvait enfin qui prétendaient qu’il valait mieux éduquer les enfants du royaume afin que celui-ci devienne un foyer d’inno- vation dans des technologies permettant de favoriser la produc- tion mais aussi de protéger les terres des calamités naturelles.
Tous déposèrent au pied de Sun Hao leurs projets et leurs plans, leurs rapports et leurs recommandations, sûrs d’avoir trouvé la clé de l’énigme posée par le roi. Les recomman- dations furent testées les unes après les autres. Et rien ne se passa comme prévu. Tous furent alors plongés dans le noir, avant que ce vers de Li Bai, écrit près de cinq siècles plus tard, ne s’inscrive lentement devant leurs yeux : « Ici fut le palais antique du roi de Wu. L’herbe fleurit en paix sur ses ruines 1. » L’expérience virtuelle était terminée. Aucune solution n’avait permis de trouver une solution au problème posé. Et aucun retour en arrière n’était plus possible. Cette petite fable est inspirée d’un best-seller de science- fiction, Le Problème à trois corps, écrit par un auteur chinois, Liu Cixin 2. Dans ce livre publié en 2006 et depuis adapté en série, des extraterrestres sont soumis aux mouvements chaotiques et imprévisibles de trois soleils tournant autour de la planète Trisolaris. Ces êtres recourent au procédé du casque-jeu pour tenter de faire comprendre aux savants de la Terre que leur situation est intenable. Mais ces derniers échouent également à déterminer les mouvements à venir des trois astres pour une raison simple : c’est un problème physique insoluble. Les extraterrestres n’ont alors d’autre solution que de quitter la sphère d’attraction des trois astres pour se réfugier sur une planète plus stable, la Terre.
La thèse défendue dans ce livre est que c’est à un problème similaire que notre monde est confronté. Pour le comprendre, il nous faut nous pencher sur la situation qui est la nôtre au milieu des années 2020. Au moment où ces lignes sont écrites, le pays le plus puissant du monde, doté d’un arsenal militaire capable de détruire la planète en quelques secondes, est gouverné par Donald Trump, un homme haineux et clownesque qui, en s’appuyant sur une politique autoritaire et violente, a promis un « nouvel âge d’or » aux États-Unis. Tout cela témoigne de la fragilisation de ce pays malade cherchant à se protéger grâce à un retour désespéré vers son glorieux passé. Puissance hégémonique crépusculaire, les États-Unis semblent prêts à tout pour conserver leur domination.
Car celle-ci est contestée de toutes parts. À commencer par la Chine, devenue en trente ans, avec l’appui du capita- lisme étatsunien, la plus grande économie de la planète 3. Les tensions ne cessent de se multiplier en mer de Chine, autour de Taïwan, formellement reconnue internationale- ment comme une partie de la République populaire, mais qui est le premier rideau défensif des États-Unis dans le Pacifique.
Pourtant, la Chine ne brille guère non plus par sa stabilité. La croissance y ralentit fortement, plombée par une crise immobilière engagée en 2021 avec la faillite d’un des plus grands promoteurs du pays, Evergrande, et qui se poursuit cinq ans plus tard. Le pays doit faire face aux limites de son développement, alors que Pékin promet une prospé- rité toujours croissante. Cette situation rend la rivalité sino- étasunienne de plus en plus aiguë, chacun tentant de gagner du terrain sur l’autre pour ne pas perdre pied dans son propre pays.
Mais cette rivalité n’épuise pas la situation. Aucune hégémonie mondiale n’étant plus capable de s’imposer, les appétits des puissances secondaires qui, elles-mêmes, tentent d’échapper au ralentissement de la croissance s’aiguisent. Les conflits de haute intensité se multiplient donc, faisant des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. Au Moyen-Orient, en Ukraine, au Soudan, en République démocratique du Congo, les populations s’enfoncent dans des conflits longs et violents, sans réelles perspectives de solutions durables.
Ces secousses géopolitiques se reflètent aussi dans la profonde instabilité intérieure des sociétés modernes. En Occident, les paysages politiques se fracturent et, souvent, s’atomisent, rendant le gouvernement des États de plus en plus complexe. La France, pays dont le régime politique a été construit en 1958 et 1962 pour donner des majorités aux chefs de l’État, se retrouve ainsi confrontée à une instabilité endémique. Les colères sociales répondent à l’impuissance des politiques. Une vague identitaire, xénophobe et autoritaire émerge en réponse à ce chaos politique et social, sans évidemment parvenir à résoudre les crises.
Les pays du « Sud global », nouveau terme forgé pour dessiner en creux ce qui n’appartiendrait pas à un Occident encore attaché à l’hégémonie étatsunienne, n’échappent pas à cette instabilité. Depuis 2019, du Chili au Kenya en passant par le Sri Lanka, le Nigeria, l’Indonésie ou le Bangladesh, les révoltes sont fréquentes et parfois violentes. Il est vrai que le ralentissement de la croissance mondiale et le retour de l’inflation ont mis un frein au « rattrapage » de ces économies. Comme le soulignait en 2024 un rapport du Programme des nations unies pour le développement (PNUD), les écarts se creusent à nouveau entre pays développés et pays du Sud global en termes de développement humain 4. La Zambie, le Sri Lanka, l’Éthiopie et d’autres ont déjà fait défaut sur le remboursement de leurs dettes.
Cerise sur le gâteau, cette instabilité est renforcée et entretenue par une accélération de la crise écologique, l’élé- ment structurant de notre modernité. Les désastres naturels liés à cette crise semblent s’accélérer depuis 2020, tandis que le réchauffement de la planète et la dégradation de la bio di- versité dépassent déjà les pronostics les plus pessimistes. La vie dans les océans recule, les limites planétaires sont franchies les unes après les autres. Les désastres réguliers – inondations catastrophiques, sécheresses généralisées, canicules à répétition, dégradation globale du cadre de vie – rappellent le caractère particulier de la crise actuelle, tout en renforçant l’instabilité générale. L’avenir s’annonce sombre et incertain.
