Tiré de Entre les ligne set les mots
Ces tendances positives constituaient un changement bienvenu après de longues années de déclin, le mouvement ayant été mis à mal par la désindustrialisation et des obstacles juridiques de plus en plus importants à l’organisation et au financement des syndicats.
Cependant, les rayons chauds de 2023 ont pris fin de manière glaciale le 20 janvier 2025, jour de l’hiver, lorsque Donald Trump a été investi pour la deuxième fois président des États-Unis. Bien que Trump ait lancé de nombreux appels à la classe ouvrière pendant sa campagne, en particulier à sa frange rurale, blanche et native [personne née aux Etats-Unis – NdT], ses actes ont été plus éloquents que ses paroles. Quelques mois après son entrée en fonction, son administration a décimé la main-d’œuvre fédérale et supprimé la négociation collective pour plus d’un million d’employé·es fédéraux qui avaient réussi à conserver leur emploi (Glass, 2025), a abrogé des dispositions anti-discrimination vieilles de 60 ans et a temporairement paralysé le Conseil national des relations du travail (NLRB), qui supervise les campagnes de syndicalisation et les processus de négociation collective.
Cet article met brièvement en lumière les progrès réalisés par le mouvement syndical américain sous l’administration Biden, passe en revue les principaux obstacles auxquels sont confrontés les travailleurs/ travailleuses étasunien·nes et leurs syndicats sous Trump, et propose des stratégies que les syndicats pourraient adopter pour les surmonter.
Les progrès pendant l’ère Biden
Le « Hot Labor Summer » (été chaud pour les syndicats) de 2023 n’est pas sorti de nulle part. Cette recrudescence des luttes et de l’organisation des travailleurs/travailleuses est le résultat de la convergence de trois facteurs sous l’administration Biden entre 2021 et 2024 : un marché du travail extrêmement tendu après la pandémie, un gouvernement fédéral favorable aux travailleurs/travailleuses et la politisation des jeunes travailleurs/travailleuses touché·es à la fois par la tendance à long terme à l’augmentation des inégalités de revenus et par les chocs à court terme de la crise financière de 2008 et de la pandémie de COVID-19. Dans ce contexte, l’administration Biden a donné à la NLRB les moyens d’agir en tant qu’organisme de surveillance véritablement favorable aux travailleurs/travailleuses, en rendant d’importantes décisions visant à protéger l’organisation syndicale et à stimuler la négociation collective. Dans le même temps, les travailleurs et les travailleuses elles et eux-mêmes ont lancé des campagnes de syndicalisation à la base dans des secteurs auparavant non syndiqués et ont recouru de manière plus militante à la grève et à d’autres formes d’action collective.
Au sein du NLRB, la conseillère juridique Jennifer Abruzzo a contribué à l’adoption d’une série de décisions historiques visant à sanctionner l’ingérence des employeurs dans les campagnes de syndicalisation et à accélérer la conclusion des premières conventions collectives. Dans l’affaire Thryv, Inc., 371 NLRB n°22 (2022), le Conseil a statué que les employeurs sont responsables de la quasi-totalité des préjudices financiers directs ou prévisibles, y compris la réintégration et le paiement des arriérés de salaire, résultant de licenciements antisyndicaux.
Dans l’affaire Cemex Construction Materials Pacific, LLC, 372 NLRB n°132 (2023), le Conseil a renforcé l’obligation des employeurs de reconnaître les syndicats nouvellement créés : lorsqu’il reçoit des demandes de reconnaissance étayées par des preuves d’autorisation majoritaire, un employeur doit soit reconnaître le syndicat, soit demander la tenue d’une élection organisée par le NLRB dans un délai de deux semaines. Tout manquement à cette obligation entraîne une injonction de négocier immédiatement, et si l’employeur choisit la voie électorale mais commet des pratiques déloyales pendant le processus, il doit négocier avec le syndicat quel que soit le résultat. Dans l’affaire Amazon.com Services LLC, 373 NLRB n°136 (2024), le Conseil a statué que le fait d’obliger les employé·es à assister à des réunions antisyndicales dans les locaux de l’entreprise — appelées « réunions captives » — constituait une violation de la loi nationale sur les relations du travail.
L’auto-organisation des travailleurs/travailleuses a également connu un essor pendant les années Biden, en grande partie grâce aux jeunes travailleurs/travailleuses nouvellement attiré·es par le socialisme démocratique et politisés par leur expérience en tant que « travailleurs/travailleuses essentiel·les » non protégé·es pendant la pandémie. Le nombre d’élections de représentation supervisées par le NLRB a doublé entre 2021 et 2024 (Poydock et al., 2025), avec des victoires syndicales dans plus de 75% des cas. Les mouvements d’opposition menés par les jeunes travailleurs/travailleuses ont redynamisé la direction des syndicats nationaux tels que l’United Auto Workers (UAW), et le nombre de grèves a considérablement augmenté, passant de seulement sept actions nationales impliquant 25 000 travailleurs/travailleuses en 2017 à 470 actions collectives impliquant plus de 539 000 travailleurs/travailleuses en 2023 (Ritchie, Kallas et Iyer, 2024).
