« Voter, ça ne change pas quelque chose, sinon ça serait interdit », disait Coluche. Il faudrait peut-être compléter la formule par une deuxième partie, moins drôle mais beaucoup plus sérieuse. Ne pas voter, ça change encore moins.
Aller voter, c’est devenu pour certains une corvée. Comment leur rappeler que des générations entières se sont battues pour obtenir ce droit. Des peuples ont affronté la ségrégation, la colonisation, les dictatures et les régimes autoritaires pour obtenir une chose qui nous paraît désormais presque banale, le droit de participer au choix de ceux qui nous gouvernent. Et nous, parfois, nous regardons une élection comme une invitation que nous pouvons tranquillement décliner.
« Mon vote ne changera rien » C’est probablement la phrase la plus confortable et la plus irresponsable de la démocratie. Elle permet de se croire lucide sans prendre le moindre risque. On ne choisit personne, on ne se trompe pas, on ne s’engage pas. Et si le résultat nous déplaît, on pourra toujours expliquer que ce sont les autres qui ont mal voté. Bienvenue dans la démocratie des bébés lalla.
Le bébé lalla veut tout. La liberté, les droits, les services publics, la liberté d’expression, le droit de manifester, la possibilité de critiquer le gouvernement et de le remplacer sans prendre les armes. Mais lorsqu’arrive le moment de déposer un bulletin dans une urne, il croise les bras et dit. « Ça ne changera rien. »
Il faudrait pourtant se rappeler d’où vient ce droit. Le droit de vote n’est pas tombé du ciel. Les parlements et le suffrage se sont construits au fil des siècles, souvent contre ceux qui considéraient que le peuple n’avait rien à faire dans les affaires du pouvoir. Dans différents pays, des monarchies ont dû accepter des parlements, le droit de vote a été élargi et des populations longtemps exclues de la décision politique ont fini par obtenir une voix.
Ce processus a pris des siècles, avec des avancées et des reculs. Pour ceux qui ont vécu ces combats, voter n’était pas une banalité administrative. C’était une conquête politique, une liberté concrète obtenue parce que des générations avaient refusé de rester spectatrices du pouvoir. Ce qui nous paraît aujourd’hui banal a donc été, pour beaucoup, une victoire.
Voilà pourquoi le « à quoi bon voter » me paraît si fragile. Non, notre bulletin ne décide pas à lui seul d’une élection. Mais une élection n’est jamais faite d’un seul bulletin. Une goutte d’eau ne fait pas une rivière, mais retirez toutes les gouttes et vous n’avez plus de rivière.
Une voix peut sembler dérisoire. Des millions de voix ne le sont pas. Personne ne sait à l’avance quelle voix fera la différence, et une élection peut se jouer à quelques milliers de voix, à quelques centaines, parfois à beaucoup moins. Dire « mon vote ne changera rien », c’est donc prétendre connaître le résultat avant même que les voix soient comptées.
Le problème est encore plus grand lorsque ce raisonnement vient de ceux qui se disent progressistes. Beaucoup dénoncent, avec raison, les imperfections du système électoral. Le scrutin ne représente pas suffisamment la diversité des opinions, les institutions sont vieillissantes et les partis traditionnels ne répondent plus aux attentes. Ils réclament une représentation proportionnelle, davantage de démocratie directe et davantage de pouvoir citoyen.
Pour la plupart de ces bébés lalla de la démocratie, il y a pourtant une autre raison, peut-être la principale, derrière leur refus de voter. Tous les politiciens n’ont aucun pouvoir. Comme s’ils tombaient d’une autre planète. Comme s’ils n’étaient pas issus de nous, comme s’ils n’étaient pas, eux aussi, à notre image. Cette conception de la politique révèle une inculture, et même une inconscience politique, qui peut devenir dangereuse. Les élus ne sont pas une espèce étrangère qui nous gouverne de l’extérieur. Ils sont le produit de notre société, de nos choix, de nos institutions et, en démocratie, de notre participation.
Très bien. Mais si le système est mauvais, pourquoi lui abandonner volontairement une partie de notre pouvoir ? Ici, le raisonnement devient contradictoire. On veut une démocratie plus représentative, mais on retire sa propre voix du calcul. On veut changer les règles, mais on refuse d’utiliser les règles existantes pour commencer à les changer.