Bien sûr, ni les crises ni l’instabilité mondiale ne sont des nouveautés, mais ce qui frappe, au début de cette seconde moitié des années 2020, c’est le cocktail de crises diverses et nombreuses qui se succèdent à un rythme soutenu, d’absence de réels pôles de stabilité et d’un total sentiment d’impuis- sance. Pendant la guerre froide, par exemple, des crises se produisaient, créant parfois des situations fort dangereuses, mais il était possible de retrouver une forme d’équilibre parce que les grandes puissances étaient relativement stables et que la confiance globale dans le progrès permettait de construire des compromis sociaux, géopolitiques et écono- miques.
Tout cela a disparu au profit d’un chaos global où toute résolution semble impossible, y compris, comme dans le cas pays pauvres », Mediapart, 17 mars 2024. Le rapport publié en 2025 a confirmé cette tendance.
de la crise écologique, lorsque le constat est très largement (mais pas universellement) partagé. Pire, les solutions appor- tées semblent avoir pour conséquence d’ouvrir de nouveaux fronts dans la crise. On n’en citera ici que quelques exemples, avant d’aborder ce sujet plus en détail par la suite. Les confinements et le soutien massif apporté par l’État aux entreprises et aux salariés pendant la pandémie ont permis de « mettre sous cloche » l’économie pour la préserver de la crise sanitaire de 2020. Mais cette politique a rapide- ment ouvert de nouvelles difficultés sociales et économiques – notamment une reprise de l’inflation – qui ont à leur tour déstabilisé les États aux échelles nationale et internationale.
De même, la volonté d’accélérer la transition écologique dans le cadre économique existant a entraîné son lot de nouvelles crises, par exemple dans le secteur de l’automobile ou dans la manière dont l’extrême droite a instrumentalisé le mécontentement des consommateurs face à ce qu’elle appelle l’« écologie punitive ».
Notre monde ressemble donc à celui de notre petite fable en ouverture de ce livre : un chaos généralisé couplé à une incapacité de l’autorité politique à ramener un semblant de stabilité rappelant l’« ancien monde » idéalisé. De fait, derrière leurs discours volontaristes ou prétendument protec- teurs, les classes dirigeantes de notre époque masquent de plus en plus mal leur impuissance.
À la fin de la pandémie de Covid 19, au moment où la Russie a attaqué l’Ukraine, un des intellectuels les plus en vue du moment, Adam Tooze, a tenté, dans un article du Financial Times, de caractériser ce moment en utilisant le vieux concept de « polycrise ». Il y décrivait un monde où les « chocs sont disparates mais interagissent entre eux, de sorte que l’ensemble est encore plus insurmontable que l’ensemble des parties 5 ». Selon lui, il n’est pas possible d’isoler une cause à ce chaos, et chaque tentative de régler les crises conduit à ouvrir de nouveaux fronts : « Plus nous réussis- sons à faire face, plus les tensions montent. » En 1993, déjà, Edgar Morin avait décrit une « crise générale de la planète » se réalisant en une série de crises « qui s’entre-stimulent les unes les autres »6. Le principe de la « polycrise », selon Morin, se résume de cette façon : « Ainsi on ne saurait détacher un problème numéro un, qui subordonnerait tous les autres ; il n’y a pas un seul problème vital, mais plusieurs problèmes vitaux, et c’est cette inter-solidarité complexe des problèmes, antagonismes, crises, processus incontrôlé, crise générale de la planète, qui constitue le problème vital numéro un 7. »
La polycrise serait alors proche du problème à trois corps, un problème si complexe que l’action sur le réel devient impossible, voire néfaste, engendrant un sentiment d’impuis- sance politique. Certes, Edgar Morin proposait de prendre l’enchevêtrement des crises comme le problème lui-même mais, concrètement, si les solutions mises en place deviennent de nouveaux fronts de crise, la seule option possible consiste à limiter les dégâts et à se protéger à l’échelle individuelle, nationale ou régionale. La conséquence logique de la polycrise, c’est donc la « résilience » – autre concept à la mode depuis un quart de siècle –, autrement dit la capacité à survivre et à endurer les chocs sans chercher à agir sur leurs causes, puisque ces dernières sont niées. Se montrer résilient, c’est renoncer à agir sur le monde, c’est essayer de s’en protéger.
L’idée de polycrise préserve l’ordre – ou plutôt le désordre – du monde en se contentant de le décrire et de s’y adapter. Rien d’étonnant à ce qu’elle rencontre un grand succès chez les puissants de notre monde. La compagnie d’assurance suisse Zurich, par exemple, vante à ses clients la « bonne nouvelle de la polycrise » pour leurs investissements 8. Couronnement suprême, la session 2023 du Forum de Davos a fait de ce concept son sujet de discussion. Quant à la notion de résilience, elle a désormais pignon sur rue et devient une forme de passage obligé pour la communication politique et économique contemporaine. Emmanuel Macron en a fait un usage particulièrement grossier après la pandémie, l’utili- sant dans chacun de ses discours et de ses plans de relance. Bruxelles a également lancé, après la crise du Covid-19, son propre « plan de relance et de résilience » ; quant à la Mairie de Paris, elle promettait en 2024 à ses administrés une « ville plus résiliente » pour 2060… Il faut dire que la passivité impliquée par les notions de polycrise et de résilience fait quelques heureux : ceux qui, d’ores et déjà, se montrent fort résilients face à toutes les crises que traverse le monde et dont les profits ne cessent de grimper. Ceux-là ont toutes les raisons de se réjouir que l’on ne fasse presque jamais le lien entre leurs activités et le désordre ambiant. Pour eux, la limitation du rôle du politique à la gestion du désastre est synonyme de « raison » et de « modération ».
