Tiré de Entre les lignes et les mots
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24 août 2026
Si l’on jette un regard en arrière et que l’on se remémore certaines des affaires les plus médiatisées d’agressions sexuelles en Espagne ces dernières années, on constate immédiatement que la plupart se sont déroulées dans des lieux de vie nocturne : du viol collectif commis par « La Manada », qui a eu lieu dans un hall d’immeuble pendant les fêtes de San Fermín à Pampelune, jusqu’à l’agression sexuelle commise par le footballeur Dani Alves sur une jeune femme dans les toilettes d’une discothèque en Catalogne, en passant par l’affaire Diana Quer à La Corogne, abusée et assassinée par José Enrique Abuín Gey, alias « El Chicle », alors qu’elle rentrait des fêtes populaires d’A Pobra do Caramiñal durant l’été 2016. C’est peut-être après l’affaire des jeunes filles d’Alcàsser que la violence sexuelle a commencé à être abordée pour la première fois dans les médias de notre pays : trois mineures valenciennes âgées de 13 et 14 ans qui ont été enlevées, violées, torturées et finalement assassinées en novembre 1992 alors qu’elles se rendaient dans une discothèque en début d’après-midi.
Il ne fait aucun doute que le discours dominant autour de ces violences a eu tendance à établir un lien dangereux entre les sorties nocturnes, l’été et le risque. La médiatisation excessive de ces cas brutaux a joué un rôle clé pour mettre en lumière le caractère structurel et patriarcal de ces violences, et pour souligner que le genre est un facteur de vulnérabilité. Mais elle a également occulté un fait très important : la plupart des agressions sexuelles n’ont que peu, voire rien à voir avec ce que l’on voit à la une des médias généralistes. Celles-ci, au contraire, se produisent dans la sphère privée, sont le fait de personnes proches de la victime, et ne sont presque jamais portées devant les tribunaux. Il s’agit de violences silencieuses, quotidiennes et, de ce fait, socialement enfouies dans l’impunité. De nombreuses et nombreux experts en matière de genre alertent sur le fait que lier ces agressions à la fête et à l’été ne se contente pas de masquer de nombreux autres cas souvent plus représentatifs : cela contribue également à restreindre considérablement la liberté sexuelle des femmes lorsqu’elles occupent l’espace public.
Pour conceptualiser ce qui se passe avec les mythes répandus autour de la violence sexuelle, l’Observatoire Noctámbul@s – dont le travail consiste à analyser ces violences survenues dans les lieux de loisirs nocturnes – parle d’une « logique de l’exception » : les récits hégémoniques sur les agressions, fondés sur des cas exceptionnels et/ou extrêmes comme celui de « La Manada », finissent par agir, en dernière instance, sur les corps féminisés comme s’il s’agissait d’une règle générale. Par le biais de mécanismes implicites de responsabilisation et de culpabilisation, qui ont historiquement accompagné les femmes, « un système de contrôle et d’intimidation collective s’instaure, qui conduit à l’autocensure et au contrôle de leur sexualité », indiquent-ils dans un rapport. La culpabilité, soulignent-iels, est un sentiment récurrent dans ces cas où il semble que si la victime a subi une agression, c’est parce qu’elle a librement disposé de son corps ou même consommé des substances dans certains lieux de loisirs et de fête.
« À Madrid, seules 28% des femmes victimes d’un viol en dehors du cadre du couple désignent un inconnu comme agresseur »
Alors que la peur de subir des agressions lors des sorties nocturnes a fini par contraindre de nombreuses jeunes femmes à restreindre leurs mouvements, ce qui a un impact direct sur leur liberté de mouvement, les données de la macro-enquête sur la violence de genre révèlent ce qui suit : 68,5% des femmes ayant subi un viol en dehors de leur couple déclarent que l’agression a eu lieu dans une maison, 16,3% qu’elle s’est produite dans des espaces ouverts tels que des rues ou des parcs, et 11% que le viol a eu lieu dans des lieux de fête (7,3% dans des discothèques, des bars, etc., et 5,9% dans des lieux de fête en plein air). En d’autres termes, les agressions survenues dans des lieux de loisirs nocturnes constituent une minorité par rapport à celles qui se produisent dans la sphère privée. Une autre étude récente, menée à plus petite échelle par la mairie de Madrid, révèle que dans 65% des cas d’agression sexuelle dans la capitale, les agresseurs étaient des hommes connus de la victime. Seules 28% des femmes ayant subi un viol en dehors du cadre du couple désignent un inconnu comme agresseur.
