Tiré de entre les Lignes et les Mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/03/les-mouvements-feministes-au-point-mort-et-la-situation-politique-actuelle-au-bangladesh/?jetpack_skip_subscription_popup
En octobre 2024, deux mois après la « révolution de la mousson » au Bangladesh qui a renversé la Première ministre Sheikh Hasina et le gouvernement de la Ligue Awami, quatre experts des questions de genre ont publié une tribune dans le journal bangladais Prothom Alo consacrée aux femmes à la tête du mouvement. Elles y affirmaient que ces femmes avaient été rendues invisibles dans les projets et les débats autour de la reconstruction du Bangladesh.
Au cours des mois qui ont suivi la destitution de Hasina et la formation d’un gouvernement intérimaire, le Bangladesh a assisté à une résurgence des partis islamiques, en particulier le Jamaat-e-Islami, sur la scène politique du pays. Cette situation a suscité des inquiétudes, car ces partis pourraient tenter d’imposer des restrictions à la participation des femmes à la vie publique. En février, par exemple, un groupe appelé Islami Andolan Bangladesh a organisé un rassemblement de protestation à Rangpur, dans le nord du pays, contre un match de football féminin, l’estimant contraire aux principes islamiques. La police a annulé l’événement et demandé aux équipes de rentrer chez elles pour leur propre sécurité.
De nombreux débats ont également eu lieu à travers le pays au sujet des actes de violence envers les femmes. En mars, des étudiant.e.s de trente universités de Dacca ont organisé une manifestation pour dénoncer la recrudescence des violences, des viols et des tortures envers les femmes, et ont exigé que le gouvernement intérimaire impose les peines maximales aux auteurs de ces actes. Cette manifestation a donné lieu à des affrontements entre les manifestant.e.s et les forces de l’ordre, qui ont rappelé les affrontements qui avaient eu lieu pendant la révolution de la mousson.
La rédactrice en chef adjointe de Himal, Nayantara Narayanan, s’est entretenue avec Samina Luthfa en juin 2025 au sujet de l’évolution du mouvement féministe au Bangladesh et de l’impact de la situation politique instable du pays sur les femmes. À l’approche des élections générales prévues au Bangladesh en février 2026, bon nombre de ces questions continuent de planer sur le pays.
Cet entretien a été enregistré le 4 juin 2025. Il a été retravaillé sous sa forme écrite pour plus de concision et de clarté.
Nayantara Narayanan : Parlons d’abord de ce phénomène de recrudescence de la violence à l’égard des femmes au Bangladesh ces derniers mois. Je voudrais vous demander pourquoi, selon vous, on constate une telle augmentation des actes de violence.
S’agit-il de difficultés à faire respecter la loi sous le gouvernement intérimaire ? Ou y a-t-il eu un changement dans la manière dont les crimes contre les femmes sont déclarés ou dans l’attention qui leur est accordée ? Ou y a-t-il d’autres éléments qui contribuent à cette perception d’une augmentation de la violence à l’égard des femmes ?
Samina Luthfa : Il n’est pas facile de répondre à cette question, ou du moins je ne peux pas vraiment répondre par oui ou par non, car je pense que toutes les raisons que vous venez d’évoquer pourraient en fait être à l’origine de cette augmentation soudaine. D’une part, nous savons que lorsque l’instabilité politique règne dans un pays ou une société, ce sont les femmes qui en souffrent le plus, ainsi que les enfants et les groupes marginalisés. C’est ce que nous avons observé au cours des neuf derniers mois.
La détérioration de la situation en matière d’ordre public juste après le soulèvement a créé beaucoup d’inquiétude et un sentiment d’insécurité chez les femmes, particulièrement dans la sphère publique. Cependant, vous avez souligné à juste titre que les femmes qui étaient à l’avant-garde du mouvement et du soulèvement, des femmes de tous horizons, de tous âges et de toutes origines ethniques, se sont en fait montrées très actives et ont fait entendre leur voix tout au long du soulèvement.