Mais revenons au roman de Liu Cixin. L’auteur y décrit la manière étrange dont les extraterrestres survivent à la marche instable de leurs trois soleils. Lorsqu’une période de crise survient, leurs corps se dessèchent entièrement avant de se réhydrater lors des périodes de stabilité. La méthode relève sans nul doute d’une forme de « résilience » : organisé par les autorités de la planète, ce mode de survie permet de préserver l’ordre social malgré des pertes considérables dues à l’imprévisibilité des crises. Mais cette « résilience » n’est qu’un pis-aller qui finit par bloquer l’ensemble de la société, et les Trisolariens se rendent bientôt compte que la seule solution pour échapper à la destruction est de migrer vers la Terre. C’est ici que se situe le point de départ de ce livre. Si les Trisolariens peuvent tenter de s’échapper, c’est parce qu’ils ont compris l’origine du chaos dans lequel leur planète est plongée. Cette découverte a été le fruit d’une enquête qui a permis d’en finir autant avec les croyances d’une solution « magique » et incantatoire qu’avec les illusions de la résilience. Et c’est ce que le vrai-faux jeu vidéo envoyé aux savants terrestres leur a enseigné : il est impossible de chercher à gérer ce qui n’est pas gérable. Le problème à trois corps est insoluble, mais il ne l’est pas sans raison : il l’est par l’effet conjugué de la gravité sur les trois corps. Échapper au problème passe donc par la sortie du champ de gravité de ces trois étoiles.
Ce livre entend suivre une démarche analogue. Il partage le constat d’une situation critique complexe et insoluble, en tentant de saisir la source de cette absence de solution. Il entend donc remettre en cause les conclusions issues des théories de la polycrise et de la résilience, théories non seule- ment conservatrices, mais dangereuses 9 : elles renoncent en effet à saisir la logique d’ensemble des crises, fermant ainsi la porte à toute solution durable alors même que la viabi- lité de la planète est aujourd’hui en jeu. C’est parce qu’elle s’enferme dans un refus de remettre en cause ce cadre que la politique est profondément impuissante, réduite à un choix entre deux fausses solutions : la fuite en avant technologique et la nostalgie réactionnaire. Le citoyen est sommé de choisir entre ces deux « options », sans espoir de voir une solution sérieuse se mettre en place. Il y a fort à parier que quiconque est régulièrement invité à voter a déjà éprouvé ce sentiment d’impuissance.
En prenant le contre-pied du diagnostic d’absence de principe directeur à la « polycrise », ce livre propose d’en identifier un afin de mettre en place des stratégies efficaces contre le chaos. C’est en cela que le problème à trois corps se distingue de la polycrise : il repose sur une cause matri- cielle, un principe organisant le chaos, et témoigne ainsi du caractère soluble du problème, même à un coût élevé. Selon nous, Adam Tooze se trompe lorsqu’il dénonce comme simpliste toute tentative d’identifier une cause principielle à la polycrise 10. De fait, un tel principe n’exclut pas la complexité des crises, de leurs relations et de leurs développements. Il montre au contraire leur caractère sophistiqué et insoluble. Pourtant, ce livre refuse l’impuissance et la résignation : s’il confirme l’impasse de la gestion actuelle du globe, il entend montrer qu’il existe une voie de sortie.
Car il faut reconnaître les limites de l’analogie entre notre problème à trois corps et celui de l’astrophysique : c’est un problème qui n’est pas extérieur à l’humanité, mais est au contraire le produit de l’organisation sociale en vigueur en ce début de xxie siècle. Il n’est donc pas possible de s’en extraire physiquement pour trouver un refuge et construire un monde nouveau ailleurs. Certains esprits dérangés, mais aux porte- feuilles bien garnis, s’imaginent partir bientôt sur la Lune ou sur Mars à coups de milliards de dollars pour échapper aux désordres de notre monde et en façonner un autre à leur image. Mais ils se paient de mots. D’abord, bien sûr, parce que cela est actuellement techniquement infaisable (et cela le restera sans aucun doute encore longtemps). Mais surtout parce que le problème n’est pas technologique. Partout où ces milliardaires iront, ils y emmèneront les crises parce qu’ils reproduiront à l’identique les conditions qui ont conduit à la crise actuelle. Et parce qu’ils sont une part notable de ces problèmes.
C’est sans doute d’ailleurs ce qui rend la situation des Terriens plus complexe encore que celle des Trisolariens. Mais c’est aussi ce qui ouvre une possibilité. Si la cause du problème est le fruit d’un mode d’organisation de l’humanité, sa solution devient envisageable, quand bien même elle se révélerait hautement difficile. À la différence des Trisolariens, les humains peuvent agir ici et maintenant pour sortir de l’impasse. Mais pour cela, il faut saisir les raisons de l’inso- lubilité du problème.
Dans La Bonne Âme du Se-Tchouan, Bertolt Brecht met en scène une prostituée, Shen Té, qui accepte d’héberger les « trois dieux ». Ces derniers saluent sa « bonne âme » et lui demandent de persévérer dans le « bien ». Mais elle s’inter- roge : « Comment faire le bien quand tout est si cher ? » La réponse des divinités est immédiate : « Là, malheureu- sement, nous ne pouvons rien faire, nous ne pouvons pas nous immiscer dans ce qui touche l’économie ! » Pour aider Shen Té, les trois dieux doivent donc passer par les « lois de l’économie » et créer un échange marchand : ils lui accordent mille dollars en paiement de leur nuitée. Car tout don est impossible : « Nous ne pourrons pas en répondre là-haut », affirme l’un de ces dieux impotents 11.
C’est dans ce même impossible que sont enfermés les théoriciens de la polycrise et la plupart des dirigeants de la planète. Selon eux, même les puissances les plus hautes sont soumises aux lois de l’économie. Le chaos que décrivent ces théories se produit dans un cadre précis que les crises elles-mêmes ne conduisent pas à remettre en cause. Les hiérarchies internationales ou nationales peuvent bien être bouleversées, les désastres ravager la planète et les révoltes surgir un peu partout, les règles du jeu de l’économie, elles, ne changent pas. Les mouvements que décrivent ces théories ne sont que les phénomènes engendrés par ces lois intangibles.
