Édition du 29 novembre 2022

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Afrique

Les bourreaux meurent aussi, mais dans leur lit

Johan van der Merwe, dernier chef de la police de l’apartheid est mort le 27 août dernier, sans jamais avoir été puni pour les crimes commis sous ses ordres. Sa carrière de policier a atteint son apogée entre 1990 et 1995, la période la plus meurtrière de l’histoire de l’Afrique du Sud, quand tout pouvait basculer dans la guerre civile.

Tiré du blogue de l’autrice.

La libération de Nelson Mandela le 11 février 1990 n’était pas la fin du régime d’apartheid, mais le début d’un affrontement sanglant entre ceux qui voulaient en finir avec le régime raciste et criminel de l’apartheid et ceux qui voulaient maintenir à tout prix les prérogatives de la race blanche.

Cet affrontement a coûté la vie, selon Human Rights Committee de la Commission Vérité et Réconciliation, d’au moins 14 000 personnes entre 1990 et 1994. Pour la même période il y eut 103 massacres (on qualifie de massacre un incident au cours duquel on dénombre 10 morts ou plus), alors qu’il n’y en avait eu que 36 entre 1948 et 1989. La région la plus touchée par cette vague de massacres fut le KwazuluNatal, où le mouvement Inkhatha, crée par Mangosutho Buthelezi qui se présentait comme une alternative « modérée » face à l’ANC qui était pour les pays occidentaux une organisation « terroriste » influencée par le Parti communiste, à détruire. Buthelezi sera même décoré de l’ordre du Mérite par Jacques Chirac ! Dans la région du Gauteng, les hostels où étaient logés les travailleurs migrants étaient devenus des champs de bataille entre les hommes de Buthelezi et les membres de l’ANC.

On découvrit très vite que « la troisième force » était en fait alimentée en armes, entraînement et argent par les forces mêmes de la police sud-africaine. Le scandale de l’Inkhathagate avait été dénoncé par la presse sud-africaine qui révélait aussi que le BOSS (les services secrets sud-africains) avaient dès 1976 aidé à la formation de l’Inkhatha. Le rôle de Johan van der Merwe dans la collusion des forces de l’ordre et de l’Inkhatha a été largement documenté par divers instituts de recherches, comme South African History Archive qui en 2007demandaient une commission d’enquête sur ses agissements : « Loin de maintenir l’ordre et la loi, Van der Merve a supervisé la période la plus violente de l’histoire de l’Afrique du Sud. Son rôle pendant cette période doit faire l’objet d’une enquête sérieuse. »

Il n’y a pas eu d’enquête et Johan van der Merve est mort tranquillement chez lui, sa pension de retraite lui assurant une vie confortable jusqu’à sa mort. Loin de rester inactif, il a mis toute son énergie vieillissante à défendre ses collègues et à secourir leurs veuves et orphelins.

Les familles des victimes attendent toujours que la vérité soit faite sur le sort de leurs maris, frères, pères, mères et sœurs morts sous la torture ou disparus. Ou que la responsabilité de ceux qui ont donné les ordres soit reconnue et punie pour violation des droits humains. En tant que chef de la Security Branch de 1980 à 1988, Van der Merwe devait savoir pourquoi au moins 600 familles attendent toujours de savoir comment sont morts leurs proches, pourquoi le corps du jeune militant Stanza Bopape, mort sous la torture avait été jeté aux crocodiles de la rivière Komati pour camoufler le crime.

Johan van der Merwe est venu témoigner devant la Commission Vérité et Réconciliation et a justifié ses actions en expliquant qu’il fallait mentir pour éviter la révolte populaire. Il a reconnu sa responsabilité dans l’attentat à la bombe contre Cosatu House, les locaux des syndicats affiliés à la COSATU en 1987 et les attentats contre les cinémas qui projetaient le film Cry Freedom en 1988. La Commission Vérité et Réconciliation lui a accordé l’amnistie.

En 1989, il participa à la tentative d’empoisonnement du Révérend Frank Chikane, et en 2007 il fut reconnu coupable avec le ministre de la loi et l’ordre Adriaan Vlok et deux autres policiers, et condamné à 10 ans de prison avec sursis. Ce qui ne l’avait pas empêché de travailler pendant des années au sein de la police sud-africaine, alors que la commission Vérité et Réconciliation avait reconnu son implication et sa responsabilité dans la violence organisée pour réprimer toute opposition. Toute sa vie fut consacrée à défendre ses collègues coupables des pires atrocités, tout en maintenant que les militants de l’ANC devaient être poursuivis et condamnés pour les crimes commis au nom de la résistance anti-apartheid.

La Commission Vérité et Réconciliation en accordant l’amnistie aux bourreaux espérait-elle les inciter à dire la vérité ? Le gouvernement de Thabo Mbeki en voulant mettre en place un mécanisme par lequel les responsables des crimes d’apartheid pouvait demandait un pardon présidentiel pensait-il éviter de répondre aux violations des droits de l’homme dans son propre camp ? La lenteur des procédures judiciaires n’a fait qu’accroitre les chances des responsables de crime d’apartheid d’échapper à la justice. Beaucoup sont morts en emportant leurs secrets. La Commission Vérité et Réconciliation avait demandé au parquet national d’ouvrir de nouvelles enquêtes pour 300 cas, mais en 20 ans il n’y a eu que quatre inculpations et une seule condamnation pour l’affaire Chikane.

L’attente des familles de victimes n’en finit pas. Le fils de Fort Calata, un des Quatre de Cradock assassinés en 1985 exprime toute l’amertume des familles devant ce déni de justice : « Ma famille et moi n’avons pas connu de repos depuis le meurtre de Fort Calata, notre père et époux. Nous n’espérions rien de la police de l’apartheid. Mais nous étions convaincus que la nouvelle Afrique du Sud démocratique prendrait les mesures nécessaires. Nous nous sommes trompés. C’est trahir les Quatre de Cradock et toutes nos valeurs. Cette trahison est une plaie vive. Elle prive ma famille et moi-même de mettre un terme à cette douleur et à notre droit à la dignité ». La lenteur de la procédure a permis à Van der Merve de mourir tranquille sans jamais avoir à répondre de sa responsabilité dans le meurtre de ces quatre jeunes militants.

Source

Nous avons combattu l’apartheid Jacqueline Dérens Editions Non Lieu 2006

https://www.dailymaverick.co.za/article/2022-09-28-johan-van-der-merwe-apartheids-last-police-commissioner

Jacqueline Dérens

Blogueuse sur le site de Mediapart (France). Ancienne militante contre l’apartheid, fondatrice de l’association RENAPAS - Rencontre nationale avec le peuple d’Afrique du Sud.

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