Cependant, juste après la destitution de Sheikh Hasina, je n’ai plus vu beaucoup de femmes [impliquées dans] des discussions d’orientation, dans la direction du pays, etc. Nous avons vu les femmes disparaître comme par enchantement. Ce qui ressort ici, c’est le patriarcat ancestral qui s’est remis aux commandes. Ce n’est pas nouveau pour les femmes bangladaises de ne pas pouvoir entrer dans la sphère politique, dans la sphère publique. Ce n’est pas nouveau. Mais ce qui est nouveau après la destitution, après le soulèvement, c’est ceci : le mouvement linguistique de 1952, le soulèvement de 1969, ou même celui de 1971, ainsi que tous les autres mouvements politiques dans le Bangladesh indépendant, ont été marqués par la participation des femmes. Cependant, à chaque fois, nous avons constaté qu’une fois le mouvement terminé et couronné de succès, les femmes disparaissaient à nouveau. Cette fois-ci, je pense que les femmes n’acceptent pas cette situation. Elles s’investissent activement dans la politique. C’est particulièrement vrai pour les très jeunes femmes qui ont été les porte-paroles du mouvement ou qui l’ont rejoint plus tard, mais dont on peut voir la contribution au soulèvement. Ce que nous observons depuis neuf mois, c’est que beaucoup de jeunes femmes s’intéressent de près à la politique et s’investissent activement dans ce domaine, ce qui les rend visibles.
Bien qu’elles soient peu nombreuses, et précisément parce qu’elles sont peu nombreuses, leur visibilité crée en fait un effet boule de neige, car ces une ou deux femmes qui se manifestent sont en réalité au centre de l’attention d’une société patriarcale qui ne considérait aucune femme comme une personnalité politique à part entière. Même si nous avons été dirigés pendant des décennies par des gouvernements menés par des femmes comme Khaleda Zia ou Sheikh Hasina, celles-ci n’étaient que les représentantes des hommes qui les soutenaient, qu’il s’agisse de leur père, de leur mari ou, aujourd’hui, peut-être de leurs fils. Cette conception et cette perception patriarcales de la politique au Bangladesh n’ont pas vraiment laissé de place à la voix et à l’action des femmes. Aujourd’hui, après le 5 août [2024], nous voyons que les femmes font de gros efforts pour se faire une place à cette table. Cela leur a également valu beaucoup de cyberharcèlement et de discours haineux dans le cyberespace. Cela attire notre attention sur le fait que les femmes sont victimes d’intimidation parce qu’elles s’engagent en politique. Cependant, je pense qu’il s’agit d’un phénomène tellement nouveau que je n’ai pas été surprise de voir une telle réaction de la part du patriarcat.
NN : Pouvez-vous donner quelques exemples de la manière dont les femmes luttent contre l’invisibilisation ? Vous avez dit qu’elles sont peu nombreuses, mais rejoignent-elles des partis politiques ? Existe-t-il d’autres moyens pour elles de faire entendre leur voix dans la sphère politique ?
SL : Oui, elles rejoignent des partis. Dans les nouveaux partis, certaines femmes ont des aspirations politiques pour les prochaines élections, etc. Dans les anciens partis également, on constate qu’il y a davantage de femmes qui apparaissent sur scène et dans d’autres contextes similaires, car au cours des premières semaines, les femmes étaient complètement invisibles et on ne les voyait dans aucun débat ni aucune table ronde. À ce moment-là, les féministes du Bangladesh ont réagi en masse : « Où sont-elles ? Où sont les femmes qui étaient au premier plan ? » Et puis, même si au départ, la présence des femmes dans chaque table ronde était plutôt symbolique, elles sont désormais invitées de manière plus naturelle à participer aux discussions.
Cependant, je ne dirais pas que tout est rose, car je sais que vous avez probablement remarqué l’augmentation des agressions contre les femmes, qui ont été médiatisées d’une manière qui donne l’impression que le Bangladesh n’est désormais plus sûr pour les femmes depuis l’arrivée au pouvoir de la Ligue Awami [1]. Le fait que des femmes aient été victimes de violences et d’agressions ne peut en aucun cas être minimisé. La responsabilité en incombe en réalité au gouvernement intérimaire, qui n’a pas réussi à assurer la protection et la sécurité des femmes. Cependant, vu la manière dont ces agressions ont été médiatisées, nous comprenons qu’il y a une motivation politique derrière la politisation des agressions contre les femmes. Par exemple, 3 000 matchs de football féminin ont été organisés dans tout le pays. Cependant, seuls trois d’entre eux ont été annulés par certains groupes politiques locaux, qui sont généralement plus religieux. Ce sont des politiciens de droite qui ont mis fin à ces trois matchs. Deux ont été reprogrammés et les gens les ont regardés et applaudis. Ainsi, un seul match sur 3 000 a été annulé.
NN : Et c’est celui dont tout le monde a parlé.