On ne transforme pas une institution en désertant systématiquement ses leviers. La politique n’est pas une affaire de pureté. C’est une affaire de rapport de force. Et dans un rapport de force, l’absence ne pèse pas lourd.
Imaginons cent personnes dans une salle. Cinquante veulent imposer une décision qui nous déplaît. Les cinquante autres sont déçues du fonctionnement de l’assemblée et décident de partir parce que le vote est biaisé et que leur présence ne changera rien. Qui gagne ? Ceux qui restent. Pas parce qu’ils ont raison, pas parce que le système est juste, mais parce qu’ils sont là. C’est exactement le problème de l’abstention.
Ne pas voter ne signifie donc pas automatiquement résister. Cela signifie simplement laisser ceux qui votent décider. Et lorsque le résultat nous déplaît, dire « ce n’est pas mon gouvernement, je n’ai pas voté pour lui » ne change rien à la réalité. Un gouvernement élu gouverne aussi ceux qui n’ont pas voté pour lui, et ses décisions auront des conséquences sur tous.
On peut refuser de participer au choix collectif. Mais il faut alors accepter une vérité peu confortable. Quand nous ne choisissons pas, quelqu’un d’autre choisit à notre place.
Cela ne signifie pas qu’il faut aimer les candidats. Une élection n’est pas un mariage. On ne nous demande pas de choisir l’homme ou la femme de nos rêves, mais de déterminer, parmi les choix disponibles, quelle orientation nous voulons favoriser et laquelle nous voulons empêcher. C’est moins romantique. C’est beaucoup plus politique.
La démocratie n’est pas le royaume de l’idéal. C’est le royaume du possible. Si aucun candidat ne correspond parfaitement à nos convictions, il reste possible de voter pour celui qui s’en approche le plus ou pour celui qui permettra d’éviter ce que nous jugeons pire.
Et surtout, voter n’interdit rien après le vote. On peut voter et continuer de contester, manifester, militer ou désobéir. On peut voter aujourd’hui contre une politique que l’on rejette et travailler demain à construire une véritable alternative. Voter n’est pas donner un chèque en blanc. Le bulletin de vote n’est pas une déclaration d’amour. C’est un outil. Et un outil imparfait reste un outil.
Bien sûr, il existe des situations où l’abstention peut être une arme politique. Une élection truquée, illégitime ou organisée par un régime autoritaire ne mérite pas nécessairement notre participation. Dans certaines circonstances, boycotter une consultation peut constituer une forme de résistance.
Mais dans une démocratie où le vote est libre, secret et accessible, refuser de voter parce que le système n’est pas parfait ressemble davantage à une démission qu’à une révolution. Si nous appliquons cette logique partout, nous ne faisons plus rien. La justice est imparfaite, donc nous ne la sollicitons plus. Les médias sont imparfaits, donc nous ne nous informons plus. Les syndicats sont imparfaits, donc nous ne nous organisons plus.
À force d’attendre le système parfait, on finit par abandonner le système réel à ceux qui, eux, sont prêts à s’en servir.
C’est là le paradoxe ultime des bébés lalla de la démocratie. Ils veulent que leur vote compte avant de voter. Ils veulent que le système soit représentatif avant de le rendre représentatif. Ils veulent changer les règles avant d’entrer dans le jeu. Mais la démocratie ne fonctionne pas comme ça. On joue avec les cartes que l’on a, puis on se bat pour en obtenir de meilleures.
C’est précisément pour cela que voter et contester ne sont pas contradictoires. Ils sont complémentaires. On peut voter pour empêcher le pire et militer pour obtenir le meilleur. On peut déposer un bulletin dans une urne sans renoncer à ses convictions. On peut choisir sans approuver. On peut voter sans se soumettre.
Et si ceux qui veulent transformer la société abandonnent le vote parce qu’il n’est pas parfait, ils ne font pas nécessairement preuve de radicalité. Ils risquent simplement de laisser le pouvoir à ceux qui ont compris une chose très simple. Il suffit parfois que les autres restent chez eux pour gagner.
