Édition du 21 mai 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Les femmes changent la lutte

Entrevue avec Marie-Eve Surprenant et Mylène Bigaouette

Co auteures et conceptrices du livre, Marie-Ève et Mylène sont des militantes du mouvement des femmes. Interpellées comme féministes mais également comme citoyennes, leur travail de coordonnatrices de groupes de femmes à la Table de concertation des femmes de Laval, les a amenées à l’automne 2012 à dresser les premiers jalons d’un travail collectif qui allait se pencher sur le rôle des femmes dans la lutte du printemps québécois. Nous vous livrons leurs impressions sur cette démarche qui a mené à l’élaboration d’un livre remarquable.

Au moment où le mouvement des casseroles avait déjà participé à élargir la lutte, nous adoptions à notre AG de juin une résolution qui condamnait la brutalité policière et le sexisme. À ce moment on ne pensait pas qu’il y aurait des élections et nous préparions la rentrée de l’automne. On prévoyait des activités autour du thème « De la grève étudiante à la mobilisation sociale ». On a donc invité plusieurs femmes à venir nous rencontrer pour voir la grève de l’intérieur, dont Martine Desjardins, Camille Tremblay-Fournier, Anne-Marie Voisard et Marie-Ève Rancourt.

Déjà on commence à constater qu’il y avait une division sexuelle à l’intérieur du mouvement de grève et souvent du sexisme. On réalise toutes les actions entreprises par les comités femmes. Martine parlait de son expérience comme porte-parole, de l’analyse différenciée faite par les médias, de la grande quantité de femmes leaders dans les associations étudiantes locales. Et nous nous sommes demandé : « Qu’est-ce que l’histoire va retenir de la grève de 2012 et de la place des femmes ? » Ça a été l’élément déclencheur de ce livre.

Nous nous sommes questionnées avec Martine, comment a-t-elle été soutenue ? Comment le mouvement des femmes l’a soutenue ? Parce qu’on veut qu’il y ait plus de femmes dans les postes de pouvoir, dans des positions publiques, mais en même temps on ne les cautionne pas tout le temps et il y a souvent une séparation entre le fait de porter des femmes au pouvoir et le soutien qu’on leur apporte après. On s’est dit que ce serait emballant d’écrire là-dessus mais on voulait aussi montrer au grand jour la multitude et la diversité des groupes de femmes qui se sont impliquées : l’R des centre de femmes, la coalition main rouge, maille à part, profs comme la hausse, infirmières contre la hausse. On veut garder cette mémoire-là, on veut colliger ces apports importants. Il faut qu’il y ait des traces qui restent des actions et des voix des femmes.

Même dans les groupes où les femmes étaient très nombreuses comme dans Profs contre la hausse, ce n’était pas nécessairement elles qui ressortaient à l’avant plan. Il y avait un nombre de femmes au-delà de la proportion qui enseigne, mais ce n’était pas elles qui étaient les plus visibles, alors on a voulu démontrer leur présence et le fait qu’au-delà du traitement médiatique elles ont joué des rôles centraux.

On voulait avoir les portes paroles étudiantes, ensuite thématiques et groupes qu’on a ciblés. On a aussi des textes expérientiels dans un appel plus élargi. On voulait aussi qu’il y ait des choses qui émergent des filles qui ont contribué à la grève qui ne sont pas connues, qui ont fait un travail dans l’ombre et qui ont porté la grève à bout de bras, c’était important aussi d’avoir des filles des régions, pas juste avoir le discours de Montréal.

La diversité était aussi importante, les différentes générations, les différentes perspectives féministes, mais on ne prétend pas pour autant avoir tout couvert. On a approché plusieurs groupes de femmes qui ne se sentaient pas prêtes, dont le recul n’était pas encore assez grand. Parfois les expériences étaient encore trop vives et traumatisantes. Dénoncer le sexisme, dénoncer les rapports de pouvoir ce n’est pas toujours évident.

Des témoignages émouvants, comme celui de Karen Juliette Lalonde, « Un printemps sous P6 » qui exprime avec intensité le volet de la répression policière et de la brutalité, a été très important. C’est ce qu’on entendait au quotidien dans le mouvement des femmes tout le temps. Mais c’est ce qu’on n’arrivait pas à faire ressortir, on avait des témoignages informels mail il n’y avait aucune femme qui était prête à écrire sur la question. On a finalement réussi à trouver cette contribution très touchante qui fait remonter tous les stigmates de la grève, parce que c’est toute une génération qui va percevoir la police d’une toute autre façon. Pour les femmes avec leur parcours d’oppression c’est déjà une charge supplémentaire, mais là ça vient raviver plein d’autres blessures et ça prend une tournure différente, qui va prendre beaucoup de temps à guérir.

Ce qu’on souhaite qui soit retenu ? Les femmes changent la lutte bien sûr ! Les femmes sont là, aucun mouvement de transformation sociale ne pourra se faire sans les femmes et elles seront toujours à l’avant-garde.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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