SL : Oui. Tous les médias internationaux en ont parlé. Je ne veux pas dire que ce match n’aurait pas dû faire l’objet d’une couverture médiatique. Le gouvernement ne peut pas nier le fait qu’il n’a pas réussi à assurer la sécurité des joueuses pour ce match. Cependant, la manière dont les médias internationaux ont amplifié l’événement cache certainement des motivations politiques.
À mon avis, la situation est toujours aussi dangereuse, avec tous ces incidents qui ne sont pas vraiment rares au Bangladesh, comme les agressions de femmes dans l’espace public. Cependant, le sentiment, ou plutôt la perception, des femmes qui vivent dans ce pays s’est détérioré.
NN : Quelle a été la réponse du gouvernement intérimaire aux manifestations, aux demandes de mesures visant à garantir la sécurité des femmes et à obtenir justice pour les crimes commis à leur encontre ?
SL : Au cours des neuf derniers mois, nous n’avons vu qu’un seul cas de viol faire l’objet d’un procès rapide et d’un verdict contre ses auteurs, ce qui n’est pas vraiment une bonne chose, car lorsque l’on accélère trop le processus judiciaire, cela peut soulever des questions sur le respect des procédures et ce genre de choses. Ce qui s’est passé, c’est qu’un cas de viol sur une mineure – je pense qu’elle était vraiment encore une enfant – a provoqué la colère de tout le pays et tout le monde s’est insurgé, obligeant les autorités à montrer qu’elles faisaient quelque chose.
Je suis assez déçue de la manière dont le gouvernement a géré toute cette situation de violation des droits des femmes – leurs droits humains, leur droit d’être présentes dans la sphère publique. Je pense que cette déception vient aussi du fait que nous attendions davantage, car ces personnes sont toutes des défenseurs des droits humains, des droits environnementaux et d’autres questions liées aux droits des femmes depuis plusieurs décennies. Elles sont au pouvoir et nous recevons des messages contradictoires, et ce à un moment crucial où les femmes tentent de s’affirmer et de faire entendre leur voix pour défendre leurs droits. C’est alors que les groupes fondamentalistes de droite les en empêchent, en essayant de leur imposer des barrières. Et lorsqu’ils agissent ainsi et violent les droits des femmes, ils continuent à le faire sans que le gouvernement n’émette de message clair pour dire « nous n’accepterons pas ces crimes » et nous ne voyons pas qu’ils prennent des mesures pour mettre fin à ce genre de choses. Ce n’est qu’après coup, après que les protestations se sont multipliées, qu’il y a eu beaucoup de manifestations et que l’opinion publique s’est mobilisée, qu’ils montrent qu’ils essaient de faire quelque chose.
Cela envoie en fait un très mauvais message aux femmes du pays, leur indiquant que leur gouvernement ne les soutient pas et qu’elles sont en réalité seules dans cette situation. Je tiens également à souligner le fait que ces attaques et ces actions concertées pour empêcher les femmes d’obtenir l’égalité des droits portent parfois sur l’héritage ou les revenus. Lorsque le rapport de la commission des femmes du gouvernement intérimaire a été rendu public, nous avons assisté à une nouvelle vague de protestations et de critiques contre les droits des femmes, les féministes et les militantes des droits des femmes à travers le pays. Cela a commencé par le « slut shaming » (littéralement « honte aux salopes ») à l’encontre de femmes bien établies, des aînées qui ont été actives dans le mouvement, qui ont milité en faveur des droits humains et des droits des femmes durant de longues années. Nous les connaissons toutes et ce sont des militantes respectables. Ces personnes ont été victimes de cyberharcèlement, elles ont été insultées de manière très inquiétante et nous étions toutes très perturbées.
Nous avons ensuite vu des femmes manifester leur colère juste après les viols et organiser des manifestations. Juste après les grands rassemblements des fondamentalistes contre les droits des femmes, nous avons également assisté à de grands rassemblements de femmes à Dacca, auxquels ont participé des femmes de tous horizons. Ces rassemblements ont été organisés par financement participatif, car une grande partie du mouvement des femmes bangladaises est souvent critiqué et accusé d’être inféodé aux idées féministes occidentales, et en particulier par les membres du mouvement des femmes organisées en ONG. Parce que cela s’inscrit dans une logique commerciale. Quand on compare les mouvements organisés par des ONG en Occident et dans des pays comme le Bangladesh, on constate une certaine différence, car ici les ONG peuvent difficilement être indépendantes. Elles dépendent beaucoup du gouvernement pour de nombreux aspects, ainsi que des bailleurs de fonds étrangers. Ce moitree jatra [2], organisé par des femmes, n’était donc pas un groupe structuré. C’était comme si tout le monde – il y avait environ 500 femmes ou plus – avait formé un groupe WhatsApp et, grâce à ce groupe, avait organisé ce grand rassemblement à Dacca à la mi-mai, qui a fait beaucoup de bruit. Les gens en parlaient. Beaucoup de personnes se sont également jointes au mouvement.