Cette vision se traduit souvent par une sorte d’ingé- nuité. À chaque crise, on entend la même rengaine : l’éco- nomie va souffrir ! Une pandémie se déclenche ? Il faut protéger l’économie ! La Russie attaque l’Ukraine ? Chacun se demande quelles seront les conséquences sur l’économie ! L’extrême droite arrive au pouvoir ? Les articles s’interrogent sur les « suites économiques » de l’événement. Des inonda- tions catastrophiques ? Il faut reconstruire l’économie. L’économie apparaît comme une sorte de havre de paix et d’harmonie relevant de lois intangibles et frappé réguliè- rement par ce que les spécialistes appellent des « externa- lités » à cause de l’outrecuidance des humains et de leur
désir de s’en mêler. C’est à cause d’eux, et non des lois de l’économie, qu’éclatent de nouvelles crises. L’économie est perçue comme extérieure au monde, comme une force qui soumet le chaos à ses propres règles et se venge si on les ignore. Elle semble au-dessus des dieux mêmes, comme dans la pièce de Brecht.
Il est donc temps de réintégrer l’économie dans l’ordre matériel et humain, autrement dit de montrer qu’elle fait partie du problème et est responsable du chaos actuel. L’économie n’est pas une simple « victime » de crises externes, elle fait partie du problème. Elle est même notre principal problème. Si on reconnaît que la pandémie, les crises politiques, les catastrophes climatiques ont une origine économique, alors notre approche du problème change. Si on se refuse à intégrer l’action de l’« économie » dans la polycrise, c’est bien parce que cette dernière est considérée comme supérieure à toutes les autres. Autrement dit, derrière la métaphysique puérile que l’on vient de décrire, peut se deviner l’aveu que c’est là que se situe le principe organisationnel de la société, et donc des crises qui la secouent.
Ces questions sont celles qui ont amené, au milieu du xixe siècle, Karl Marx à engager le chantier colossal de sa « critique de l’économie politique » sous le titre du Capital. Les théoriciens de la complexité actuels s’inscrivent parfaite- ment dans l’héritage des courants de la pensée économique qui, d’Adam Smith à David Ricardo, sont alors dans le viseur de Marx. Ils observent un monde modelé par l’économie et considèrent que ce modelage résulte de lois intangibles. La tâche de la science économique, ce que Marx appelle l’« économie politique », consiste à examiner et découvrir ces lois, au même titre que la tâche de la science physique est de découvrir les lois régissant le monde matériel.
Une des grandes avancées de Marx, qui le place en dehors de tout courant de la science « économique », est d’avoir remis en cause cette vision. Pour lui, les rapports de produc- tion capitalistes ne sont pas des « catégories éternelles 12 », ils sont le produit de conditions historiques précises. En tant que tels, ils sont aussi transitoires que ceux du passé ; autre- ment dit, ils sont voués à disparaître lorsque les conditions de leur validité seront abolies. En 1938, le philosophe Karl Korsch fait du « premier des principes fondamentaux » de la pensée de Marx celui de la « spécification historique de tous les rapports sociaux »13. Il montre ainsi que la critique marxienne porte sur l’effacement de ce « caractère spéci- fique » par l’économie et, plus largement, par les défenseurs de l’ordre établi.
Marx lui-même a parfaitement résumé sa démarche : « Il y a là une conception essentiellement différente des économistes bourgeois, prisonniers eux-mêmes des concep- tions capitalistes et qui voient certes comment se déroule la production au sein du rapport capitaliste, mais non pas comment ce rapport se produit lui-même et simultanément produit les propres conditions de sa dissolution, par quoi est liquidée sa justification historique en tant que forme néces- saire du développement économique, de la production de la richesse sociale 14. »
Cette longue citation souligne les limites de l’économie politique, qui sont aussi celles des penseurs de la polycrise aujourd’hui. Elle en met au jour la dimension méta phy- sique, selon laquelle les lois du capital sont nécessaires et conformes à la nature humaine, c’est-à-dire anhistoriques. Elles forment un cadre dont on ne peut pas sortir. Dans ce cadre, lorsque le chaos advient, la seule réponse possible est celle de la « résilience ».
Le capital et ses effets constituent donc l’impensé des théories de la crise contemporaines. C’est d’autant plus frappant que la crise est globale et que cette globalité coïncide avec une autre globalité, celle du capitalisme. Ce dernier est en effet désormais chez lui partout. Aucune zone de la planète n’échappe plus à son contrôle, et son empire est inter- connecté. Les chaînes de valeur sont complexes et globales et elles ont pour fonction d’alimenter des marchés mondiaux.
Le monde est donc modelé en profondeur par le capitalisme : comment, dès lors, la crise pourrait-elle y être étrangère ? Nous voyons ainsi que la critique de l’économie politique est plus que jamais nécessaire. Elle passe par la conscience de ce qu’est le capitalisme et de sa spécificité historique, c’est- à-dire à la fois sa spécificité en tant que capitalisme, mais aussi celle de la période actuelle du capitalisme. C’est cette spécificité qui va nous permettre de comprendre l’impasse actuelle, mais aussi de confirmer qu’il existe une porte de sortie passant par la remise en cause du cadre historique actuel, c’est-à-dire de la domination du capital.
Voilà notre hypothèse : le capital, force directrice de l’économie, est le nœud du problème, l’équivalent de la gravité pour notre problème à trois corps. Tant que les hommes considéreront que cette force est aussi indiscutable et incontournable que la gravité, aucune solution ne sera possible. Mais s’ils prennent conscience de l’aspect construit et historique du capitalisme, alors une dernière chance s’ouvre à eux.
Pour avancer, il nous faut toutefois clarifier les termes employés. Les notions de capital et de capitalisme sont très largement utilisées, mais leur sens n’est pas universellement compris de la même manière, ce qui rend les discussions difficiles, voire impossibles. Si on ne saisit pas la nature réelle de la force qui conduit le monde à l’instabilité, on peinera à construire des stratégies de sortie. Commençons par un truisme : le capitalisme est le mode d’organisation sociale dominé par le capital. On parle souvent de « mode de production », mais cette notion laisse parfois entendre que le capitalisme ne serait qu’un régime économique. Or il est bien plus que cela : il est le pouvoir généralisé du capital, qui se traduit par celui de l’économie, sur l’ensemble de la société. C’est cela sa spécificité historique.