L’attaque de Trump contre les travailleurs et les travailleuses
Malgré ces succès, le mouvement syndical n’a pas connu de croissance en termes absolus sous l’administration Biden : le taux de syndicalisation a chuté à seulement 9,9% en 2024 (BLS, 2025). Dans ce contexte de montée en puissance symbolique mais de déclin organisationnel, Trump a utilisé un discours néo-populiste pour remporter les élections de 2024, avant de rapidement dévoiler ses intentions anti-ouvrières. Les premiers à être directement visés ont été les employé·es fédéraux. À la fin de l’année, plus de 315 000 personnes avaient été contraintes de quitter la fonction publique fédérale, et les négociations collectives ont été unilatéralement suspendues pour plus d’un million de fonctionnaires fédéraux par décret, détruisant ainsi les droits de négociation de 84,4% des fonctionnaires fédéraux syndiqué·es, soit un·e travailleur/travailleuse étasunien·ne sur 14 couvert·e par une convention collective (Glass, 2025). Trump a également révoqué les décrets élargissant les garanties en matière de travail pour les sous-traitants fédéraux, suspendu la réglementation favorable aux travailleurs de l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA) et fermé les bureaux de la Mine Safety and Health Administration (MSHA).
Quelques jours après son entrée en fonction, Trump a licencié sans motif Gwynne Wilcox, membre du NLRB nommée par Biden. Ce licenciement a été jugé illégal par la justice fédérale, mais la Cour suprême des États-Unis a finalement suspendu l’ordonnance de réintégration de Wilcox, laissant le Conseil sans le quorum de trois membres nécessaire pour statuer sur les affaires ou exercer ses pouvoirs réglementaires. Les employeurs ont profité de ce vide juridique pour refuser de se conformer aux décisions régionales certifiant la création de nouveaux syndicats ou traitant des pratiques déloyales en matière d’emploi. Le 18 décembre 2025, le Sénat a rétabli le quorum en confirmant les personnes nommées par Trump — James Murphy et Scott Mayer — ainsi que la nouvelle avocate générale Crystal Carey. Toustes sont favorables aux employeurs et opposé·es aux syndicats, et sont susceptibles de revenir sur les décisions favorables aux travailleurs/travailleuses prises par le NLRB sous l’ère Biden.
Pour aggraver ces mesures, toute perspective de nouvelle campagne de syndicalisation est désormais sérieusement compromise par la croisade anti-immigré·es menée par l’administration. Les personnes nées à l’étranger représentent 19,2% de la main-d’œuvre américaine (BLS, 2025), ce qui signifie que tout effort sérieux à grande échelle visant à augmenter le taux de syndicalisation doit impliquer les travailleurs et les travailleuses immigré·es. Compte tenu de la vague actuelle de détentions et d’expulsions massives visant des travailleurs/travailleuses dont le seul délit est d’avoir un statut migratoire irrégulier, il est très improbable qu’un nombre important d’entre elles ou d’entre eux prennent le risque de s’exposer davantage en exerçant leur droit d’adhérer à un syndicat ou de participer à des manifestations syndicales.
Stratégies de survie
Bon nombre des avancées obtenues sous l’administration Biden se sont révélées tragiquement éphémères. Le mouvement syndical étasunien est aujourd’hui confronté à une triple crise politique, juridique et organisationnelle qui remet en question son avenir même. Nous pensons que cette crise multiple ne peut être surmontée qu’à l’aide de mesures radicalement nouvelles : prendre des risques, briser les contraintes institutionnelles et les interprétations conventionnelles de la loi, et exploiter les contradictions inhérentes à la situation politique actuelle. Les pratiques efficaces d’organisation à la base développées par les jeunes travailleurs/travailleuses ces dernières années doivent être étendues à l’échelle nationale, de nouvelles possibilités d’action collective en dehors du cadre du NLRB (National Labor Relations Board, Conseil national des relations du travail) – telles que la reconnaissance des syndicats minoritaires – doivent être explorées, les protections contre les pratiques déloyales en matière d’emploi doivent être renforcées au niveau infranational, et des fronts commun reliant le mouvement syndical à d’autres mouvements sociaux doivent être créés afin de protéger tous les travailleurs et toutes les travailleuses, indépendamment de leur appartenance syndicale ou de leur statut migratoire, contre les pires politiques de Trump. L’avenir du mouvement syndical étasunien– et, sans exagération, le sort de la classe ouvrière étasunienne dans son ensemble – dépend de la capacité des syndicats à relever ce défi.
Jana Silverman et Stanley Gacek
Jana Silverman est professeure invitée en relations internationales à l’Universidade Federal do ABC (UFABC).
Stanley Gacek est avocat spécialisé dans le droit du travail en Amérique du Nord et ancien directeur adjoint et responsable du bureau de l’OIT à Brasilia.
https://globallabourcolumn.org/2026/02/11/us-unions-face-a-fight-for-survival-under-trump/
Traduit par DE
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