Tiré de Entre les lignes et les mots
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En réponse, le gouvernement indonésien a mis en œuvre une stratégie ambitieuse visant à industrialiser son secteur du nickel par le biais d’une politique communément appelée « aval du nickel » [nickel downstreaming], qui a pour objectif d’accroître la valeur ajoutée nationale de la production minière et de jeter les bases de la production de batteries.
Cette transformation a généré de nouvelles opportunités d’emploi, alimenté la migration de main-d’œuvre et concentré les travailleurs/travailleuses dans les principales zones industrielles du nickel. La croissance de l’emploi a principalement absorbé la main-d’œuvre masculine, tandis que la participation des femmes à l’emploi formel dans les secteurs de l’exploitation minière et de la fonderie reste extrêmement faible. Au contraire, le travail des femmes est largement concentré dans les activités économiques informelles autour des sites miniers, en particulier dans les tâches liées aux soins, telles que la restauration et les services de blanchisserie, qui assurent la vie quotidienne au sein des communautés minières.
L’industrialisation du nickel a également entraîné de graves préjudices sociaux et écologiques qui exercent une pression croissante sur les moyens de subsistance des communautés (Sangadji et al., 2025). Ces coûts sociaux et environnementaux sont souvent répercutés sur les ménages, où les femmes supportent une part disproportionnée de ce fardeau. Les services de blanchisserie, en particulier, apparaissent comme un lieu clé où le travail de soins croise la production industrielle et la dégradation de l’environnement.
S’appuyant sur une enquête préliminaire menée auprès de travailleuses d’une zone industrielle du nickel et sur un premier entretien, cet article explore les services de blanchisserie en tant que forme sous-étudiée de travail de soins liée à la production de nickel en Indonésie.
Nickel, emploi et genre
L’Indonésie a lancé en 2014 une politique visant à valoriser les ressources minérales, suivie en 2020 d’une interdiction des exportations de minerai de nickel. L’industrie de transformation du nickel s’est considérablement développée grâce à de nouveaux investissements, notamment en provenance de Chine (AIE, 2024). Le gouvernement indonésien a soutenu cette expansion par le biais de mesures incitatives telles que des exonérations fiscales et des garanties de sécurité. En conséquence, de grandes fonderies de nickel ont vu le jour sous la forme de coentreprises associant des entreprises publiques et privées, donnant naissance à d’importantes zones industrielles telles que le parc industriel d’Indonésie Morowali (IMIP) et le parc industriel d’Indonésie Weda Bay (IWIP), situés principalement dans l’est de l’Indonésie.
L’emploi dans l’industrie du nickel a connu une croissance rapide, employant des centaines de milliers de travailleurs/travailleuses ces dernières années. À lui seul, l’IMIP emploie environ 84 000 travailleurs, dont seulement environ 6 500 sont des femmes. La main-d’œuvre est principalement composée de ressortissants indonésiens, comprenant à la fois des résidents locaux et des migrants internes. La pratique des entreprises chinoises consistant à faire venir des travailleurs de Chine pour occuper des postes à responsabilité a créé des tensions avec les travailleurs locaux. La documentation existante établit également un lien entre cette expansion et des conditions de travail dangereuses, notamment de longues heures de travail, des accidents mortels à répétition et une exposition continue à la poussière et à la pollution (Lakshmi et Mariska, 2024).
Ces conditions de travail ont contribué à des conflits sociaux et suscité des efforts de syndicalisation, tout en façonnant la vie quotidienne des communautés environnantes. Dans ce contexte, les divisions du travail fondées sur le genre persistent, les femmes étant largement exclues de l’emploi formel dans les secteurs minier et de la fonderie, et se concentrant plutôt dans des activités informelles et liées aux soins à proximité des zones industrielles.
Ainsi, les femmes mènent leur vie quotidienne en accomplissant des tâches de soins au sein des ménages et des communautés. Le mariage et la famille constituent les institutions centrales de la prise en charge dans les communautés minières. Lors d’une enquête préliminaire et d’un entretien, un travailleur a fait remarquer qu’au sein du mariage, les tâches de soins et les tâches telles que la lessive, la cuisine et les travaux ménagers étaient en grande partie accomplies par les épouses, tandis que les travailleurs masculins passaient de longues heures à des emplois physiquement exigeants dans les fonderies et les mines.
Comme les salaires sont souvent insuffisants pour soutenir un modèle familial à revenu unique, de nombreuses femmes exercent un travail rémunéré pour soutenir les finances du ménage et gagner leur propre revenu, tout en étant toujours censées accomplir les tâches ménagères. En raison de l’accès limité à l’emploi formel dans les fonderies et les mines, les femmes se tournent donc vers des activités liées aux soins qui peuvent être combinées avec leurs responsabilités domestiques et exercées à proximité ou au sein même du foyer. Les longues heures de travail — les quarts de 12 heures sont la norme — et les environnements extrêmement poussiéreux autour des zones industrielles créent une demande pour des services essentiels liés aux soins, notamment la préparation des repas et les services de blanchisserie, auxquels les femmes participent activement.
Le travail dans les mines est salissant. Qui s’occupe du nettoyage ?
Les blanchisseries implantées à proximité des zones minières ne nécessitent généralement qu’un capital de départ modeste. Certains propriétaires de blanchisseries ont obtenu leur capital de départ grâce à des indemnités de licenciement après avoir été licenciés d’un emploi formel, tandis que d’autres ont compté sur les revenus tirés de la vente de terrains à des entreprises minières ou industrielles, entre autres sources. Une fois l’équipement de base, tel qu’une machine à laver et un sèche-linge, acquis, l’entreprise peut être établie dans un petit local ou à domicile, où le foyer fait également office de lieu de travail. Comme l’entreprise est relativement facile à créer, la concurrence interne est courante.