Dans sa réflexion sur la naissance du capitalisme, l’historien Jérôme Baschet souligne qu’on ne peut définir le capitalisme par la seule existence du capital, c’est-à-dire d’une somme d’argent vouée à s’autovaloriser 15. Il existe des activités du capital dans des modes de production pourvus de logiques d’ensemble – Karl Korsch dirait des « spécifications histo- riques » – entièrement différentes du capitalisme. Ces activités jouent un rôle dans ces périodes historiques, mais elles ne sont pas motrices ni organisatrices de la totalité sociale : elles sont subordonnées et encastrées dans d’autres logiques. La particularité du capitalisme est donc la centralité du capital et de sa force motrice, son besoin infini d’accumu- lation, dans une société donnée. Lorsque naît le capita- lisme, l’organisation sociale s’organise autour de cette force, modifiant profondément les rapports sociaux. Bien sûr, comme dans les modes de production précédents, souligne Jérôme Baschet, « ce n’est pas que la société soit entièrement modelée par l’impératif de l’accumulation du capital […], c’est plutôt qu’elle est largement informée, et de plus en plus profondément, par la nécessité de reproduire un monde dans lequel l’exigence de l’accumulation peut se reproduire 16 ». Le capital devient donc une force tutélaire sur l’ensemble des rapports sociaux, et même ce qui lui échappe directe- ment ne peut réellement l’ignorer. On peut donc décrire, avec Jérôme Baschet, le capitalisme comme le « monde de l’Économie » : « Dans aucun autre système socio-historique, l’économie n’avait émergé comme sphère autonome mue par ses propres règles et tendant à imposer sa logique à l’ensemble du monde social 17. » On reprendra volontiers cette définition, en ayant à l’esprit que, deux siècles après son émergence, le capitalisme est parvenu à « imposer sa logique » non seule- ment sur une part immense de la vie sociale, mais aussi sur l’ensemble de la planète. Ce qui en fait une raison suffisante pour y voir un moteur central du chaos actuel.
Une fois devenu central dans la société, le capital est davantage qu’une simple somme d’argent à valoriser : il devient un rapport social. Mais ce terme mérite qu’on s’y arrête. Le capital a, par nature, vocation à se valoriser, c’est-à-dire à augmenter sa valeur monétaire. Pour réaliser ce phénomène d’accumulation qui est la force interne et la raison d’être du capital, il a recours à la marchandise.
C’est pour cette raison même que Marx débute Le Capital avec l’étude de la marchandise, « forme élémentaire 18 » de la richesse des sociétés capitalistes. Or, pour produire de la valeur, la marchandise doit se présenter sous une « double nature » : une valeur d’usage et une valeur d’échange. La première permet l’échange en répondant à un besoin, la seconde permet la valorisation en donnant lieu à un échange monétaire. Cette séparation n’est possible que si elle s’appuie sur une autre : celle entre le travail concret, l’activité qui réalise une tâche concrète, et le travail abstrait, c’est-à-dire du travail quantifié en argent qui permettra de valoriser la marchandise et de créer la survaleur nécessaire au processus d’accumulation du capital 19. Cette séparation détache le travail de sa réalité et de son but. Il dépossède le travailleur du produit concret de son travail au bénéfice d’un équiva- lent monétaire.
Les conséquences sociales de ce processus considérables. Sous la pression du capital, le travailleur produit des marchan- dises destinées à être valorisées pour favoriser l’accumulation et jamais pour son propre usage. Il produit donc pour une raison extérieure à ses propres besoins : les besoins du capital. Pour satisfaire ses besoins à lui, il lui faut aller acheter des biens et des services sur un marché qui permet de donner une valeur d’échange aux marchandises. Ainsi les relations humaines sont-elles médiatisées par la marchandise, c’est- à-dire par des objets. C’est, pour reprendre une formule de Marx, un « monde renversé 20 » : le pouvoir réside dans les objets produits pour le capital, et les hommes se soumettent aux lois de cette logique puisqu’ils en ont besoin pour survivre. Cette soumission, qui s’inscrit dans un « système de domination impersonnelle, abstraite 21 », et que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise », explique la vision des économistes, des politiques et des théoriciens de la polycrise. Mais elle explique aussi notre aveuglement.
Cet aveuglement ne relève pas d’une « idéologie » dans laquelle seraient enfermés les économistes. L’idéologie de la naturalisation des lois capitalistes est une conséquence de la relation sociale capitaliste. Et un des enjeux de la pensée de Marx est de briser ce fétichisme pour pouvoir rétablir des relations humaines non médiatisées. Mais il y a évidemment davantage. Ce renversement confirme que la domination du capital sur la société n’est pas qu’une question quantitative – autrement dit le problème n’est pas qu’une présence crois- sante de la logique du capital. Il induit un changement quali- tatif majeur qui cristallise une vision du monde particulière. Lorsque toute relation avec les autres et avec la nature est médiatisée par la marchandise, l’être humain devient étranger à son propre monde, il ne le voit plus qu’à travers cette marchandise.
Il devient alors aussi étranger à lui-même. C’est le phéno- mène d’aliénation, dont on maintiendra ici qu’il est étroite- ment lié à celui de fétichisme 22. Bien sûr, dans le capitalisme, on l’a dit, tous les rapports humains ne sont pas soumis au capital et à cette médiation de la marchandise. Mais tous sont sous l’influence ultime de cette logique qui permet à la société de fonctionner et de se reproduire. Autrement dit, la médiation sociale de la marchandise est bien la force sociale dominante. Et c’est, en retour, ce qui permet de comprendre pourquoi les crises actuelles, et notamment la crise écolo- gique, ne sont pas prises au sérieux.
