28 janvier 2026 |The Breach
Alors que le premier ministre Mark Carney s’engage dans une expansion massive et sans précédent de l’armée canadienne, les médias publient des articles appelant à un service national obligatoire, encensent la conscription dans les pays nordiques et interviewent sans esprit critique des dirigeants militaires qui se lamentent de la baisse du recrutement.
Ces articles soutiennent qu’un renforcement militaire est nécessaire pour prévenir une invasion américaine. En réalité, Carney a augmenté les dépenses militaires pour complaire à Trump, et des hausses majeures du budget de la défense figurent depuis longtemps sur la liste de souhaits de l’élite patronale et du lobby de l’armement.
Plutôt que de jouer leur rôle de critiques ou d’enquêteurs face à ce virage, les médias canadiens fabriquent le consentement.
Clameur pour la conscription
Lors de l’élection fédérale de 2025, Carney a promis que son parti augmenterait les dépenses militaires à deux pour cent du PIB afin de respecter l’exigence de l’OTAN.
Mais une fois les libéraux élus à la tête d’un gouvernement minoritaire, ils se sont engagés à porter ce chiffre à un énorme cinq pour cent d’ici 2035, se conformant ainsi à une cible encore plus élevée exigée par Trump. Cela représente 150 milliards de dollars de fonds publics par année — plus du double de ce que le Canada consacrait à l’armée au sommet de la guerre froide.
Mais une armée n’a pas seulement besoin d’argent. Elle a besoin de soldats. Or, ces dernières années, l’armée canadienne a été confrontée à une « spirale de la mort » marquée par une chute du recrutement.
Carney a donc lancé une campagne de recrutement, augmentant les salaires et les avantages sociaux à l’entrée dans les forces armées. Il prévoit d’ajouter 100 000 Canadien·nes aux réserves militaires et d’en recruter 300 000 autres comme « soldats-citoyens », un groupe de volontaires formés à des compétences telles que le tir, la conduite de camions et le pilotage de drones.
Les médias canadiens avancent en parfaite synchronisation avec lui, publiant des articles qui justifient et soutiennent ses politiques.
En juin, le gouvernement a annoncé une augmentation de 9 milliards de dollars pour les Forces armées canadiennes, incluant des cibles de recrutement plus élevées pour la réserve primaire. Deux jours plus tard, The Globe and Mail publiait un article saluant le financement militaire de Carney. Cette semaine encore, The National Post célébrait la « reconstruction » de l’armée canadienne grâce au plan de financement de 9 milliards de dollars de Carney.
Pour l’instant, les projets de Carney visant à muscler l’armée reposent sur le volontariat. Mais les médias de l’élite plaident déjà pour un service national obligatoire incluant l’enrôlement militaire. On retrouve ces appels dans Maclean’s, The National Post et PNI Atlantic News (la branche maritimes du gigantesque réseau médiatique Postmedia).
Même des médias indépendants progressistes ont rejoint le chœur. The Tyee a publié des articles plaidant pour une augmentation des dépenses militaires, appelant à la création d’un corps de défense civile et allant même jusqu’à réclamer explicitement la conscription.
Carney prévoit une expansion massive de l’armée canadienne à l’aide d’une force civile composée de 300 000 volontaires. Crédit : MarkJCarney/X
La campagne médiatique canadienne en faveur de dépenses militaires et de recrutement accrus s’est intensifiée lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, lorsque les médias affirmaient que le Canada pourrait devenir une cible de Moscou.
Puis, en mai 2024, le premier ministre britannique Rishi Sunak, chef du Parti conservateur du Royaume-Uni, a lancé une idée extravagante pour tenter de redresser son parti alors en difficulté dans les sondages. Sunak a déclaré que, s’il était élu, les jeunes de 18 ans seraient obligés de servir un an dans l’armée ou de se porter volontaires pour la « résilience civile », c’est-à-dire essentiellement du service communautaire.
Même l’ancien chef d’état-major de la marine britannique a qualifié cette idée de « complètement folle ». Pourtant, les médias canadiens lui ont accordé une attention démesurée.
Une collaboratrice du Toronto Star a écrit que Sunak « pourrait avoir involontairement résolu l’une des préoccupations croissantes du Canada ». Notant l’augmentation du nombre de Canadien·nes recourant aux banques alimentaires, elle affirme que « la réponse, ce sont davantage de bénévoles » — plutôt que, par exemple, des gouvernements qui s’attaquent aux géants de l’alimentation ou financent des programmes publics de sécurité alimentaire. Le service militaire n’est mentionné qu’une seule fois dans le premier paragraphe.
