Édition du 22 novembre 2022

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États-Unis

Les États-Unis et la Chine en Amérique latine : rivalités impériales

Les États-Unis ont longtemps dominé l’Amérique latine, mais aujourd’hui – en fait depuis près d’une vingtaine d’années – ils sont de plus en plus concurrencés par la Chine, qui a d’abord développé des relations commerciales, puis investi des milliards de dollars, et a aujourd’hui établi des relations politiques et parfois militaires avec de nombreux gouvernements de la région.

Revue L’Anticapitaliste n°139 (octobre 2022)

Par Dan La Botz

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Rencontre entre Donald Trump et Fabiana Rosales de Guaido, 2019, à la Maison blanche. © Shealah Craighead / Wikimedia commons

Les États-Unis ont pris le contrôle de l’Amérique latine d’abord par des guerres, puis par des investissements économiques. La Chine a commencé par des investissements économiques, mais, comme l’histoire le montre, la défense des investissements nécessite souvent des affrontements. On peut prévoir un renforcement de la concurrence inter-impérialiste américano-chinoise en Amérique latine aujourd’hui.

L’impérialisme américain en Amérique latine

Commençons par l’histoire sanglante des États-Unis en Amérique latine. L’ascension des États-Unis vers la domination en Amérique latine a duré environ 100 ans, a impliqué deux guerres majeures et de nombreuses interventions militaires, occupations et coups d’État. Poussés par le désir des États du Sud de développer l’esclavage, les États-Unis ont commencé à prendre des territoires au Mexique entre 1836 et 1855, l’épisode le plus important étant la guerre États-Unis/Mexique de 1846-48, à la suite de laquelle les États-Unis se sont emparés de la moitié du territoire mexicain, qui a donné naissance aux États américains du Sud-Ouest (Texas, Californie, Arizona, Nouveau-Mexique, Nevada, Utah, Colorado). Quelque 100 000 Mexicains et de nombreux autochtones furent contraints de faire partie des États-Unis  ; les Mexicains ne se virent pas accorder les mêmes droits que les autres citoyens et de nombreux autochtones furent exterminés.

Puis, à la suite de la guerre hispano-américaine de 1898, les États-Unis ont acquis Porto Rico et établi un protectorat sur Cuba. En 1903, les États-Unis ont soutenu la sécession du Panama de la Colombie et, en 1904, ils ont pris le relais de la France pour la construction du canal de Panama ouvert en 1914. Le canal a pris une importance stratégique, permettant aux États-Unis de déplacer leurs navires de guerre de l’Atlantique au Pacifique. Ainsi, au début de la Première Guerre mondiale, les États-Unis contrôlaient toute l’Amérique centrale et les Caraïbes, bien que le maintien de la région sous leur contrôle ait nécessité l’occupation d’Haïti de 1915 à 1934 et du Nicaragua de 1912 à 1933. En 1933, le président américain Franklin Roosevelt a annoncé la « politique du bon voisinage », a mis fin aux occupations et a retiré les Marines, mais il a laissé en place des dictateurs soutenus par les États-Unis. Néanmoins, chaque fois que les intérêts américains étaient menacés, les États-Unis intervenaient, comme dans le cas du coup d’État qu’ils ont organisé au Guatemala en 1954.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’empire britannique affaibli a perdu l’emprise économique qu’il avait conservée dans certains pays d’Amérique latine et les États-Unis l’ont remplacé pour devenir le principal banquier et investisseur dans les mines, les champs de pétrole et les plantations. La révolution cubaine de 1959 a finalement mis fin au contrôle américain sur l’île, mais en réponse les États-Unis ont organisé l’invasion ratée de la baie des Cochons. Après ce fiasco, le président John F. Kennedy a lancé l’Alliance pour le progrès, prétendument pour promouvoir la démocratie et le capitalisme, mais elle n’a pas eu de succès. Le président Lyndon B. Johnson a envoyé les Marines envahir et occuper la République dominicaine en 1963 afin de destituer le président nationaliste de gauche, Juan Bosch. Dans le même temps, le révolutionnaire cubain Che Guevara a inspiré une vague de mouvements de guérilla dans toute l’Amérique latine, mais, dépourvus d’une base ouvrière ou paysanne de masse, ils ont été des échecs tragiques. Et les classes dominantes latino-américaines ont réagi par des coups d’État militaires aidés ou organisés par les États-Unis au Brésil (1964), en Bolivie (1971), au Chili (1973), en Uruguay (1973), en Argentine (1976).

Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que les élites américaines et latino-américaines ont permis le retour de la démocratie en Amérique latine, généralement sous la forme d’institutions et de partis politiques conservateurs accompagnés de politiques économiques néolibérales. Ainsi, les États-Unis ont continué à dominer la finance, l’industrie et le commerce jusqu’au XXIe siècle. Mais une série de rébellions, de mouvements sociaux et de soulèvements populaires ont alors conduit à des élections qui ont porté au pouvoir les gouvernements de la « marée rose », opposés à des degrés divers à la domination américaine et favorables à des réformes économiques et sociales. Hugo Chavez au Venezuela en 1999, Luiz Inácio da Silva (Lula) au Brésil en 2003, Nestor Kirchner en Argentine en 2003 et Evo Morales en Bolivie en 2006. Lula a joué un rôle central dans la création des BRICS, une alliance regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Les BRICS ont créé une banque de développement et d’autres institutions financières présentées comme des alternatives au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. La « marée rose » s’éteint bientôt, mais une nouvelle ère commence.

L’essor de l’économie chinoise

Depuis le nouveau millénaire, la montée en puissance de la Chine a modifié le paysage. Si les États-Unis restent la première économie mondiale avec un PIB de 22 939 milliards de dollars, la Chine occupe la deuxième place avec un PIB de 17 734,1 milliards de dollars. Les quatre premières des 15 plus grandes banques du monde sont chinoises. La Chine exporte aujourd’hui plus de biens et de services que les États-Unis  : 2 723 milliards de dollars et les États-Unis 2 123 milliards de dollars. La croissance de la puissance économique de la Chine s’est accompagnée d’une croissance de ses ambitions car, comme d’autres grandes puissances impériales, elle cherche à étendre son économie ainsi que son influence politique et militaire. Contrairement aux initiatives des États-Unis et de l’Europe qui sont motivées d’abord par la maximisation du profit, celles de la Chine sont directement subordonnées aux intérêts politiques de l’État. L’économie hybride bureaucratique collectiviste et capitaliste de la Chine, contrôlée par le Parti communiste, présente l’avantage que l’État influence directement les banques, les entreprises et les sociétés commerciales, ce qui rend ses politiques économiques internationales très efficaces.

L’implication de la Chine en Amérique latine a été graduelle. Après que Richard Nixon se fut rendu à Pékin pour embrasser Mao Zedong en 1972, la plupart des gouvernements latino-américains ont suivi la politique étrangère des États-Unis et ont reconnu la République populaire de Chine (RPC). L’engagement de la Chine en Amérique latine est resté faible jusqu’à ce que l’Organisation mondiale du commerce accepte la Chine comme membre en 2001. Au cours des années 2000, la Chine a conclu des accords de libre-échange avec le Chili (2005), le Pérou (2009) et le Costa Rica (2010). D’autres pays d’Amérique latine leur ont emboîté le pas. Etablir des liens avec la RPC supposait de rompre les liens avec Taïwan. Et le commerce de l’Amérique latine avec la RPC a explosé. En 2001, l’Amérique latine ne réalisait que 1,6 % de ses exportations vers la Chine  ;

aujourd’hui, ce chiffre atteint 26 %. Selon le Forum économique mondial, le commerce entre la Chine et l’Amérique latine a été multiplié par 26 entre 2000 et 2020, passant de 12 à 315 milliards de dollars. Aujourd’hui, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Amérique latine, suivie par les États-Unis. La Chine est le principal marché du Brésil, du Chili et du Pérou. La Jamaïque est profondément endettée envers la Chine. Tout cela crée une dépendance économique.