Elles sont en train de redéfinir la notion de sororité. D’un côté, l’idée selon laquelle les militantes des droits des femmes et les féministes sont toutes des membres de la Ligue Awami est une perception courante à Dacca. Ainsi, lorsque ces femmes ont essayé de s’organiser, elles ont dû lutter contre l’inaction et l’absence de mesures de la part du gouvernement d’une part, et d’autre part, elles ont également dû prouver que le mouvement des femmes au Bangladesh pouvait réellement se développer de manière indépendante sans être qualifié d’« Awami » ou de nariwadi. Le mot bengali pour désigner une féministe est nariwadi, qui est devenu un mot injurieux en raison de toutes ces connotations. C’est pourquoi elles ont dû faire des allers-retours pour essayer de créer ou d’organiser quelque chose qui soit libre de ces deux étiquettes. Elles ne voulaient pas être étiquetées comme étant financées par le gouvernement ou par l’Awami, car dès que vous dites quelque chose contre le gouvernement, vous avez tendance à être étiqueté comme sympathisant de l’Awami au Bangladesh actuellement, ou si vous dites quelque chose en faveur des femmes, vous mettez en colère toutes sortes de personnes. Cela montre donc qu’il est en fait nécessaire de s’organiser et d’être présent dans la sphère publique. Et si vous le faites, vous pouvez mettre tout le monde en colère. Cela nous confirme donc que notre action porte ses fruits.
NN : Le combat se déroule donc sur plusieurs fronts.
Vous nous avez montré comment, dans le cas de ces matchs de football, les médias ont exagéré l’importance d’un seul incident au cours duquel un groupe religieux de droite avait interrompu un match. Les deux autres matchs, qui avaient été annulés, ont en fait été reprogrammés. Mais je voudrais vous interroger sur le rôle des partis islamiques au Bangladesh après la révolution de la mousson. L’un d’entre eux en particulier, le plus important, le Jamaat-e-Islami, a un lourd passé, car il n’a pas soutenu la guerre de libération du Bangladesh en 1971. Ses orientations conservatrices n’ont pas été particulièrement populaires au Bangladesh pendant toutes ces années et la société civile a en général une attitude laïque, ce qui a également nui aux succès électoraux du Jamaat. Lorsque la révolution de la mousson a éclaté, le Jamaat en a profité pour se présenter comme un allié des révolutionnaires. Et le mois suivant, il a tenté de se présenter comme un parti progressiste et inclusif. Comment voyez-vous le rôle de ce Jamaat renaissant lorsqu’il s’agit du sort et du progrès social pour les femmes ?
SL : C’est une question très difficile, car dans la sphère publique, ce que nous voyons, ce qu’ils disent aux gens, c’est que s’ils arrivent au pouvoir, ils accorderont des droits égaux aux femmes. Cependant, nous savons également que le Jamaat fonctionne d’une manière qui n’est pas toujours claire pour la population, car il existe différents types d’organisations, comme les cercles d’étude, qui ne sont pas vraiment des organes politiques, mais qui remplissent différentes fonctions, afin de créer un climat d’opinion en leur faveur.
Avec ce rapport de la Commission de réforme des affaires féminines, il est devenu assez clair que différents milieux n’étaient en fait pas d’accord avec l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, qui est inscrite dans notre constitution. La manière dont ils ont traité cette question, la manière dont ils l’ont abordée avec les mots qu’ils ont utilisés, la logique et le raisonnement qu’ils ont avancés, tout cela a en fait révélé leur mentalité patriarcale et le fait qu’ils ne considèrent pas les droits des femmes comme égaux à ceux des hommes. Il est clair que les femmes du Bangladesh qui s’organisent et qui tentent de faire entendre leur voix savent qui se positionne où. Le plus intéressant est le Jamaat-e-Islami qui, en raison de son rôle historique, a eu beaucoup de mal à se faire une place dans la politique bangladaise. Cependant, avec le soulèvement de juillet, nous avons vu que leur plus jeune génération a tenté de gagner en puissance. Et elle y est parvenue, car des personnes qui n’auraient jamais accepté de s’asseoir à la même table que des membres du Jamaat-e-Islami ont commencé à le faire. Il y a donc eu un certain degré d’acceptation, comme si, en raison de leur participation au soulèvement de juillet, les dirigeants actuels ne semblaient désormais plus liés à leur passé collaborationniste, en particulier les sections étudiantes dont les membres n’étaient même pas nés en 1971. Ils ne portent donc pas, ou du moins n’ont pas porté, le lourd fardeau du génocide de 1971, ni celui d’avoir collaboré au génocide de 1971.
