Tiré de Entre les lignes et les mots
21 septembre 2026
Son premier emploi consistait à couper de la canne à sucre pour 150 rands par jour. Il a perdu ce travail parce que des manifestants locaux ont exigé que son employeur embauche des Sud-Africains plutôt que des étrangers. Il a ensuite travaillé comme aide-barman pour un salaire inférieur au salaire minimum avant de trouver un autre emploi dans un café du Cap, où il a suivi une formation de barista.
Mais très vite, son employeur a cessé de le payer. Ne disposant pas des papiers nécessaires, Edward n’osait pas s’adresser au ministère du Travail pour réclamer son salaire. Incapable de payer son loyer, il a été contraint de vivre dans une cabane avec sa femme, son nouveau-né et son fils adolescent. Aujourd’hui, ses papiers sont en règle et il a trouvé un emploi décent qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille.
De nombreuses et nombreux étrangers n’ont pas la chance d’Edward. Sans papiers en règle, elles et ils restent vulnérables et sont facilement exploitables en tant que travailleurs/travailleuses. Les manifestations et les violences ne font qu’accroître leur vulnérabilité. Or, rendre les travailleurs/travailleuses étrangers·e plus vulnérables ne renforce pas la sécurité des travailleurs/travailleuses sud-africains·e. Au contraire, cela renforce les inégalités structurelles responsables de la pauvreté généralisée et des inégalités extrêmes de revenus.
Il y a vingt ans, j’ai décrit ce phénomène dans mon ouvrage intitulé * Labour Movement : How Migration Regulates Labour Markets*. Bien qu’il s’appuie sur des recherches menées en Amérique du Nord et en Europe, cet ouvrage explique très bien la situation actuelle des étranger·es en Afrique du Sud.
L’ouvrage reconnaît que les migrant·es viennent dans les pays plus riches à la recherche d’opportunités d’emploi. Cependant, les migrant·es sont essentiels pour les économies des pays d’accueil. Leur vulnérabilité et leur manque de protection les rendent très exploitables, constituant ainsi une main-d’œuvre docile, désespérée et à bas salaire.
Les marchés du travail sont segmentés
Il existe un segment principal composé d’emplois à temps plein, bien rémunérés, offrant des avantages sociaux et une sécurité de l’emploi. Il existe ensuite un segment secondaire composé d’emplois à temps partiel, temporaires, faiblement rémunérés et précaires. Ce segment absorbe les chocs économiques conjoncturels et assure les fonctions de services de bas de gamme qui permettent au segment primaire de rester bien rémunéré et stable, et aux entreprises d’être rentables, même en période de crise prolongée – comme en Afrique du Sud, où la croissance économique est faible et les inégalités élevées.
Une classe de travailleurs/travailleuses étranger·es extrêmement exploitables vient s’ajouter au bas de ce marché du travail divisé. Elles et ils ne prennent pas les emplois du segment secondaire. Au contraire, elles et ils constituent un segment de travailleur/travailleuses entièrement nouveau, contraint·es de subir des abus et des privations de salaire, et qui peuvent être embauché·es et licencié·es à volonté. Bien qu’elles et ils ne soient pas en concurrence directe avec les travailleurs/travailleuses sud-africain·es, leur simple existence affaiblit le pouvoir de négociation du segment secondaire et contraint ce dernier à accepter des concessions : baisse des salaires, moindre sécurité de l’emploi, etc.
Cette concurrence entre les segments inférieurs profite bien sûr au segment primaire privilégié. En conséquence, les inégalités de revenus en Afrique du Sud comptent parmi les plus élevées au monde.
Une solution alternative
Sous cet angle, on peut réinterpréter les manifestations de mars. Les manifestant·es font le sale boulot pour ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie économique, ce qui rend ce troisième segment encore plus vulnérable et exploitable.
L’expulsion de toustes les étranger·es sans papiers en règle résoudrait-elle le problème ? Non, leur présence est devenue une nécessité structurelle de l’économie sud-africaine. Le départ d’environ 178 000 migrant·es africain·es a déjà affecté certains secteurs, tels que l’industrie textile, le travail domestique et les services de livraison.
Cependant, la majorité des étranger·es sans papiers sont resté·es. De nombreuses et nombreux migrants endureront d’énormes difficultés pour rester, car l’alternative, le retour dans leur pays, pourrait signifier une extrême pauvreté, la persécution et la guerre. Souvent, l’absence de papiers en règle est le fait du gouvernement lui-même, en raison de retards administratifs et d’inefficacités bureaucratiques.
La réalité est que l’on ne peut pas chasser les migrant·es par des manifestations.
La solution consiste à accorder des droits aux étranger·es, à les protéger contre la situation d’illégalité et à les intégrer au marché du travail légal, où elles et ils paient des impôts ou créent des entreprises qui fournissent des services et ouvrent des perspectives pour toustes les Sud-Africain·es. Edward illustre comment le fait d’éliminer la cause profonde de sa surexploitation lui a permis d’obtenir un emploi décent et de subvenir aux besoins de sa famille. Il ne fait plus partie de cette classe défavorisée de travailleurs/travailleuses sans papiers qui entraîne les Sud-Africain·es dans une course vers le bas.
* Nous avons changé son nom afin de protéger son identité.
Harald Bauder, 9 septembre 2026
Harald Bauder est professeur à l’Université métropolitaine de Toronto, au Canada, et professeur extraordinaire à l’Université du Cap-Occidental.
Il s’agit d’une version remaniée d’un article initialement publié dans le *Mail & Guardian*.
https://www.amandla.org.za/when-foreign-workers-lose-south-african-workers-dont-win/
Traduit par DE
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