Les derniers sondages placent le Parti conservateur du Québec à 18 %, Québec solidaire à peine à 12 %. On parle déjà, dans les coulisses, d’une coalition possible entre le PCQ et le PQ advenant un gouvernement minoritaire. L’échiquier politique québécois n’a jamais semblé aussi près de basculer. Et c’est précisément dans ces moments-là que l’abstention pèse le plus lourd. Rester chez soi, aujourd’hui, ce n’est pas rester neutre. C’est laisser la droite occuper tout l’espace.
Mohamed Lotfi
22 septembre 2026
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Les bébés Lala de la démocratie (Partie 2)
« La pire des démocraties est de loin préférable à la meilleure des dictatures. » Ruy Barbosa
Je n’arrive pas à m’imaginer une seconde ne pas aller voter le 5 octobre prochain. Ne pas voter me donnerait certainement cette désagréable impression de trahir quelque chose. Pas un parti, encore moins un candidat, mais quelque chose de beaucoup plus précieux, le droit de participer, même imparfaitement, à la vie démocratique. J’aurais l’impression d’être devenu, moi aussi, un bébé Lala de la démocratie.
Je viens d’un pays où la démocratie n’a jamais été une évidence.
J’écris ces lignes le 22 septembre. Demain, le 23 septembre 2026, les Marocains sont appelés aux urnes pour élire les membres de la Chambre des représentants. Dans quelques heures à peine, pendant que je termine ce texte, la campagne électorale s’achève déjà à Rabat, à Casablanca, à Marrakech. Ce scrutin illustre précisément cette différence entre voter et pouvoir réellement choisir. Si l’on se fie aux pronostics avancés par certains journalistes indépendants et à certaines déclarations publiques, le résultat semble déjà connu avant même que les électeurs ne se présentent aux urnes. Le spectacle électoral peut continuer, les bulletins peuvent être imprimés, les bureaux peuvent ouvrir demain matin et les citoyens peuvent voter. Mais lorsque le citoyen semble déjà savoir qui gouvernera après-demain, une question autrement plus troublante s’impose. Que reste-t-il de la démocratie lorsque le citoyen conserve le bulletin, mais perd la possibilité réelle de changer le pouvoir ? L’urne demeure, le rituel électoral aussi, mais le choix, lui, semble avoir été confisqué avant même que le premier bulletin n’y soit déposé.
Le chef du Parlement lui-même a récemment déclaré devant des membres de son parti que l’actuel ministre délégué au Budget, également président de la Fédération royale marocaine de football, ne deviendrait pas ministre des Finances. « Je jure qu’il ne l’aura pas », a-t-il lancé — avant même l’ouverture des bureaux de vote. Voilà qui donne à la démocratie électorale marocaine toutes les apparences d’une comédie écrite d’avance, dont on connaît la distribution avant le lever du rideau. Il s’agit donc bien là d’une démocratie de façade destinée à l’étranger, « une enseigne exhibée aux touristes », comme disait Mehdi Ben Barka, pour mieux masquer la réalité d’un pouvoir qui décide en coulisses ce que l’urne devrait, en théorie, trancher.
Il existe une différence fondamentale entre une élection où le citoyen peut réellement modifier le rapport de force et une élection où les marges de choix sont déjà largement déterminées par ceux qui détiennent le pouvoir. Dans le premier cas, le bulletin peut provoquer une alternance. Dans le second, il risque de devenir le décor d’une mise en scène. C’est toute la différence entre une élection et une élection véritablement démocratique.
Et pourtant. Je ne vis pas au Maroc, je n’irai donc pas voter demain. Mais si j’y étais, j’irais quand même, malgré toute la critique que je peux formuler sur le système électoral marocain. La raison en est simple. D’autres avant moi, avant nous, ont donné leur vie pour qu’un jour cela s’améliore. Les quelque quinze millions de Marocains qui se mobiliseront ce 23 septembre 2026 savent, pour la plupart, qu’ils le font aussi pour l’avenir, et pour ne pas insulter la mémoire de ceux qui ont résisté pour la liberté au Maroc. Le Maroc est une démocratie en construction. Elle est imparfaite, parfois verrouillée d’avance, souvent frustrante. Mais ne pas aller voter serait encore plus irresponsable, là-bas comme ici. On ne bâtit rien en désertant le chantier, même quand le chantier avance lentement, même quand certains y travaillent contre nous.
