14 août 2026
Stephanie Lamy
Féministe, chargée d’enseignement, chercheuse
Tiré de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/140826/looksmaxxing-quand-speculation-et-paris-en-ligne-amplifient-la-propagande-incel
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.
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Narcisse version looksmaxxing : il ne contemple pas sa beauté, il y reconnaît la perfection de la masculinité — un idéal physique autosuffisant, qui prétend n’avoir besoin ni des femmes ni des autres hommes pour exister.
Depuis quelques mois, le looksmaxxing est régulièrement présenté dans la presse comme une nouvelle « tendance beauté au masculin », voire comme une idéologie masculiniste à part entière. En avril dernier, dansCharlie Hebdo, Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique, le définissait ainsi : « Le looksmaxxing est une idéologie avec des valeurs qui prônent ce qu’on pourrait appeler la maximisation de son apparence corporelle en vue d’atteindre un certain standard de beauté. » Selon lui, l’objectif serait notamment de devenir plus « viril et attractif » afin « d’avoir un maximum de conquêtes féminines ».
Ces lectures sont erronées et découlent notamment d’une prise au premier degré, puis d’une psychologisation, de la propagande masculiniste. Le looksmaxxing n’est pas une idéologie, mais une pratique de mise en œuvre de l’idéologie lookiste dont les adeptes sont davantage connus par le terme qu’ils utilisent pour se désigner : les « incels ».
Ce qui mérite donc notre attention n’est pas l’apparition d’une nouvelle « trend » ou idéologie masculiniste, mais la mutation et le changement d’échelle du milieu radical lookiste (« incel ») : comment et pourquoi ses normes et ses pratiques débordent désormais leurs espaces historiques de socialisation, quels modèles économiques permettent leur amplification et quels acteurs en tirent profit.
Ne pas céder à la propagande
Comme dans les autres milieux masculinistes, la manière dont les adeptes se désignent fait pourtant partie de leur propagande. Le terme « célibataire involontaire » permet de reformuler le suprémacisme masculin en souffrance masculine, en monopolisant l’attention et la sympathie sur la condition masculine - mécanisme que la philosophe australienne Kate Manne décrit notamment à travers les concepts de himpathy et de herasure. Or, les lookistes (« incels ») s’estiment génétiquement opprimés parce qu’ils sont « moches » et revendiquent le contrôle de l’accès aux corps de femmes jugées génétiquement supérieures pour une égalité entre hommes.
Les masculinismes sont des praxéologies, c’est-à-dire qu’ils ne se contentent pas de produire des idéologies permettant de justifier la domination masculine : ils prescrivent des modalités d’action, y compris violentes, destinées à reconquérir un pouvoir considéré comme indûment perdu. Cette reconquête passe notamment par le contrôle des corps - ceux des femmes, mais aussi les leurs. Car les masculinités ne se construisent pas seulement dans le rapport des hommes aux femmes. Comme l’a montré Raewyn Connell, ociologue australienne et l’une des principales théoriciennes des masculinités, elles se construisent également dans les rapports entre hommes, au sein de hiérarchies où certaines formes de masculinité sont valorisées tandis que d’autres sont subordonnées ou marginalisées.
C’est notamment au sein de milieux radicaux - entendus, dans le sens développé par Stefan Malthaner et Peter Waldmann, sociologues de la violence politique, comme des environnements sociaux au sein desquels circulent et se consolident représentations, normes, identités, pratiques et répertoires d’action - que les masculinismes organisent cette compétition. Chaque milieu développe sa propre représentation de la masculinité hégémonique et les marqueurs permettant d’en évaluer la conformité, à travers des critères de distinction et de hiérarchisation entre hommes.
Chez les lookistes (« incels »), la position dans la hiérarchie masculine est supposée déterminée par un patrimoine génétique permettant de se conformer à un idéal stéréotypé de beauté masculine. Le visage masculin est décomposé en une série de caractéristiques mesurables, comparables et hiérarchisables : mâchoire, pommettes, yeux, implantation des cheveux, symétrie, proportions du visage, etc. Cette métrique permet de classer les hommes entre eux, d’identifier les défauts supposés responsables de leur position dans cette hiérarchie et de déterminer les pratiques susceptibles de les rapprocher de son idéal. Le looksmaxxing n’est ainsi pas une « idéologie avec des valeurs », mais un rite collectif de mise en conformité avec les normes de masculinité produites par le milieu radical lookiste - et une pratique visant à atténuer les effets du déterminisme biologique.
