C’est à la mode, mais qu’est-ce que l’innovation sociale ? Et surtout, à qui profite-elle ? Une charge frontale contre une notion trouble, doublée d’une invitation à remonter aux sources des problèmes qu’elle prétend résoudre.
L’essai Les éboueurs du capital - à qui sert l’innovation sociale, du professeur au HEC Montréal Yves-Marie Abraham, paraîtra en librairie le 23 septembre prochain.
À propos du livre
L’innovation sociale est à la mode. Elle a désormais sa maison à Montréal (MIS), les universités l’enseignent, les fondations privées et les gouvernements la financent. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Cette notion, ce « slogan » ou cette « idéologie sans idéal », comme l’écrit Yves-Marie Abraham, connaît un engouement depuis la crise économique de 2008. Contemporaine du virage néolibéral et des politiques d’austérité, comment ne pas voir dans son ascension l’un des symptômes du passage de l’État-providence à un régime d’Entreprise-providence ? Si l’État ne ramasse plus les problèmes environnementaux et sociaux générés par le capitalisme, comme la pollution et l’itinérance, les « entrepreneurs sociaux » peuvent-ils vraiment changer la donne ?
Difficile à définir, l’innovation sociale peut toutefois se comprendre comme une injonction de la classe possédante et de son fidèle comité de gestion, l’État : « Débrouillez-vous avec vos problèmes et nous aiderons les plus méritants ! » Différentes initiatives privées à vocation sociale, anciennes (organismes communautaires, coops) ou récentes, lancées par de fringants entrepreneurs sociaux, entrent alors en compétition pour accumuler une forme de capital symbolique, le « capital de bienfaisance ». Ces initiatives doivent prouver qu’elles offrent des solutions originales aux problèmes causés essentiellement par le capitalisme (ses « externalités négatives ») et dont l’État ne veut plus s’occuper directement. C’est à cette condition qu’elles obtiendront les moyens (financement, etc.) de se développer. Cette lutte profite-t-elle à celles et ceux qu’elle est censée aider ? Pour une part, sans doute, précise Yves-Marie Abraham. Tout soulagement, même provisoire, apporté aux victimes collatérales du capitalisme ne peut qu’être salué. Ce jeu est cependant très profitable pour l’État, qui s’achète à bas prix de la paix sociale, et pour la classe d’affaires, qui y place une fraction de ses capitaux excédentaires (via les fondations privées) en échange de « bonne conscience » et d’avantages fiscaux... Souvent très scolarisés, les acteurs et actrices de l’innovation sociale, de leur côté, supportent la précarité en échange d’un « travail qui a du sens » et de la promesse d’œuvrer à la « transformation sociale ». Une véritable aubaine pour l’État.
Pendant ce temps, les paradis fiscaux gonflent, les inégalités se creusent, les milieux de vie se dégradent. Pour éviter de n’être que la béquille du système qu’ils souhaitent changer, nous dit Yves-Marie Abraham, les « innovateurs sociaux » gagneraient à concevoir leurs projets dans la perspective d’une sortie du capitalisme.
À propos de l’auteur
Yves-Marie Abraham est professeur à HEC Montréal, où il enseigne la sociologie de l’économie et mène des recherches sur le thème de la décroissance. Chez Écosociété, il a codirigé Décroissance versus développement durable (avec Hervé Philippe et Louis Marion, 2011) et Creuser jusqu’où ? (avec David Murray, 2015). Il est également l’auteur de Guérir du mal de l’infini (Écosociété, 2019).
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