Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/07/02/les-travailleurs-travailleuses-et-les-retraite%c2%b7es-iranien%c2%b7nes-apres-la-guerre-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup
2 juillet 2026
Selon l’agence de presse spécialisée dans les questions sociales ILNA, la manifestation ressemblait beaucoup à celles des semaines précédentes. Il ne s’agissait pas d’un événement nouveau, mais de la poursuite d’un mouvement qui ne s’est jamais interrompu : une semaine plus tôt, les retraité·es avaient manifesté sous une chaleur dépassant les 45 degrés Celsius, et la semaine d’avant, la même revendication avait été formulée à la même heure à Shush, Tabriz et Rasht.
Ces files d’attente devant les agences pour l’emploi ne sont que la partie émergée d’une rupture plus profonde, que la guerre de ce printemps a accélérée en sapant les fondements de la production du pays.
Début avril 2026, la campagne conjointe américano-israélienne a dépassé le cadre des sites nucléaires et militaires pour frapper au cœur même de l’économie civile. La stratégie était délibérée : il ne s’agissait pas seulement des usines, mais aussi de leurs unités de services publics, ces installations qui fournissent l’électricité et la vapeur sans lesquelles tout un complexe ne peut fonctionner. Selon les médias économiques iraniens, les complexes pétrochimiques de Mahshahr, d’Asaluyeh et d’ailleurs ont été touchés, mais le coup décisif a été porté à deux pôles d’approvisionnement, Fajr Energy et Mobin Energy, situés dans la zone économique spéciale de Pars. Cette zone concentre plus de 60% de la capacité pétrochimique du pays, et une fois ces deux sites mis hors service, la production aurait chuté de plus de 80%. Les raffineries de South Pars et de l’île de Lavan ont été touchées, et dans le secteur sidérurgique, les deux piliers du pays, Mobarakeh et Khuzestan, ont été endommagés. Diverses estimations évaluent le coût à près de 270 milliards de dollars, un chiffre qu’il convient de considérer comme approximatif.
Une frappe contre un pôle industriel ne se limite pas à une seule usine. Lorsque l’électricité et la vapeur sont coupées, les ateliers en aval qui dépendent des produits du complexe s’arrêtent également. L’objectif n’était pas de détruire une seule ligne, mais de briser la chaîne.
Un tsunami de chômage
La conséquence directe est ce que les militant·es appellent un « tsunami de chômage ». Selon diverses sources, entre un et deux millions de travailleurs/travailleuses ont perdu leur emploi, et environ 200 000 ont déposé une demande d’allocations chômage dans les semaines qui ont suivi la guerre. L’ordre des licenciements n’était pas aléatoire. Les premiers à partir ont été les travailleurs/travailleuses contractuel·les et sous-traitant·es du secteur pétrochimique, celles et ceux qui n’avaient pas de contrat direct et dont la sécurité de l’emploi était déjà très précaire. C’est un ordre établi dans l’industrie iranienne bien avant la guerre, par le biais de la privatisation et de la sous-traitance de la main-d’œuvre. La guerre ne l’a pas créé ; elle l’a simplement rendu visible à grande vitesse.
La destruction s’est propagée en aval, aux pièces automobiles dépendantes de l’acier et des plastiques, au secteur de la construction en manque d’acier, ainsi qu’à celui de l’emballage. Selon les sources, environ 55 000 unités industrielles sont désormais au bord de la fermeture. Et les licenciements n’étaient pas uniquement le fait de la guerre : la vague avait déjà commencé après les fêtes de Nowruz fin mars, avant même que les bombradements n’atteignent leur paroxysme.