Les schémas commerciaux de la Chine en Amérique latine ressemblent à ceux des États-Unis et de l’Europe aux XIXe et XXe siècles. L’Amérique latine exporte principalement des produits de base tels que le porc, le soja, le sucre, le bois, le cuivre, la bauxite, le pétrole et d’autres biens dont la Chine a besoin pour ses industries et pour nourrir sa population. De plus, la Chine vend à l’Amérique latine des produits manufacturés dont une part croissante sont à forte valeur ajoutée tels que les smartphones Huawei et Xiaomi. L’inconvénient pour l’Amérique latine est que les produits manufacturés chinois importés remplacent souvent les produits nationaux, de sorte qu’il peut y avoir dans certains pays latino-américains une croissance dans les secteurs de l’extraction et de l’agriculture, mais une stagnation, voire un déclin, dans l’industrie.

Les relations entre la Chine et l’Amérique latine vont bien au-delà du commerce. Les sociétés chinoises, dont beaucoup sont des entreprises d’État, font désormais de vastes investissements en Amérique latine. Logiquement, tout comme les Britanniques et les Américains l’ont fait à une époque antérieure, les Chinois ont tendance à investir dans la transformation des produits extractifs et agricoles qu’ils achètent. Par exemple, entre 2000 et 2018, la Chine a investi 73 milliards de dollars dans des raffineries et des usines de transformation dans les pays d’Amérique latine qui fournissent du charbon, du cuivre, de l’uranium, du gaz naturel et du pétrole. Pékin a également investi récemment environ 4,5 milliards de dollars dans la production de lithium au Mexique, et dans le « Triangle du lithium », aux frontières de l’Argentine, de la Bolivie et du Chili, qui abriterait la moitié des réserves mondiales de ce précieux minerai.

La Chine réalise des investissements directs à l’étranger (IDE), c’est-à-dire que ses sociétés créent des filiales ou acquièrent des entreprises en Amérique latine. L’IDE chinois au Brésil s’élève aujourd’hui à 60 milliards de dollars, au Pérou à 27 milliards de dollars et au Chili à 15 milliards de dollars. Le total des investissements directs étrangers chinois en Amérique latine s’élève à 130 milliards de dollars. Il y a aussi les prêts bancaires chinois. La Banque de développement de Chine et la Banque d’import-export de Chine ont accordé 94 prêts dans la région, pour un montant de 137 milliards de dollars en 2020. Les prêts chinois ont bénéficié à certains pays, mais d’autres, comme ceux à la Bolivie et à l’Équateur, ont créé une dette excessive.

L’initiative chinoise « Belt and Road Initiative » (BRI, ou nouvelle route de la soie) concerne également l’Amérique latine. Lancée en septembre 2013, la BRI devait à l’origine relier l’Asie, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique par la construction d’infrastructures  : routes, ponts, puis barrages, centrales électriques, voies ferrées, systèmes électriques et communications électroniques. La BRI, qui est au cœur du système économique impérial chinois, crée un réseau de prêts, d’investissements, de commerce et d’assistance militaire chinois. La Chine promeut la BRI dans le cadre de son initiative diplomatique Sud-Sud, censée unir le Sud pour contester le Nord (Europe et États-Unis). Au 31 décembre 2021, vingt des vingt-quatre pays d’Amérique latine et des Caraïbes avaient rejoint la BRI.

Politique, soft power et armée

Le président chinois Xi Jinping a personnellement pris en charge la promotion des relations de la Chine avec l’Amérique latine, ayant visité la région onze fois depuis son entrée en fonction en 2013. D’autres dirigeants chinois se rendent fréquemment en Amérique latine, soit en tant que diplomates pour promouvoir des liens plus étroits, soit pour superviser l’octroi de prêts, soit pour réaliser de nouveaux investissements.