Cependant, la manière dont ils s’y prennent, comme dans le cas des femmes, la manière dont ils se sont manifestés et ont tenté de délégitimer la guerre de libération de 1971, la manière dont ils ont voulu délégitimer et continuent d’essayer d’effacer les noms des combattants de la liberté, réduire leurs privilèges et autres, cela ne joue pas en leur faveur car, selon moi, pour les Bangladais.e.s, la guerre d’indépendance de 1971 et le génocide sont des points non négociables. Et à cause de cela, le Jamaat-e-Islami tente de manière plus agressive d’effacer son rôle en 1971, ou de ne montrer aucun remords pour ce qu’il a fait, de ne pas être tenu responsable de ses actes, ce qui ne va pas plaire aux électeurs ordinaires. Je pense donc que plus ils se montrent agressifs, moins ils seront appréciés.
Si des élections libres et équitables sont organisées, où les gens peuvent se rendre aux urnes sans crainte, alors je pense que ces éléments joueront un rôle très important. Cependant, s’il n’y a pas d’élections, c’est une tout autre histoire. S’il n’y a pas d’élections, ou si quelque chose d’autre se produit, alors ce type d’agressivité politique pourrait les aider à prendre pied dans le prochain gouvernement.
D’après ce que je comprends ou ce que je pense, le Jamaat-e-Islami a montré son jeu en matière d’émancipation des femmes. En effet, beaucoup de ses membres ont tenu des propos dans des discours et des émissions-débats qui ont clairement irrité les femmes, car elles ont pu constater à quel point elles n’étaient pas considérées comme les égales des hommes. Et le fait est qu’il reste encore beaucoup à faire pour les femmes des régions les plus reculées, les femmes marginalisées issues de différentes origines ethniques et religieuses, ainsi que les femmes qui n’ont tout simplement pas accès à l’éducation ou à des activités génératrices de revenus dans les régions très reculées du Bangladesh.
Ces femmes ont en fait besoin de mesures d’action positive pour pouvoir exercer leur libre arbitre, qui a été supprimé par l’annulation du quota, ce qui a été le moteur principal du soulèvement de juillet. C’est donc un autre problème auquel les femmes vont être confrontées dans les mois et les années à venir. Bien qu’il existe des niches où les femmes sont plus privilégiées et ont davantage d’accès et de droits, nous avons aussi trop de femmes qui ne bénéficient pas d’une égalité des chances qui leur permette de contribuer au développement du pays sur un pied d’égalité.
NN : Voilà donc pour le Jamaat, qui maintient sa position conservatrice. Il a montré son jeu. Mais un dialogue s’est engagé entre eux et les organisations de femmes, ce qui constitue peut-être une avancée sans précédent au Bangladesh. Mais qu’en est-il des autres partis islamiques comme l’Islami Andolan ? Lorsque nous avons discuté de la réalisation de ce podcast il y a quelques semaines, vous avez dit que la Ligue Awami, sous la direction de Sheikh Hasina, avait en fait réussi à contenir les tendances extrémistes de ces partis. Cela s’explique peut-être simplement par la nature très autocratique de Hasina et de son gouvernement, mais le fait est qu’ils ont été tenus en échec.