Malgré cette concurrence, les services de blanchisserie restent très demandés dans les communautés minières. Lors de l’enquête préliminaire, un travailleur a déclaré qu’il recourait occasionnellement à des services de blanchisserie parce qu’il vivait seul. Les travailleurs qui n’ont pas accès à une machine à laver ont également tendance à utiliser ces services. Dans une perspective de reproduction sociale (Bhattacharya, 2017), le travail de blanchisserie peut être considéré comme faisant partie du travail de reproduction qui permet aux travailleurs de reprendre des emplois industriels physiquement exigeants.
Pour permettre de concilier les tâches ménagères liées à la lessive avec d’autres responsabilités domestiques, les foyers font office de blanchisseries. Le travail rémunéré et les tâches domestiques non rémunérées, telles que la cuisine et la garde des enfants, s’effectuent dans le même espace et souvent en même temps. Cela met en évidence la manière dont les femmes assument simultanément de multiples responsabilités afin de permettre aux hommes d’exercer un travail rémunéré en dehors du foyer.
Le temps est un facteur crucial dans les services de blanchisserie, car le prix de ces services est étroitement lié à la rapidité avec laquelle le travail est effectué. La gestion du temps est essentielle non seulement pour répondre aux demandes des clients, mais aussi pour faire face aux contraintes infrastructurelles telles que les coupures d’électricité programmées et la dépendance aux générateurs. Les entreprises de blanchisserie sont également confrontées à de multiples défis infrastructurels, notamment l’accès à l’eau potable, à l’électricité et la gestion des déchets. Un rapport rédigé par une femme propriétaire d’une blanchisserie indique qu’elle a déménagé son entreprise du village de Fatufia, où se trouve l’IMIP, vers le village de Bahomakmur, situé en dehors de la zone industrielle, en raison d’un accès limité à l’eau potable.
Outre la pression du temps, les femmes travaillant dans les services de blanchisserie sont également confrontées à des risques environnementaux inhérents à leurs pratiques quotidiennes. Le lavage intensif d’uniformes de travail recouverts de poussière les expose à la poussière et à une eau potentiellement contaminée, transférant ainsi la pollution industrielle des sites miniers vers les espaces domestiques et les quartiers. Le village de Fatufia et ses environs souffrent actuellement de sécheresses et d’inondations saisonnières, et la pollution par les résidus toxiques liés aux activités minières et de fonderie a causé des dommages aux cours d’eau et aux moyens de subsistance côtiers. Les travailleuses des blanchisseries sont confrontées à des risques environnementaux similaires à ceux subis par l’ensemble de la communauté, tout en assumant la responsabilité des tâches ménagères et des soins qui dépendent de l’accès à des environnements sains.
Laver des vêtements contaminés avec de l’eau contaminée dans un environnement pollué constitue donc une pratique quotidienne par laquelle les dommages écologiques sont gérés au sein des foyers. Cela soulève également des inquiétudes quant aux effets à long terme sur la santé et à l’augmentation potentielle des responsabilités des femmes dans la prise en charge de membres de la famille malades, en plus de leurs tâches ménagères et de soins existantes.
De plus, les travailleuses des blanchisseries opèrent dans des conditions précaires et sont largement dépourvus de protection, car les relations de travail sont rarement formalisées et reposent généralement sur des liens de parenté ou des arrangements personnels. Alors que les entreprises de nickel bénéficient d’incitations de l’État et de garanties de sécurité, les travailleurs des blanchisseries n’ont pas accès à l’assurance maladie, aux retraites ni aux protections prévues par le droit du travail. Cette situation illustre comment ce sont les travailleuses, plutôt que les entreprises ou l’État, qui absorbent les coûts sociaux et environnementaux de la pollution industrielle et de la reproduction sociale de manière privée au sein des ménages.
La face cachée de l’industrie du nickel
Le travail de blanchisserie autour des zones industrielles du nickel est au cœur de la reproduction sociale de l’industrie indonésienne du nickel. Contrairement à l’idée selon laquelle l’industrialisation du nickel profiterait aux communautés environnantes en créant des opportunités de petites entreprises, les services de soins informels ne sont pas simplement le résultat de la croissance industrielle, mais constituent des conditions nécessaires au maintien de la production de nickel.
En se concentrant sur la vie quotidienne des travailleuses de blanchisserie, cette analyse s’appuie sur la théorie de la reproduction sociale et l’étend à travers une écologie politique féministe pour montrer comment le travail de soins s’entremêle avec les dommages environnementaux. Les femmes qui fournissent des services de blanchisserie permettent aux hommes de participer à un travail industriel physiquement exigeant. Ce faisant, elles sont exposées à la pollution, car les contaminants industriels sont transférés dans les espaces domestiques par le biais des pratiques quotidiennes. À mesure que le secteur du nickel se développe et génère des profits sur les marchés mondiaux, les coûts écologiques, corporels et sociaux sont supportés non seulement par les hommes, mais aussi par les femmes qui effectuent le travail de soins dans les communautés minières. Reconnaître ces formes de travail est essentiel pour comprendre les fondements genrés de l’industrialisation du nickel et les relations sociales inégales dans la transition énergétique.
Sarinah
Sarinah est une ancienne étudiante de la Global Labour University (LPG Allemagne) et suit actuellement un master dans le cadre du programme de formation à la recherche en sciences sociales (préparation au doctorat) à l’université Humboldt.
https://globallabourcolumn.org/2026/06/11/the-women-workers-doing-the-indonesian-nickel-industrys-dirty-laundry/
traduit par DE
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