Édition du 15 octobre 2019

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Élections fédérales 2019

Les conservateurs canadiens plongés en pleine crise d'identité

Alors que la campagne électorale fédérale démarre au Canada, un nuage d’incertitudes plane au-dessus du chef conservateur Andrew Scheer. Député de longue date sous le gouvernement de Stephen Harper, Scheer a remporté une course à la direction très disputée contre l’ex ministre conservateur Maxime Bernier, en 2017.

Tiré de The conversation.

Pendant la majeure partie de sa carrière politique, Scheer a été largement connu comme l’un des conservateurs de la droite sociale les plus en vue du parti. Il a une longue histoire de prises de position publiques sur l’avortement, et s’est opposé de façon constante aux efforts visant à étendre les droits de la communauté LGBTQ.

Malgré le soutien considérable des conservateurs sociaux, Scheer a essayé de prendre ses distances par rapport à ces positions au cours de son mandat de dirigeant.

Au cours de la campagne à la chefferie, il a livré un message rassembleur aux membres de la base du parti, mettant l’accent sur les mesures fiscales conservatrices habituelles qui préconisent des budgets équilibrés, des impôts moins élevés, un gouvernement réduit et un soutien aux familles de la classe moyenne.

Même si les conservateurs tentent de donner une image de Scheer sous la forme d’un « Harper avec le sourire », des questions plus larges se posent quant à savoir si le parti peut retrouver le consensus idéologique qui le rassemblait.

Les conservateurs vivent présentement une crise d’identité découlant de l’évolution de la droite, tant au Canada que dans d’autres parties du monde, en particulier aux États-Unis.

Bien que la stratégie du Parti conservateur consiste à prôner un retour à la gestion néolibérale de l’ère Harper, il se peut que ce cadre idéologique ne soit plus en mesure de rapprocher les factions disparates de la droite canadienne.

Harper et le Big Blue Tent

Les années 1990 ont été une période de division de la droite au Canada. L’implosion du Parti progressiste-conservateur aux élections fédérales de 1993, conjuguée à la résurgence d’un mouvement populiste occidental dirigé par Preston Manning et le Parti réformiste, a entraîné une longue période de domination libérale aux élections.

Ce n’est que lorsque Harper, un ancien député réformiste, est revenu en politique en 2002 pour diriger l’unification de l’Alliance canadienne et des PC au sein du Parti conservateur moderne que la droite est redevenue une option sérieuse pour former le gouvernement.

En remportant trois élections fédérales successives au cours des années 2000, Harper a réussi à créer des ponts entre les factions idéologiques précédentes qui avaient divisé les conservateurs.

Sous Harper, le Parti conservateur du Canada est devenu un parti politique de coalition qui a minimisé et tempéré les visées idéologiques manifestes dans le but de créer une coalition gagnante.

Alors que les « red tories », les conservateurs et les réformistes sociaux constituaient les pierres angulaires de l’appui aux conservateurs, ils ont généralement sacrifié leurs programmes idéologiques en faveur d’un engagement mutuel envers le néolibéralisme pragmatique de Harper.

Le néolibéralisme de Harper a également servi de pont idéologique pour aider le parti à gagner l’appui des communautés ethniques.

Harper et l’ancien ministre Jason Kenney étaient extrêmement habiles à faire appel aux blocs électoraux immigrants et ethniques en utilisant des discours néolibéraux axés sur l’entrepreneuriat, la liberté individuelle et les valeurs familiales.

Cette néolibéralisation du discours multiculturel a aidé les conservateurs à surmonter un obstacle clé à la réussite électorale, un obstacle qui s’était révélé particulièrement problématique pour le Parti réformiste.

L’éclatement de la droite au Canada ?

Harper a peut-être ouvert la voie à la victoire électorale lors des élections fédérales précédentes, mais les changements politiques survenus depuis 2015 soulèvent des questions quant à la capacité des conservateurs d’assurer cette fois la victoire en utilisant le même consensus idéologique.

Certains de ces changements se sont produits à l’échelle internationale. L’élection de Donald Trump en 2016 et l’intégration des idéologies d’extrême droite et des idéologies socialement conservatrices au sud de la frontière ont soulevé des préoccupations au sujet de tendances similaires au Canada.

Les opposants conservateurs se sont déjà accrochés à cette mouvance, accusant Scheer et les candidats conservateurs d’avoir l’intention d’adopter le même type de réformes sociales régressives s’ils sont élus.

Ce sera un défi pour les conservateurs de naviguer entre ces différentes comparaisons.

D’une part, le fait d’être comparé aux conservateurs américains pourrait éloigner les électeurs centristes préoccupés par l’expansion de la politique de type Trump au Canada. Mais d’un autre côté, les conservateurs devront aussi conserver l’appui des conservateurs sociaux et mobiliser ceux-ci pour avoir une chance réaliste de renverser le premier ministre Justin Trudeau.

Étant donné que Scheer est lui-même un conservateur social de longue date, cet équilibre peut s’avérer difficile et forcer le parti à s’écarter de son message néolibéral préféré.

Ce qui est encore plus troublant pour les conservateurs, c’est le spectre croissant du populisme de droite au Canada.

Le Parti populaire du Canada, récemment fondé, s’est présenté comme une alternative populiste aux conservateurs, que le chef du parti, Maxime Bernier, a accusé d’être « en faillite morale et intellectuelle ».

Bernier vient ébranler l’appartenance conservatrice des électeurs de droite, en offrant une plateforme qui cherche à obtenir l’appui de ceux qui s’opposent à la politique sur les changements climatiques, à l’aide internationale, à l’immigration massive et au soutien aux entreprises.

Maxime Bernier fait le pari de faire disparaître l’appui libertaire et d’extrême droite du Parti conservateur. Jusqu’à présent, les résultats n’ont pas été très positifs pour le nouveau parti, puisque le CPMP recueille moins de 3 pour cent des intentions de vote, selon les sondages menés à l’échelle nationale.

Toutefois, si Bernier et le CPMP sont en mesure de faire d’autres percées auprès des partisans conservateurs dans les semaines à venir, Scheer sera sans doute pressé de se prononcer sur des dossiers qu’il préfère éviter.

Les questions d’immigration, d’identité nationale et de valeurs culturelles ont contribué à faire échouer la réélection de Harper en 2015. Si Scheer est contraint de prendre des positions fermes sur ces questions pour écarter le CPMP, cela pourrait bien jouer en faveur de ses adversaires.

L’avenir idéologique des conservateurs

Cette élection sert non seulement de référendum sur le leadership de Justin Trudeau, mais elle devrait aussi donner un aperçu de l’avenir du conservatisme au Canada.

Compte tenu de l’emprise que Harper a exercée sur le parti et de l’évolution rapide du paysage politique en 2019, il vaut la peine de se demander si un engagement commun envers le néolibéralisme sera un parapluie efficace sous lequel rassembler la droite au Canada.

C’est certainement ce sur quoi les conservateurs comptent dans cette élection.

Toutefois, étant donné les problèmes actuels avec le leadership de Scheer, les tendances régressives au sud de la frontière et un mouvement populiste en plein essor, il pourrait être difficile pour les conservateurs d’empêcher leur coalition idéologique d’éclater.

La version originale de cet article a été publiée en anglais.

Brian Budd

Candidat au doctorat à l’Université de Guelph (Ontario).

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