SL : Tout le monde était tenu en échec. Personne n’avait donc la possibilité de s’exprimer. Quiconque s’exprimait pouvait être arrêté. Toute dissidence était donc traitée de manière très brutale et avec beaucoup de violence. En démocratie, on ne peut pas vraiment accepter que certains groupes ayant des positions idéologiques différentes soient réduits au silence. Sheikh Hasina régnait donc de manière autocratique, avec un autoritarisme tel que personne ne pouvait s’exprimer. Aujourd’hui, l’espace est ouvert, les gens peuvent s’exprimer. Et comme ces groupes ont des idées très extrêmes, je crois comprendre qu’ils ont très peu d’importance sur le plan électoral. Donc, afin de gagner du terrain dans le paysage politique national, ils essaient de faire autant de bruit que possible afin d’être considérés comme significatifs. Si l’on considère leur pourcentage de voix, ils sont vraiment négligeables. De plus, la gauche est très faible, désorganisée et divisée, et elle a été détruite comme beaucoup d’autres forces. À cet égard, je pense que ces groupes islamiques, qui sont actuellement très virulents et font beaucoup de bruit, ont également recours à une stratégie politique pour rester visibles dans la sphère politique. Les femmes et les minorités ont peur de ce genre de bruit, car il menace notre existence même, notre survie, notre accessibilité, notre flexibilité et notre liberté de mouvement. Là encore, le rôle du gouvernement serait crucial et primordial. Les règles fondamentales de l’État de droit n’ont pas été complètement rétablies. La police n’est pas là, beaucoup de policiers sont partis et ne sont jamais revenus, leur moral est vraiment bas et personne ne les écoute, etc.
NN : Je voudrais revenir sur les années Hasina et sur le sort réservé au mouvement féministe au Bangladesh pendant cette période. A-t-il également souffert de la même répression des libertés observée à tous les niveaux ?
SL : Je dirais que la situation était différente. Hasina ayant réprimé les différentes factions politiques islamiques, le mouvement féministe soutenu par les ONG s’est en fait rangé du côté du régime Hasina. Il soutenait donc le régime de Hasina, qu’il considérait comme « favorable aux femmes ». Nous avons observé un phénomène similaire chez les militants culturels, qui affirmaient que le gouvernement de Hasina était favorable à la culture. Ils n’ont donc rien fait, ils n’ont monté aucune pièce de théâtre ni entrepris aucune action qui aurait pu être considérée comme anti-Ligue Awami ou même anti-gouvernementale. Il s’agissait de mouvements féministes institutionnalisés, ou plutôt d’un mouvement féministe très dépendant du financement et du soutien du gouvernement, par exemple.
Il y avait beaucoup de personnes engagées dans le mouvement féministe. Mais elles étaient toujours favorables au gouvernement de la Ligue Awami, car elles entretenaient avec lui une sorte de relation de réciprocité. Au final, c’est la cause des femmes qui en a pâti. Malheureusement, malgré toutes ces ONG et tous ces financements qui sont arrivés au Bangladesh soi-disant pour aider les femmes, le vrai travail à faire dans la société était de faire comprendre aux gens que les hommes et les femmes devraient être traités de la même manière, comme des citoyens égaux. Mais ça n’a jamais été fait. Ça n’a même jamais commencé. Tout ce qu’on a fait, c’était des choses superficielles, parce qu’il fallait soutenir le gouvernement.
C’est pourquoi le travail en profondeur n’a jamais été fait, à un point qui nous permettrait de voir des changements dans la société. Car même si l’on considère les cinq décennies qui ont suivi l’indépendance, les fonds qui ont été alloués à l’autonomisation des femmes, s’ils avaient été investis aux bons endroits… Et le dialogue avec les chefs religieux n’a jamais eu lieu, car c’était un sujet tabou. Le véritable travail nécessaire pour que les femmes soient traitées comme des citoyennes à part entière n’a même jamais commencé. Ni dans les manuels scolaires, ni dans les écoles et les universités, ni dans le cadre de discussions entre les responsables féminines et les chefs religieux des deux religions. Je dirais même que ça n’a pas été le cas non plus pour les hindous au Bangladesh. Et au vu de la situation des hindous au Bangladesh et des menaces et de la précarité auxquelles ils sont confrontés actuellement, même lorsque, par exemple, nous avons discuté du rapport de la commission des femmes, qui proposait en fait d’accorder une sorte de droit à l’héritage, si les parents sont disposés à le transmettre. Il ne s’agit donc pas d’une obligation. Les gens peuvent choisir un régime successoral religieux ou civil. Cela a suscité des réactions très négatives de la part des dirigeants islamiques et hindous. Je pense que des choses similaires se produiraient pour les communautés ethniques minoritaires autochtones des régions montagneuses de Chittagong. En effet, lorsque nous avons organisé le moitree jatra [voir note 2.], nous avons dû faire face à tout cela, car il existe différents types de féministes, différents types de militantes des droits des femmes qui voulaient se rassembler et défendre leurs droits fondamentaux. Mais sur de nombreuses questions, elles n’étaient pas d’accord. C’est là que nous avons pu constater que les dirigeants hindous et musulmans parlaient le même langage. La question du droit à l’héritage est l’un des éléments qui ont permis cette convergence.