Dans le modèle développé par Stefan Malthaner et Peter Waldmann, les milieux radicaux ne sont pas des organisations aux frontières fixes. Ils constituent des environnements sociaux immédiats et évolutifs dans lesquels les acteurs violents sont socialisés, trouvent des cadres d’interprétation communs et puisent différentes formes de soutien. Ils s’insèrent eux-mêmes dans un environnement politique et social plus large avec lequel ils interagissent. On peut donc se représenter cette architecture sous la forme de cercles concentriques : le noyau violent, le milieu radical qui l’entoure, puis un environnement social plus large dans lequel certaines représentations et pratiques peuvent circuler.
La plasticité des frontières entre les cercles est essentielle à l’expansion du noyau violent et à la normalisation de son idéologie. Une pratique peut circuler au-delà du noyau, être reformulée pour de nouveaux publics et progressivement perdre les marqueurs permettant d’en identifier la généalogie idéologique. Le looksmaxxing peut ainsi être présenté comme une technique d’« optimisation » de soi, une simple « trend » sur les plateformes grand public, sans éveiller de soupçons. La normalisation du suprémacisme masculin ne nécessite donc pas une augmentation du nombre d’individus qui se déclarent « incels », mais la diffusion la plus large possible de ses cadres d’interprétation du réel - ici, de la condition masculine telle que construite par l’idéologie lookiste (« incel »).
L’explosion du looksmaxxing
La diffusion de ce cadre lookiste d’interprétation du réel a changé d’échelle avec la marchandisation du looksmaxxing. Contrairement aux PUA (Pick-Up Artists, coachs en séduction) ou aux MGTOW (Men Going Their Own Way, « les hommes qui tracent leur propre chemin », prononcé MigTao), qui ont développé des modèles économiques fondés notamment sur la vente et la transmission de techniques de violence et de contrôle des femmes (contournement du consentement, contrôle coercitif, proxénétisme 2.0), le milieu lookiste (« incel ») s’est historiquement peu structuré autour d’une économie propre. Ses pratiques généraient certes des dépenses individuelles - produits, traitements, chirurgie esthétique - mais celles-ci n’alimentaient pas nécessairement une économie propre au milieu.
L’idéologie lookiste laissait en effet assez peu de choses à vendre. D’une part, parce que le marqueur ultime de la masculinité hégémonique n’y est pas l’accumulation de richesse, mais l’apparence physique - d’où le terme de « lookisme ». D’autre part, parce qu’elle repose sur un déterminisme génétique laissant peu de place à l’amélioration de soi. PUAHate, site web fréquenté par la figure lookiste (« incel ») Elliot Rodger avant de commettre l’attentat d’Isla Vista en 2014, s’était d’ailleurs construit en opposition aux PUA et à leur promesse selon laquelle les hommes pouvaient améliorer leur position en achetant des techniques de manipulation des femmes. Pour les lookistes (« incel »), ces techniques étaient inutiles puisque l’accès aux femmes serait d’abord déterminé par des critères biologisants. Si l’oppression est biologiquement assignée, il y a peu de moyens d’y échapper - et donc assez peu de choses à vendre pour y remédier. Les savoirs et pratiques circulaient ainsi largement gratuitement entre adeptes sur les forums spécialisés.
La viralisation du looksmaxxing intervient à partir de 2022-2023 et pourrait elle-même devoir beaucoup à l’économie des jeux d’argent en ligne - une généalogie qui mériterait d’être retracée. Clavicular, pseudonyme de Braden Peters, streamer américain de 20 ans devenu l’une des principales figures publiques du looksmaxxing, montre aujourd’hui très concrètement l’intérêt de ces plateformes à amplifier des prédicateurs lookistes pour capter de jeunes audiences masculines susceptibles d’être converties en joueurs. Une part importante de ses revenus provient non pas du coaching en looksmaxxing, mais de la plateforme de streaming Kick et de la promotion dissimulée du crypto-casino Stake pendant ses streams. Kick et Stake sont tous deux contrôlés par Ed Craven et Bijan Tehrani ; Kick finance également le clipping massif de ses contenus sur TikTok, Instagram et YouTube.
La mise en scène permanente du lifestyle looksmaxxing de Clavicular montre également comment le milieu lookiste s’articule avec d’autres milieux radicaux masculinistes. Clavicular est notamment proche du prédicateur MGTOW Andrew Tate, poursuivi pour crimes sexuels et traite des êtres humains, qui avait par ailleurs conclu un accord de partage des bénéfices avec une société de casinos dont les propriétaires sont aujourd’hui visés par une enquête pour criminalité organisée violente. On voit ainsi circuler entre milieux lookiste et MGTOW l’idée qu’un homme devrait se rendre aussi attractif physiquement que possible pour transformer son apparence en ressource : « Your looks are your new income source ». L’objectif n’est alors plus seulement de progresser dans la hiérarchie lookiste, mais de devenir suffisamment attractif pour vivre aux crochets d’une femme, voire de plusieurs, en leur imposant une monogamie asymétrique - pour elles, mais pas pour lui - voire pour les contraindre à générer des revenus à son profit par leur exploitation sexuelle, autrement dit par des pratiques de proxénétisme.