Tous ces cas, qui sont rarement consignés, se caractérisent par un nombre inquiétant de non-plaintes, en raison de la complexité qu’implique le fait de reconnaître la violence et d’en parler publiquement. Briser le silence devient alors un exercice quasi impossible. « Il est souvent très difficile de porter plainte contre son oncle, son père, son frère, son cousin ou son grand-père. La plupart des délits sont commis au domicile même de la victime, selon le ministère de l’Intérieur. Cela signifie qu’il faut avoir une relation banale avec la personne qui t’a agressée sexuellement ; il faut donc démystifier cette idée reçue selon laquelle on va se faire violer en rentrant d’une soirée », prévient Beatriz Martos, responsable des campagnes pour les droits humains des femmes chez Amnesty International Espagne. Martos estime, à cet égard, que les mythes sur la terreur sexuelle ont pour conséquence « que nous nous replions davantage dans l’espace domestique pour éviter la rue ». Cette sous-déclaration des violences sexuelles domestiques s’explique également par des facteurs tels que la peur de ne pas être crue, celle de l’ostracisme, celle de devoir continuer à vivre avec l’agresseur ou encore le lien familial qui nous unit à lui.
Discipline de la sexualité
Malgré les chiffres cités, qui permettent de dresser un tableau moins alarmiste quant aux dangers potentiels de la vie nocturne en matière de violence machiste,l’association féministe Clara Campoamor souligne, dans la même veine que Martos, que la peur d’être victime d’agressions dans les bars ou les discothèques a souvent des effets symboliques très importants à long terme. « Nous sommes nombreuses à éviter de sortir seules le soir, à accepter de modifier notre façon de nous habiller, à avoir normalisé le fait de partager notre localisation avec des proches ou des amies, ou à veiller à rentrer accompagnées. Cela représente la restriction ultime de notre autonomie et de notre droit à profiter librement de l’espace public ainsi que de la vie sociale et sexuelle », explique à CTXT Izaskun Gutiérrez, éducatrice sociale au sein de cette association de référence dans la dénonciation des violences machistes.
Outre cette hypervigilance acquise par les jeunes femmes, des mécanismes de silence et d’impunité envers de nombreux agresseurs se mettent également en place par inertie ; ceux-ci passent souvent inaperçus dans les médias et font rarement la une. « Il est beaucoup plus difficile d’identifier comme agresseurs potentiels les personnes qui font partie de notre quotidien et avec lesquelles nous interagissons ; il est en revanche beaucoup plus facile d’imaginer une personne inconnue, sans visage, qui, un jour, dans un coin d’une discothèque, nous agresse », explique María Giaever, titulaire d’un doctorat en sociologie et collaboratrice de l’Observatoire Noctámbul@s.
Selon elle, on a assisté ces dernières années à un véritable engouement des médias pour un type très précis de violence qui détourne le regard de ce qui est structurel et quotidien. La construction patriarcale de la sexualité a historiquement conduit à sa domestication et à sa discipline « au nom de la sécurité des femmes ». Cette perception de la sécurité, souvent utilisée de manière détournée pour restreindre la liberté des femmes, découle également d’une expérience vécue dès l’enfance qu’il ne faut pas négliger.
Un effet symbolique sur la liberté sexuelle
Comme on ignore presque toujours la prévalence de cette réalité quotidienne et que l’on mythifie les agressions commises dans des lieux tels que les soirées, de nombreuses femmes décident inconsciemment d’éviter les lieux que l’on pourrait qualifier de plus « masculins ». Par exemple, un autre rapport de Noctámbul@s montre que près de 80% des femmes ne choisiraient pas les raves comme lieu de loisirs et que 60% d’entre elles ne fréquenteraient pas non plus les « parking parties ». En revanche, les lieux où elles sont les plus nombreuses sont les soirées à domicile ou les événements organisés par des entreprises privées, des mairies et des associations.
C’est là qu’intervient non seulement l’idée d’une auto-répression de la liberté de mouvement, mais aussi celle de la consommation de substances face à la panique sexuelle collective. Nous savons que l’alcool et les drogues ont traditionnellement servi à légitimer la violence chez les hommes et, en même temps, à culpabiliser les victimes sur la base de divers stéréotypes de genre liés à la féminité. En d’autres termes, ce n’est pas seulement la présence dans l’espace public la nuit qui est restreinte par crainte de subir certaines agressions, mais aussi la consommation de substances. En ce sens, en règle générale, cette rhétorique a pour conséquence que les femmes consomment de préférence des drogues légales, moins stigmatisées et socialement associées à une moindre perte de contrôle du comportement.
« Les agressions par soumission chimique représentent moins de 1% du total chez les femmes âgées de plus de 16 ans »
Mais toute une série de stratégies défensives ont également été mises en place – tant au niveau des soins collectifs entre femmes qu’au niveau individuel – pour éviter l’ingestion involontaire de substances (alors que les agressions par soumission chimique ne représentent même pas 1% du total chez les femmes de plus de 16 ans). Comme l’explique Burgos, les vernis à ongles, les bandelettes réactives et autres kits sont développés depuis plus d’une décennie afin, en principe, de prévenir les agressions sexuelles par soumission chimique.