NN : Pouvez-vous nous présenter certaines des autres recommandations importantes de la commission des femmes ? Je sais qu’il y en a plus de 400, mais quelles sont les principales qui font l’objet de discussions ou celles qui suscitent le plus de tensions actuellement ?
SL : Permettez-moi de souligner ou d’identifier les points qui, selon moi, étaient révolutionnaires. Par exemple, nous avons essayé d’uniformiser le code de la famille afin qu’il existe une loi civile en matière d’héritage, de divorce et de garde des enfants après le divorce. C’est une chose pour laquelle les militantes féministes et les militantes des droits des femmes se battent depuis au moins deux ou trois décennies. C’est quelque chose dont les femmes du Bangladesh ont besoin. En effet, nous sommes désormais plus actives sur le marché du travail et de l’emploi, les femmes gagnent donc leur propre argent et sont parfois la seule source de revenus de la famille, en raison des nombreux cas d’abandon et de divorce du fait des maris. De nombreux maris vivent loin de chez eux, car ils sont travailleurs migrants.
Une autre question importante à mettre en avant concerne les droits des travailleuses, des femmes de la classe ouvrière. Il faut saluer les propositions qui ont été faites à ce sujet. Il s’agit notamment de l’égalité des droits en matière de rémunération, de congés et d’autres types de droits des travailleurs, en particulier des travailleurs migrants. En effet, beaucoup de travailleurs migrants bangladais sont des femmes qui partent principalement vers les pays du Golfe, où elles sont souvent victimes de violences physiques et sexuelles, au point d’être rapatriées sous forme de cadavres. Lorsque ce type de crimes deviendra trop coûteux, les employeurs devront changer leur façon de faire, ce qui profitera indirectement aux travailleuses et aux travailleuses migrantes. La formation professionnelle, la mise en place de crèches, l’octroi de congés paternité et maternité sont également des mesures qui correspondent à l’évolution démographique du Bangladesh, où les femmes font désormais partie de la population active. Elles sont le soutien financier de nombreuses familles. Il a également été question de la marginalisation que subissent les femmes issues de différentes minorités ethniques autochtones, qui est renforcée par des facteurs multiples, comme vous le savez. C’est donc là aussi un point qui a été soulevé.
L’attention a également été attirée sur la nécessité de reconnaître le travail domestique non rémunéré comme une part de la contribution au sein de la famille. Ce sont donc là autant de pistes importantes que le gouvernement intérimaire et le gouvernement élu devront suivre pour s’assurer que la voix des femmes soit entendue. La proposition de créer 300 nouveaux sièges au parlement pour les femmes a été très contestée, et je pense qu’elle sera également contestée par de nombreuses féministes radicales. C’est parce que ce n’est pas vraiment faisable pour le moment, car nous avons actuellement 350 sièges réservés aux femmes. La Commission de réforme électorale a proposé 100 sièges réservés aux femmes, mais là au suffrage direct. La même chose a été proposée par la Commission de réforme constitutionnelle et par certaines organisations de femmes. Cependant, la commission spéciale a proposé 300 sièges.
Lorsque j’ai demandé à la présidente de la commission « pourquoi en demander autant ? », elle m’a répondu : « Demandons le tank. Ils ne nous donneront qu’un couteau ». C’est quelque chose qui, dans ce domaine, nous a toujours été présenté comme un objectif à atteindre, car la société ou les gens puissants ne nous laisseraient pas l’obtenir. Ils ne nous donneraient rien. Alors cette fois-ci, elles ont voulu revendiquer le maximum possible. Si nous parvenons à atteindre tous ces objectifs, ce sera alors le « rêve de Sultana », le naristan (le pays des femmes) dont Begum Rokia a parlé il y a une centaine d’années.
Cependant, la façon dont les partis islamistes – et même les autres partis moins religieux ou plus laïques – ont réagi à cela nous montre très clairement que nous avons encore un long chemin à parcourir, car les recommandations de réforme qui ont suscité le plus de friction et dont on a le plus parlé n’étaient pas vraiment les plus importantes. Ce sont celles qu’ils ont choisies, triées sur le volet, pour délégitimer la commission et ses propositions et recommandations. Parce que ces recommandations étaient révolutionnaires. Quand on veut que les femmes aient les mêmes droits en matière d’héritage, dans tous les autres domaines de la vie, dans tous les autres secteurs, alors cela les menace vraiment.