Et c’est précisément cette différence qui devrait nous frapper, nous qui voterons le 5 octobre. Dans treize jours, au Québec, personne ne connaît le nom du prochain premier ministre. Aucun chef de parti ne peut jurer, la veille du scrutin, que tel candidat n’obtiendra pas tel poste. Le résultat reste incertain, disputé, ouvert. C’est ce que nous risquons d’oublier lorsque nous traitons notre bulletin de vote comme un geste sans conséquence. Ailleurs, au même moment, des citoyens se rendent aux urnes en sachant d’avance que leur choix ne changera presque rien, et ils y vont quand même.
À quelques milliers de kilomètres de nous, des hommes et des femmes paient encore très cher le simple fait de réclamer davantage de liberté. Des journalistes sont emprisonnés. Des opposants sont poursuivis. Des manifestants sont arrêtés. Raif Badawi, ça vous dit quelque chose ? Il en existe beaucoup comme lui, là où la démocratie a de la misère à se faire une place.
Et nous, ici, nous pouvons entrer dans un bureau de scrutin, prendre un bulletin, faire une croix et ressortir librement, en sachant que ce geste compte réellement. C’est ce privilège précis, et non un devoir abstrait, que j’ai en tête chaque fois qu’approche une élection, et plus encore cette semaine, où les deux calendriers électoraux, marocain et québécois, se croisent à quelques jours d’intervalle.
Je ne vis plus au Maroc. Mais cette distance me fait peut-être mesurer davantage ce que représente le privilège de voter là où le résultat d’une élection peut réellement changer le pouvoir. Ici, malgré toutes nos imperfections, nous disposons encore d’un espace où le citoyen peut exercer une influence réelle sur le rapport de force politique. C’est précisément pour cela que je ne veux pas le mépriser.
Le 5 octobre, j’irai voter au Québec. J’aurai une pensée particulière pour un homme que j’ai croisé le 14 avril 2003 dans un bureau de scrutin à Montréal. Il faisait la file comme tout le monde. Mais une larme coulait sur son visage. Il allait voter pour la première fois de sa vie. Il me racontait que, dans le pays d’où il venait, la seule fois où il avait failli voter, une vague de violence l’avait empêché de sortir de chez lui.
Je ne sais pas pour qui cet homme a voté ce jour-là. Je sais seulement qu’il venait de rencontrer quelque chose que nous risquons de perdre, ce qui reste de nos libertés.
Depuis mes 45 ans au Québec, je n’ai jamais raté un scrutin. Je continuerai donc à voter, même déçu, même critique, même en colère. Je voterai précisément parce que la démocratie est imparfaite. Je voterai parce que je veux conserver une voix dans le rapport de force. Je voterai parce que mon désenchantement n’est pas une raison de disparaître. Et surtout, je voterai en pensant à ceux qui, demain, se rendront aux urnes ailleurs sans pouvoir vraiment choisir, et à ceux qui, plus loin encore, ont payé de leur liberté, de leur exil ou de leur vie pour obtenir ce que nous considérons parfois comme une corvée.
Nous avons parfois la mémoire courte lorsqu’un droit devient une habitude. Nous finissons par trouver ordinaire ce qui fut extraordinaire pour d’autres. Nous transformons une conquête en corvée, une liberté en routine, un pouvoir en geste mécanique. Peut-être est-ce cela, au fond, le véritable danger. Non pas devenir mécontent de la démocratie, mais devenir indifférent à ce qu’elle nous permet encore de faire.
Je voterai donc. Puis je continuerai à lutter. Je voterai avec mes convictions, mes doutes et mes déceptions, sans illusion, mais pas sans espoir, en sachant que mon bulletin ne changera peut-être pas le monde, mais qu’il représente quelque chose que des millions d’hommes et de femmes n’ont pas toujours eu la possibilité d’exercer librement, et que d’autres, demain encore, ne pourront exercer que dans l’apparence.
Je ne veux pas être un bébé Lala de la démocratie. Je préfère être un citoyen imparfait, parfois déçu, souvent critique, mais suffisamment reconnaissant pour ne pas confondre l’imperfection de la démocratie avec son absence.
Mohamed Lotfi
22 Septembre 2026
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