Ce bref et très schématique résumé se limite à ce dont on a besoin, pour l’instant, pour continuer notre propos. On peut le résumer brièvement ainsi : le capitalisme est le régime de domination du capital qui transforme ce dernier en rapport social central et produit une organisation sociale fondée sur l’aliénation et le fétichisme marchand. On ajoutera que, cette domination étant une domination sociale, elle se fait dans des contextes culturels et historiques différents et peut donc prendre des formes variées selon les pays, les régions et les époques. Comme on le verra, le processus d’accumulation connaît des difficultés historiques et locales qu’il convient d’identifier. Mais ces difficultés prennent toujours leur sens dans une situation globale. Et c’est donc par cette dernière qu’il faut débuter les investigations.
Selon notre définition, on remarquera par ailleurs que le capitalisme n’est pas un simple régime de domination des « riches », pas davantage qu’une simple forme de généralisa- tion du « commerce ». Il a existé dans l’histoire humaine des formes de richesse matérielle non capitaliste dont la domina- tion a été violente, et la simple existence du commerce dans une société ne suffit pas à la structurer. Comme on le verra dans la dernière partie, cette vision ne relativise pas l’impor- tance de la lutte de classes ; elle l’intègre dans un cadre plus général de domination sociale du capital et donne donc à cette lutte une fonction plus large de lutte contre cette domination.
On en terminera ici par un dernier détour avant de poser le tableau de notre problème à trois corps. Une telle défini- tion du capital et du capitalisme permet – en faisant de la lutte contre certains aspects du capitalisme une lutte contre le capitalisme et sa logique – d’éviter quelques écueils. Elle montre que, si la lutte est interne, si les modifications visées concernent les modalités de la domination du capital, mais non la force centrale de cette domination, alors il s’agit in fine de défendre et de renforcer la centralité du capital sous une forme jugée plus acceptable.
L’expérience « soviétique » illustre bien ce fourvoiement. Ce régime a aboli formellement la propriété des moyens de production – que son idéologie considérait comme centrale dans la définition du capitalisme – mais il a conservé la néces- sité de produire de la valeur. Ainsi les travailleurs sont restés séparés de leur production et le marché a été remplacé par une planification fondée sur l’extraction de valeur par le travail et géré par une « classe de substitution », la bureaucratie, gérant la domination du capital et assurant son accumulation. Dans les années 1920 et 1930, le rôle de la loi de la valeur dans le système soviétique a fait l’objet de longues controverses tranchées par Staline lui-même, qui a déclaré en 1936 que « nos entreprises ne peuvent ni ne doivent se passer de la loi de la valeur 23 ».
Et de fait, dans ces régimes, à travers la planification même, la domination abstraite du capital et la nécessité de son accumulation ont non seulement été maintenues, mais exécutées par des voies autoritaires. En 1920, Trotski résumait ainsi cette vision du socialisme, qu’il partageait : « Les travailleurs qui concourent plus que les autres au bien commun acquièrent le droit de recevoir une part plus grande du produit social que les fainéants et les désorganisateurs. »
Mais ce « bien commun » restait mesuré par la « productivité du travail » et l’« émulation dans la production », c’est-à-dire par la nécessité de réaliser l’accumulation de la valeur 24. La nécessité du travail soulignée par Trotski était bien la néces- sité du travail abstrait. Ce « socialisme »-là produisait donc aussi de la marchandise, mais de façon centralisée et étatisée.
L’oukase de Staline a évidemment survécu à la déstalini- sation et signé l’arrêt de mort à moyen terme d’un système qui s’échinait à faire du capitalisme par des moyens « moins efficients » du point de vue du capital. La question de la réalité des prix et de la détermination de la production devait finir par rattraper une telle expérience. Mais son caractère profondément capitaliste est devenu fort clair après l’effon- drement de ces régimes au début des années 1990.
Comme l’a montré Branko Milanovic 25 dans la foulée des travaux de l’historien Moshe Lewin 26, le système sovié- tique a échoué dans les pays où le capitalisme était déjà bien implanté, comme en Allemagne de l’Est, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie, mais il a permis de former une accumulation initiale de capital dans les pays encore encastrés dans d’anciens systèmes féodaux qui bloquaient cette accumulation, comme en Russie ou en Chine, par exemple. Dans ces pays, au-delà des différences de gestion, le système soviétique a assuré l’inté- gration de la société au capitalisme parce qu’il l’a soumise à la loi de la marchandise. Une fois le régime politique soviétique aboli, les anciens bureaucrates sont devenus les nouveaux gestionnaires du capital, souvent avec succès.
Ces faits conduisent à trois conclusions. La première est que l’objection paresseuse selon laquelle la pensée de Marx a été disqualifiée par l’échec du soviétisme ne fonctionne pas. En effet, en s’appuyant sur Marx, on a pu construire une définition du capitalisme radicalement opposée à celle sur laquelle les « républiques socialistes » se sont construites. La deuxième est que la propriété privée des moyens de production, tout comme l’existence d’un marché formel ou de fortes disparités de richesses ne sont pas des critères suffi- sants pour définir le capitalisme. Et partant, leur disparition formelle n’assure pas le dépassement dudit capitalisme. C’est bien davantage la logique de la domination par le processus de valorisation du capital qui doit être centrale si l’on ne veut pas retomber dans les erreurs du passé. Ce point n’est pas anecdotique : il concerne directement notre époque. Si, comme on tentera de le montrer, le capital est le moteur de la crise actuelle, la tentation d’une « amélioration » de sa domination par des moyens jugés plus acceptables ne permettra pas de sortir du problème, et, selon la logique de la polycrise, ne viendra qu’aggraver la situation. Par exemple, beaucoup estiment que l’enjeu est de sortir de la forme actuelle du capitalisme, dominée par la logique de la valeur actionnariale et la financiarisation, au profit d’une forme plus « sociale » ou d’une forme de « néo-fordisme ». Toutes ces tentatives maintiendront intacte la centralité du capital dans les rapports sociaux et donc les fondements de la crise.