Pour nous empêcher de revendiquer cela, et dès la présentation du rapport, le professeur [Mohammad] Yunous a déclaré qu’il fallait que ce rapport soit imprimé et distribué aussi largement que possible. Telle a été sa première réaction, car il s’agit d’un véritable manifeste. Les conservateurs ont alors pris peur à l’idée que, si ces mesures étaient mises en œuvre, les femmes obtiendraient de plus en plus de droits et d’égalité, ce qui menacerait leur façon de faire de la politique, n’est-ce pas ? C’est pourquoi leur réaction a été très vive. Elle est venue de tous les horizons. Comme les femmes ne sont même pas censées vouloir ce qu’elles désirent, elles devront toujours modérer leurs rêves. C’est également un autre moment révolutionnaire que les femmes bangladaises qui ont été consultées par la commission aient réellement projeté leurs rêves les plus ambitieux. Et ces rêves les plus ambitieux ont été inclus dans le rapport de la commission.
NN : Si vous deviez résumer, comment voyez-vous l’avenir immédiat des femmes au Bangladesh ?
SL : Il y aura beaucoup de luttes, car la culture politique est telle que l’opinion des femmes sur la politique n’est pas toujours considérée comme pertinente, car les femmes « ne comprennent pas la politique ». Et ce sont toujours les hommes qui ont le dernier mot. Dans cette culture politique, lorsque les femmes tentent de se faire une place sur le podium ou à la table des discussions et des débats, elles doivent faire face à beaucoup de pressions. On peut voir certaines d’entre elles à la télévision, face aux caméras, et constater à quel point les hommes sont agressifs. Lorsque vous êtes dans la sphère publique, sous le regard du public, vous êtes déjà considérée comme une mauvaise femme, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas une femme bien, n’est-ce pas ? Vous êtes carriériste, matérialiste, féministe, peu importe. Ce sont tous des mots péjoratifs pour les femmes. Cependant, les femmes qui ont été victimes de misogynie et traitées de tous les noms ont mis à profit la leçon qu’elles ont tirée du soulèvement au cours duquel les étudiant.e.s ont réhabilité le mot razakar [3].
Les femmes ont donc repris le mot besha (salope). Elles ont donc essayé de faire de même, ce qui a suscité de nombreuses critiques dans la société. Cependant, elles n’ont pas fléchi et leur réaction a été : « Très bien, peu importe ». Aujourd’hui encore, on nous traite de salopes. Même si vous n’avez rien fait, même si vous n’avez rien dit, le simple fait d’être présentes à toutes ces manifestations vous exposait à être prises pour cible par n’importe qui. Le simple fait d’être présentes vous rendait vulnérables. On a exagéré ce phénomène de stigmatisation. Mais je pense que les femmes y ont répondu de manière très politique.
NN : Pouvez-vous nous faire quelques recommandations ? Il peut s’agir de livres, de films ou d’autres podcasts afin que les auditeurs puissent mieux comprendre t
SL : Le premier qui me vient à l’esprit est Sisters in the Mirror d’Elora Shehabuddin, qui est sorti l’année dernière ou l’année précédente, je crois. Il y a aussi Sultanah’s Dream de Rokeya Sakhawat Hossain, un roman écrit il y a 110 ans, mais qui permet encore aujourd’hui de comprendre où en sont les femmes bangladaises.
Source – Himalmag, 21 janvier 2026 :
https://www.himalmag.com/politics/bangladesh-samina-luthfa-women-gender-islamist
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77824
Notes
[1] La ligue Awami, (« ligue du Peuple »), a joué un rôle majeur dans l’indépendance du Bangladesh. Elle a été dissoute suite à la révolution de Juillet 2024. Pour des précisions sur l’histoire depuis l’indépendance, voir « La montée du fondamentalisme au Bangladesh : société, politique et future crise –
Un aperçu »
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75311
[2] Marche de solidarité des femmes, mouvement de protestation organisé chaque année particulièrement autour du mois de mai, pour exiger l’égalité des droits, la fin des violences sexistes et des réformes dans la société.
[3] « traître » « collabo », terme historiquement utilisé de manière péjorative pour désigner les forces paramilitaires pro-pakistanaises qui ont commis des atrocités pendant la guerre d’indépendance de 1971.
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