The National Post a également soutenu la politique de Sunak, en y ajoutant sa propre touche de guerre culturelle. L’autrice passe l’essentiel de l’article à se plaindre que « les jeunes apprennent à haïr le Canada » et soutient qu’un service national obligatoire pourrait leur inculquer un peu de patriotisme. Elle conclut : « Nous nous illusionnons si nous pensons qu’un jour ou l’autre, nous n’aurons pas à nous battre nous aussi pour notre pays. »
Ces tribunes mettent de l’avant la nécessité d’un « service national » où les jeunes feraient du bénévolat dans des organisations communautaires, tout en minimisant la dimension militaire. Mais les projets de service national constituent en réalité une pression déguisée en faveur du recrutement militaire et des budgets qui l’accompagnent. Dans PNI Atlantic News, un ancien lieutenant-général canadien et un professeur du Collège des Forces canadiennes ont confirmé qu’un service national obligatoire « contribuerait grandement à résoudre le problème de recrutement des Forces ».
De fait, le ministère de la Défense nationale s’est mis à étudier les modèles de conscription des pays nordiques pour orienter sa nouvelle stratégie visant à inciter les fonctionnaires à se porter volontaires pour le service militaire.
En août, un article de CBC News dressait le portrait des armées de conscription finlandaise et suédoise, suggérant que le Canada pourrait vouloir « suivre l’exemple de la Suède ». Sans jamais l’affirmer explicitement, l’article amène le lecteur à conclure que ces alliés de l’OTAN sont lucides face à la menace de guerre et que la conscription constitue une solution raisonnable — voire responsable.
Dans un détour étrange, l’article de la CBC revient sur la guerre d’Hiver de 1939, lorsque la Finlande a repoussé une invasion soviétique, et affirme que cet épisode rappelle pourquoi le service militaire obligatoire est « nécessaire » en Finlande. L’auteur omet de mentionner ce qui a suivi dans l’histoire : la collaboration active de l’armée finlandaise avec l’Allemagne nazie.
Carney a annoncé en août 2025 qu’il dépenserait 2 milliards de dollars pour augmenter la rémunération et les avantages sociaux des militaires. Crédit : MarkJCarney/X
Des cadeaux pour les va-t-en-guerre
Recruter davantage de civils canadiens dans l’armée est une mauvaise idée, qu’il s’agisse de volontaires, de réservistes à temps partiel ou de militaires d’active.
Pousser plus de Canadien·nes à s’enrôler servira à justifier des budgets militaires plus élevés, et des budgets plus élevés entraîneront des campagnes de recrutement encore plus agressives, créant une dynamique auto-entretenue vers une société toujours plus militarisée. Cette militarisation est une concession à Trump, et non une protection contre lui.
Mettre le Canada sur un pied de guerre mal conçu laisse peu de place aux dépenses qui amélioreraient réellement la vie des gens : investissements dans les énergies propres, les soins de santé publics et le transport collectif. N’oublions pas que, tout en élargissant les effectifs militaires et en augmentant les salaires, Carney supprime 40 000 emplois dans la fonction publique.
Derrière la rhétorique du « coudes levés », l’augmentation des dépenses militaires de Carney resserrera les liens du Canada avec les États-Unis. Un programme de l’armée canadienne prévoit de dépenser jusqu’à 500 millions de dollars en équipement américain. Un autre contrat majeur de défense, signé en juillet dernier, comportait des exigences techniques qui ont réduit les candidats à une seule entreprise américaine.
Les armées sont de gigantesques contributrices aux changements climatiques. Les hauts gradés des Forces armées canadiennes ont reconnu que l’institution est infiltrée par des suprémacistes blancs et minée par les inconduites sexuelles. Les signalements de comportements haineux dans l’armée ont explosé au cours de la dernière année.
L’ensemble de notre écosystème médiatique repose sur l’idée que davantage d’armes et de soldats constitue un bien fondamental. Avec la guerre en Ukraine et les menaces de Trump fournissant un prétexte commode, les grands médias canadiens se montrent ravis de célébrer l’énorme expansion militaire de Carney.










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