Enfin, une dernière conclusion vient, cette fois, contredire le constat de Branko Milanovic, qui voit dans la chute des régimes soviétiques le requiem de toute alternative au capita- lisme 27. Un constat qui n’est pas sans rappeler la fameuse « fin de l’histoire » proclamée par le penseur libéral Francis Fukuyama dans les années 1990. Si le régime mis en place
par l’URSS et déployé ailleurs manu militari préservait le cœur de la domination capitaliste, alors la fin de l’histoire n’est pas encore à l’ordre du jour. Le capitalisme n’a pas été dépassé, et sa domination n’est pas le fruit d’une victoire sur son contraire. C’est bien plutôt un jeu dialectique interne qui a permis d’asseoir sa domination. Dès lors, le renoncement généralisé auquel on assiste face à un système dysfonctionnel et dangereux n’est plus de mise – et l’humanité n’est pas condamnée à la gestion du désastre.
Maintenant que ce cadre a été posé, il nous faut revenir à notre problème à trois corps. On a vu que la vision polycentrique et chaotique de la crise actuelle n’était pas satisfaisante. En identifiant la force du capital comme centrale dans cette crise, on peut tenter de rationaliser la situation présente. Un premier effort a été effectué par trois chercheurs travaillant au Royaume-Uni en 2024, dans un article qui a inspiré ce livre 28. Cet article décrit un trilemme, autrement dit un problème à trois entrées insolubles ensemble : la crise économique, la crise sociale et la crise écologique. L’objet de cet article est de montrer que la démocratie libérale, au sens politique du terme, se retrouve dans l’impossibilité de gérer ce trilemme aujourd’hui, ce qui explique l’instabilité politique de notre époque. Cette impossibilité tient à ce que les auteurs appellent la « directionnalité du capital ». Ce livre reprend cette idée du trilemme en essayant à la fois de la développer et d’en préciser les contours et les enjeux selon une lecture propre. Il s’agit de reprendre la critique de la domination du capital pour expliquer comment s’organise ce qui ressemble bel et bien au « problème à trois corps » de notre époque. Encore faut-il pouvoir expliquer pourquoi, au milieu du chaos, ces trois crises peuvent, sous l’effet de la dynamique d’accumulation du capital, rendre le système entièrement instable.
Ces trois crises ne tombent pas du ciel. Elles sont intimement liées au système capitaliste tel qu’on vient de le présenter. Comme on l’a dit, le capital a pour force motrice son accumulation, c’est-à-dire son autovalorisation croissante et permanente. Le capitalisme, c’est le « monde de l’Économie », et, logiquement, le centre de son action est économique. L’état de l’accumulation du capital, de ses moyens et de ses obstacles est donc le point de départ de toute réflexion sur ce système. Or la lecture défendue ici est que, depuis les perturbations du début des années 1970 et encore davantage depuis la grande crise financière de 2008, le capital est en sous-régime : la croissance ralentit. Ce qui l’oblige à prendre des mesures de plus en plus violentes pour assurer l’accumulation : pillage de l’État, renforcement de la discipline dans le travail, fuite en avant technologique. C’est le premier soleil noir de la crise, le plus massif, de notre terre devenue Trisolaris : la crise économique.
Dans une lecture marxienne, on se souviendra cependant que rien n’est possible pour le capital sans deux facteurs essentiels : le travail humain, qui suppose le contrôle des rapports sociaux, et la nature, dont la transformation pour satisfaire les besoins constitue le cœur de la production. Cette transformation repose sur le « métabolisme de la nature » et du travail. Cette notion de métabolisme 29, empruntée aux sciences naturelles, décrit le mécanisme de transformation et d’équilibre permettant à un organisme biologique de maintenir les mécanismes vitaux en état. Mais chez Marx, le métabolisme désigne l’empreinte matérielle des sociétés humaines sur leur environnement pour se reproduire ; et d’après lui, l’exigence d’accumulation indéfinie du capital est venue briser un équilibre métabolique entre la nature et les humains. L’équilibre métabolique a été rompu, et cette rupture a débouché sur un conflit ouvert entre le capital et la nature. C’est la crise écologique, la crise la plus dangereuse car elle a déchaîné des forces dépassant le capital lui-même. Ce deuxième soleil noir est le plus puissant et le plus instable. Il est celui qui menace d’engloutir tous les autres et qui, depuis quelques années, prend une ampleur inédite. Le capitalisme n’est pas qu’un mode de gestion de l’éco- nomie. C’est l’économie faite société, et même faite homme.
On l’a dit : le moteur de la domination du capital, c’est la réification des rapports sociaux, leur médiation par la marchandise. Ce phénomène induit que les rapports entre les hommes sont façonnés par leur dépendance au capital.
La crise du capital est donc aussi une crise sociale. Mais elle est aussi plus profondément une crise anthropologique. En effet, le capital s’impose socialement par la construction de besoins spécifiques à sa propre exigence d’accumulation, de besoins qui sont le produit de sa propre exigence vitale. Ainsi les humains sont de plus en plus dépendants de besoins qui leur sont étrangers et les éloignent de leurs propres besoins.
La crise ne peut donc se comprendre comme une simple aggravation des inégalités et de la paupérisation : il s’agit d’une crise interne à l’homme lui-même, dans laquelle se déploient des contradictions permanentes liées aux besoins, et dont le prix humain, écologique et social est de plus en plus élevé. Cette troisième crise représente notre troisième soleil noir.
Pour finir de planter notre décor, il nous faut préciser un dernier élément : ces trois crises ont leur propre dynamique et ont également des interactions qui se développent au gré de ces dynamiques. La crise environnementale pèse sur la croissance et les modes de vie. La crise économique contraint les sociétés et les mesures de protection de la nature. La crise sociale et anthropologique empêche toute adaptation à la crise climatique et rend l’équation économique plus délicate à résoudre. Un des objets de ce livre sera de montrer la réalité et l’interpénétration de ces trois crises.