Cette convergence entre spéculation, crypto, jeux d’argent en ligne et milieux masculinistes n’est peut-être pas fortuite. À la racine, plusieurs décennies de politiques néolibérales - précarisation du travail, stagnation des salaires et envolée du coût du logement - ont nourri chez une partie des jeunes hommes un sentiment de nihilisme économique, favorisant la recherche de stratégies à haut risque, de « coup gagnant » face à des voies traditionnelles d’accumulation perçues comme bouchées : paris, jeux en ligne, crypto, etc. Mais cette perte de contrôle est surtout genrée : le rôle de pourvoyeur du foyer étant l’un des marqueurs d’une masculinité stéréotypée, l’impossibilité d’atteindre ce rôle peut être vécue comme une perte de statut masculin, pouvant susciter des violences intrafamiliales. Mais dans les jeux d’argent, « la maison gagne toujours » : lorsque la quête du « coup gagnant » produit surtout des pertes, les prédicateurs masculinistes proposent d’autres voies de restauration du statut masculin - reprendre le contrôle de son apparence physique. Le nihilisme économique rejoint alors le nihilisme lookiste (« incel »), et si ni l’argent ni le faciès ne permettent de reprendre le contrôle et de restaurer la domination masculine, il ne resterait plus que la violence pour la reconquérir.
Attention au cadrage et à l’attribution des idéologies masculinistes
Rendu célèbre en France par les râteaux qu’il a lui-même mis en scène et diffusés, Clavicular a surtout vu ses échecs amplifiés par d’autres hommes, dont le président Emmanuel Macron, qui se sont félicités de la résistance de « nos femmes françaises ». La séquence rejoue ainsi la compétition masculine , moteur de l’ensemble des milieux radicaux masculinistes : Clavicular est publiquement déclassé tandis que les femmes servent à matérialiser la victoire statutaire d’autres hommes. Par ailleurs, faire de ces refus la preuve que le looksmaxxing « ne marche pas » risque de renforcer le nihilisme produit par le déterminisme lookiste (« incel ») : malgré tous ses efforts, la position d’un homme dans la hiérarchie resterait génétiquement déterminée. Si aucune reprise de contrôle n’est possible, le passage à la violence peut alors être présenté comme l’une des seules voies restantes - précisément le type de radicalisation qui inquiète les services de sécurité.
Dès lors qu’on considère les milieux radicaux masculinistes comme susceptibles de favoriser le passage à l’acte violent, leur médiatisation comme leur analyse exigent des précautions. L’acte terroriste étant aussi symbolique et communicationnel, il s’agit notamment d’éviter de reprendre, renforcer ou valider involontairement une propagande qui légitime la violence au service du suprémacisme masculin.
Cette précaution suppose à la fois de cesser de banaliser ou de « loliser » certaines pratiques masculinistes et de sortir de la himpathy qui structure encore largement le traitement des masculinismes. À force d’expliquer la violence par le célibat, la solitude, le déclassement ou le mal-être des hommes qui la produisent, l’analyse finit par adopter le cadre interprétatif proposé par les milieux eux-mêmes : celui d’hommes victimes auxquels il faudrait rendre du pouvoir. Or, l’objet à expliquer n’est pas la « misère au masculin », leur souffrance ou encore une supposée « crise » de la masculinité, mais la manière dont ces milieux radicaux organisent le suprémacisme masculin, maintiennent ou cherchent à restaurer des rapports de pouvoir et légitiment les violences fondées sur le genre qui en découlent.
C’est aussi pourquoi réduire le looksmaxxing à une « idéologie » de la conquête féminine ou à du contenu d’influence beauté pose problème. Cette lecture fait disparaître sa fonction de pratique militante et, surtout, les circulations qu’elle facilite : vers des espaces lookistes (« incels ») plus militants, mais aussi vers d’autres milieux masculinistes, notamment MGTOW, qui a déjà inspiré au moins un attentat meurtrier en France en 2020, avec le féminicide de Mélanie Ghione. Recentrer l’analyse sur les violences fondées sur le genre permet ainsi de déplacer la question : non plus seulement ce que ces milieux font aux hommes qui les fréquentent, mais ce qu’ils organisent, légitiment et leur apprennent à faire aux femmes, aux filles et aux personnes minorisées de genre - et comment les plateformes transforment la mise en scène et la diffusion de ces violences en revenus.
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