Il est essentiel de parler ouvertement de ces moyens visant à neutraliser la volonté des femmes à l’aide de psychotropes, mais le faire en partant d’une surreprésentation de ces cas, ce qui crée un climat d’alerte sociale, peut s’avérer contre-productif, soulignent les expertes. « La conséquence la plus immédiate de cela est la difficulté à identifier les violences et les agresseurs dans des contextes qui ne sont pas médiatisés et qui, par conséquent, restent en dehors de l’imaginaire de la violence sexuelle », souligne Noctámbul@s.
« À la suite d’affaires très médiatisées, comme les cas de drogage de l’été 2022, il existe une perception figée du phénomène de la soumission chimique et du lien entre la consommation de drogues et la violence. Les rares agressions survenues dans des lieux de vie nocturne où l’on trouve de l’alcool ou des substances sont le résultat d’une consommation volontaire », souligne Giaver. Une fois encore, le fait que la culpabilité et la maîtrise de soi intériorisée soient centrées sur les drogues s’avère très efficace pour détourner l’attention de la nature structurelle des inégalités entre les sexes. Les expertes rappellent que la violence sexuelle s’inscrit tant dans le modèle de domination que dans la dimension morale et subjective de la crédibilité.
La construction sociale du monstre qui commet des violences la nuit
Le Col.lectiu Punt 6, une organisation qui aborde l’égalité des genres à travers l’urbanisme féministe, affirme que « nous, les femmes, avons été socialisées pour avoir peur de l’espace public, de la nuit et de l’inconnu. De plus, la violence devient quelque chose de banal dès notre plus jeune âge : on nous marque par des attouchements dans le métro ou par des remarques de harcèlement, qui bouleversent notre notion de sécurité ». Peu à peu, nous apprenons à contourner cette violence en nous rendant, dans une certaine mesure, responsables de la prévenir par tous les moyens à notre disposition, en nous convainquant que nous ne la méritons pas en raison de nos comportements.
La politologue et chercheuse féministe Nerea Barjola aborde cette question dans son ouvrage *Microphysique sexiste du pouvoir. L’affaire Alcàsser et la construction de la terreur sexuelle*, où elle affirme que les jeunes filles apprennent très vite à « se protéger » contre ce qui pourrait arriver. Une autogestion du risque qui a été encouragée de manière plus ou moins consciente par les médias de masse.
Dans ce contexte déformé qui exagère certains cas extrêmes de violence au point de les faire passer pour la norme (ce qui s’avère très utile pour assurer le contrôle sur la féminité), c’est la figure stéréotypée de l’agresseur-monstre qui prévaut. Ce paradigme de l’homme agressif, socialement inadapté et souffrant de troubles mentaux, qui s’en prend aux femmes la nuit. Un peu comme le « violeur de l’ascenseur », qui a fait la une des médias pendant des années en raison de ses innombrables délits sexuels et dont le mode opératoire consistait à aborder la nuit de jeunes filles sous la menace d’une arme pour les enlever et les violer.
On constate souvent que l’extrême droite s’est approprié ces figures « monstrifiées », si présentes dans l’imaginaire collectif, pour les associer aux hommes migrants et/ou issus de minorités ethniques, qu’elle considère comme des agresseurs sexuels violents presque par nature. « La plupart des reportages sont illustrés par des images des forces de l’ordre, ce qui alimente le sentiment d’un danger inévitable dû à la monstruosité des agresseurs, un danger qui ne peut être combattu que par la coercition ; d’autre part, on retrouve le récit de l’agresseur sans visage, alors qu’environ 45% des cas pris en charge aux urgences hospitalières sont des agressions commises par une connaissance », affirment les responsables de Noctámbul@s.
La construction sociale du monstre à combattre, souligne la journaliste et anthropologue Ana Burgos dans un article, empêche d’aborder la nature systémique du problème de la violence (les inégalités entre les sexes et la culture patriarcale du viol) qui traverse tous les processus de socialisation et les normes culturelles. « Lorsqu’on imagine un agresseur inconnu, malfaisant, cruel, souvent représenté à travers des préjugés de classe, racistes ou validisme (pauvre, issu d’une minorité ethnique ou fou), qui vous drogue pour vous violer (la partie émergée de l’iceberg des violences sexuelles), on détourne le regard du « fils sain du patriarcat », l’agresseur connu, le cousin, le voisin, le partenaire ou le patron », explique-t-elle dans son texte.
Alejandra Mateo Fano, 18/08/2026
https://ctxt.es/es/20260801/Politica/54837/violencia-sexual-ocio-nocturno-nerea-barjola-mujeres-libertad.htm
Traduit par DE
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