Un dernier point pourra étonner le lecteur. Une des manifestations les plus inquiétantes de la polycrise, ce sont ses conséquences géopolitiques et politiques. Autrement dit, les conflits au niveau international et la déstabilisation politique de plusieurs pays, notamment dans les démocraties occidentales. N’y aurait-il pas là un autre « pôle » de la crise ? Dans ce cas, les trois pôles décrits ci-dessus ne seraient-ils pas le signe d’un « économicisme » réducteur ? Ce livre assume parfaitement ce biais, si on entend par là que le monde dans lequel nous vivons est dominé par le capital et par sa logique.
Autrement dit, que le monde dans lequel nous vivons est bien le « monde de l’Économie ». Encore une fois, ceci ne signifie pas que la totalité de la réalité se résume à l’économie, mais bien que cette dynamique économique constitue le cœur des rapports sociaux. Dès lors, les relations géopolitiques et politiques se construisent dans le cadre de l’action du capital qui, par ailleurs, comme on vient de le voir, est multiple et diverse : économique, anthropologique, sociale et écologique. Ce livre rejette ainsi consciemment, en se fondant sur une approche matérialiste, l’idée que les rapports entre les nations sont le fruit de « rivalités séculaires », de « traits éternels » des peuples ou, « mieux » encore, de l’humeur et de la volonté de « grands hommes ».
En cela, il n’est pas question de prétendre que les guerres ou les crises politiques sont des phénomènes secondaires. Ce sont, au contraire, des phénomènes essentiels qui maltraitent les sociétés et les hommes. Mais le cadre de leur déclenche- ment se situe dans l’âge qui est le nôtre et se structure autour de la domination du capital. Laquelle, on l’a dit, prend des formes historiques et régionales variées. Vouloir lire l’histoire du monde indépendamment du cadre structurant la société relève d’une forme de naïveté et d’un reste de métaphysique que l’on rejettera ici. Aussi revendiquera-t-on de voir dans ces crises majeures les conséquences du trilemme ici mis en scène. Le fait que ces crises soient pensées comme des consé- quences ne réduit pas leur importance et n’est en rien un déni de la souffrance de leurs victimes. Bien au contraire, notre but est de trouver des clés pour stopper les dynamiques qui mènent à ces chocs.
Vingt ans après la parution en Chine du Problème à trois corps, la planète dont la stabilité apparente fait rêver les Trisolariens du roman à 400 années-lumière de distance est devenue toujours plus dangereuse et hors de contrôle. C’est que la politique règne, mais ne gouverne pas. Ce qui gouverne est une force plus irrésistible qui, si l’on ne rejette pas sa domination, finira par emporter tout sur son passage.
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Notes
1. Poésies de l’époque des Thang, 1977, Ivréa, p. 119.
2. Liu Cixin, Le Problème à trois corps, Actes Sud, 2016.
3. Voir à ce sujet Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024. Les États-Unis conservent la prééminence en termes de PIB nominal, c’est-à-dire en monnaie courante. Mais lorsqu’on calcule en PIB constant et en parité de pouvoir d’achat, c’est-à-dire corrigé du niveau des prix et des taux de change, la Chine est la première économie du monde depuis 2016. Selon la Banque mondiale, le PIB chinois affichait en 2023 un niveau supérieur de 26,6 % à celui des États-Unis avec cette méthode.
4. Le PNUD indique que, entre 2020 et 2023, l’écart entre l’indice de développement humain – qui regroupe non seulement le PIB par habitant, mais aussi l’indice de scolarisation et l’espérance de vie à la naissance – des pays riches et celui des pays les plus pauvres s’est creusé, pour la première fois en trente ans, et si fortement que cet écart est revenu à son niveau de 2015. Cf. Romaric Godin, « Les inégalités se creusent entre pays riches et
5. Adam Tooze, « Welcome to the world of polycrisis », Financial Times, 28 octobre 2022.
6. Edgar Morin, Terre Patrie, Seuil, 1993, p. 110.
7. Ibid.
8. Cf. l’article du 9 mars 2023 sur le site Internet de Zurich Insurance, « The good news hidden inside today’s “polycrisis” », qui se termine par un appel à « construire la résilience ».
9. Une première critique de ces notions avait été réalisée dans Romaric Godin, « Vive la polycrise ! », Revue du crieur, 23 avril 2024.
10. Le 6 septembre 2025, Adam Tooze a critiqué sa propre position sur la polycrise dans un article publié dans le Financial Times : « Polycrisis, is this the sequel ? ».
11. Bertolt Brecht, La Bonne Âme du Se-Tchouan, L’Arche, 2014, p. 19.
12. Karl Marx, Misère de la philosophie, in Œuvres, tome 1, « Pléiade », Gallimard, 1963, p. 123.
13. Karl Korsch, Karl Marx, Ivréa, 2002, p. 37.
14. Karl Marx, Le Chapitre VI. Manuscrits de 1863-1867. Le Capital, livre I, Les Éditions sociales, 2010, p. 251.
15. Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ?, Crise & Critique, 2024.
16. Ibid., p. 146.
17. Ibid., p. 121.
18. Karl Marx, Le Capital, livre I, Les Éditions sociales, p. 39.
19. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une Nuits, 2009, p. 221.
20. Karl Marx, Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, in : tome 3, « Pléiade », Gallimard, 1982, p. 382.
21. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, op. cit., p. 188.
22. Cf. Istvan Mészáros, Marx’s Theory of Alienation, Merlin Press, 2005 [1970], p. 20.
23. Cité par Paul Mattick, in Marx et Keynes, Gallimard, 2010 (1972), p. 375.
24. Ibid., p. 386.
25. Branko Milanovic, Le Capitalisme sans rival, La Découverte, 2020, p. 97-110.
26. Moshe Lewin, La Grande Mutation soviétique, La Découverte, 1989.
27. Branko Milanovic, Le Capitalisme sans rival, op. cit., p. 219.
28. Ilias Alami, Jack Copley et Alexis Moraitis, « The “wicked trinity” of late capitalism. Governing in an era of stagnation, surplus humanity and environnemental breakdown », Geoforum, n° 153, juillet 2024.
29. Sur cette notion, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene, Cambridge University Press, 2022, p. 13-38.











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