Une « armée de réserve » de chômeurs/chômeuses massé·es devant les grilles affaiblit le pouvoir de négociation de celles et ceux qui sont encore à l’intérieur. Face à une file de demandeurs/demandeuses d’emploi à l’entrée, les employeurs ont poussé les salarié·es encore en poste à renoncer à leurs augmentations légales plutôt que d’être licencié·es. Et le salaire, lorsqu’il est versé, ne suffit pas à subvenir aux besoins d’une famille. En mars 2026, le Conseil suprême du travail a augmenté le salaire minimum de 60%, le portant à environ 20 millions de tomans toutes indemnités comprises, tandis que lors de la même session, il a estimé le panier mensuel de base d’une famille de travailleurs/travailleuses à environ 43 millions. L’organisme chargé de fixer les salaires a admis, en s’appuyant sur ses propres chiffres, que les salaires couvraient moins de la moitié du coût de la vie. L’inflation a ensuite aggravé cet écart : les prix des produits de première nécessité tels que l’huile, la viande et les œufs auraient doublé, voire plus, et la consommation de produits laitiers a fortement chuté, au point qu’un·e travailleur/travailleuse ne peut plus se permettre d’acheter les protéines de base. Cet effondrement a même poussé la main-d’œuvre à l’étranger ; fin mai, selon certaines informations, 38 travailleurs/travailleuses iranien·nes auraient été passé·es à tabac dans des plantations de thé en Turquie après avoir réclamé leur salaire.
Une lutte qui reprend forme
Au milieu de tout cela, les retraités sont de retour, mais ce retour s’inscrit dans la continuité d’un mouvement qui ne s’est jamais arrêté. Ali Nejati, militant syndicaliste de Haft-Tappeh, souligne que les manifestations des retraité·es se poursuivent sans interruption depuis l’automne 2020. Leurs revendications sont légitimes et claires. En vertu de l’article 54, affirment-iels, l’organisme de sécurité sociale doit fournir gratuitement tous les soins médicaux, ce qu’il ne fait pourtant pas après 30 à 35 ans de cotisations ; selon leurs propres termes, il s’agit d’une assurance imposée, d’un pillage des poches des retraité·es, d’argent prélevé sans contrepartie de service. L’article 96 lie les retraites à l’inflation réelle, mais cette disposition est restée lettre morte, et certain·es retraité·es perçoivent, selon certaines sources, l’équivalent de 90 à 115 dollars par mois. Ce sont là les revendications exprimées dans la rue, sous une chaleur de 50 degrés à Shush, par des personnes qui, après une vie de travail, devraient pouvoir profiter de leur retraite. Leur mouvement de protestation s’inscrit dans un contexte plus large, aux côtés d’une vague de mobilisations syndicales et professionnelles qui déferle ces mêmes semaines et des manifestations nationales qui se sont propagées à travers le pays à partir de décembre 2025.
Les difficultés à venir
Le chemin qui nous attend est semé d’embûches, et les obstacles sont structurels. L’action syndicale elle-même a été criminalisée : les syndicats indépendants, le droit de grève, l’action collective, tout cela est réprimé au nom de la « sécurité », les militant·es s’exposant à la prison, au licenciement et à la surveillance. Les organismes censés représenter les travailleurs/travailleuses ne le font pas. Les Conseils du travail islamiques et la Maison des travailleurs:travailleuses sont des institutions créées par l’État pour limiter l’organisation indépendante et canaliser les revendications vers des formes acceptables pour l’employeur et l’État ; ils constituent un obstacle à un véritable syndicat, et non un substitut à celui-ci. Et cette même armée de réserve engendrée par la guerre affaiblit la grève elle-même, puisque la menace d’arrêter la production perd de sa force lorsque des centaines de milliers de personnes sont prêtes à prendre la place d’un·e gréviste.
La cause profonde, comme le souligne le document source, ne réside pas uniquement dans la guerre. Un pays riche en pétrole, en gaz et en terres agricoles avait, des années avant le premier missile, supprimé l’emploi permanent et laissé les travailleurs/travailleuses sans protection. La guerre n’a pas fait voler en éclats cette structure ; elle a mis en évidence une fragilité qui y était déjà inhérente.
Ce que l’on voit dans les files d’attente à Shush et à Karkheh, ce n’est pas l’image de victimes, mais celle de personnes qui, sous une chaleur de 50 degrés, tiennent toujours bon et continuent de revendiquer. Nejati voit la solution dans l’unité et dans la création d’organisations indépendantes sur les lieux de travail et dans les quartiers. Selon lui, il n’y a pas d’autre sauveur que les masses travailleuses elles-mêmes.
This article was first published in Evrensel.
Siyavash Shahabi, 25 juin 2026
https://firenexttime.net/irans-workers-and-pensioners-after-the-war/
Traduit par DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :











Un message, un commentaire ?