Le gouvernement chinois, en plus des projets économiques, a également consacré 10 milliards de dollars par an à la création d’instituts Confucius dans les pays d’Amérique latine et des Caraïbes, qui proposent des diplômes de premier cycle et de niveau avancé en langue et culture chinoises et organisent des échanges culturels. La philosophie réactionnaire confucéenne fait désormais partie de l’idéologie autoritaire de la société sous l’égide du Parti communiste. La Chine finance également d’autres institutions et universités pour la recherche.

La Chine a aussi établi des liens avec les armées latino-américaines. Elle a créé un forum consacré à la défense qui favorise les discussions avec les chefs militaires. La Chine propose des échanges militaires et des programmes de formation dans le cadre desquels des officiers ou des soldats étudient dans les académies militaires de l’autre partie, visitent les bases de l’autre partie et apprennent les méthodes de l’autre partie. Ainsi, la Chine apprend les forces et les faiblesses des pays d’Amérique latine et gagne en influence auprès des officiers latino-américains, tout comme les États-Unis l’ont fait par le passé. La Chine n’a pas établi de bases militaires en Amérique latine, ce qui alarmerait les États-Unis, mais elle a créé ce qu’elle appelle des « points forts stratégiques » pour fournir un accès et un approvisionnement navals. Les Chinois ont sept installations portuaires au Mexique, trois au Panama, trois aux Bahamas et une à Buenos Aires, en Argentine, et sont engagés dans des projets de construction portuaire au Brésil, au Pérou, en Équateur et en Jamaïque.

La Chine a vendu pour des millions de dollars d’avions, de véhicules terrestres, de systèmes radar de défense aérienne, de fusils d’assaut et d’autres matériels à la Bolivie et à l’Équateur. Mais certains de ses liens militaires les plus étroits sont avec le régime autoritaire de gauche du Venezuela, assiégé et sanctionné par les États-Unis. Le Venezuela a acheté pour 80 millions de dollars de chasseurs K-8 et a également acheté des avions de transport militaire.

Vers un conflit inter-impérialiste en Amérique latine

Les États-Unis ne sont pas prêts à renoncer à leur suprématie en Amérique latine sans combattre, que ce soit sur le plan économique, politique ou militaire. Le gouvernement américain considère les Caraïbes et l’Amérique centrale en particulier comme faisant partie de sa sphère d’influence et estime que son implication en Amérique du Sud est nécessaire pour maintenir son emprise sur l’hémisphère.

Alors que certains progressistes pensent que la Chine est une puissance bienveillante qui s’efforce de créer un monde plus juste, peu de choses justifient cette opinion. Les cas du Tibet et des Ouïghours le démontrent clairement. La Chine ne permet pas non plus, bien sûr, la création de partis politiques rivaux, de syndicats indépendants ou de toute autre forme de mouvement social indépendant.

Enfin, il y a le rôle de la Chine dans la mer de Chine méridionale, l’un des passages maritimes les plus importants au monde, où des navires transportant des milliers de milliards de dollars de marchandises naviguent chaque année. Les îles et îlots de la mer de Chine méridionale sont revendiqués par de nombreux États différents  : la Chine, Taïwan, les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie, Brunei et Singapour. La concurrence porte non seulement sur les îles et sur la route commerciale, mais aussi sur les ressources maritimes en pétrole, notamment. La Chine revendique la part du lion dans la mer de Chine méridionale et a militarisé trois des îles avec des armes antinavires et anti-aériennes, ce qui accroît les tensions dans la région. Le comportement de la Chine en Asie révèle son caractère et suggère comment elle pourrait se comporter si elle avait plus de pouvoir dans l’hémisphère occidental.

Bien sûr, l’Amérique latine est loin de la Chine et proche des États-Unis, qui restent la plus grande puissance militaire du monde. La Chine n’est pas en mesure de mener une action militaire dans l’hémisphère occidental. Pourtant, les deux plus grandes puissances impériales du moment luttent actuellement pour dominer l’économie latino-américaine et on peut s’attendre à ce que cette lutte s’intensifie.

Dan La Botz

L’auteur est un professeur d’université américain et un militant de l’organisation socialiste Solidarity.

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