24 août 2026 | tiré de Révolution permanente - le site
https://www.revolutionpermanente.fr/Megafeu-et-Pyrocene-renverser-le-capitalisme-avant-qu-il-ne-consume-tout
C’est le plus grand déplacement de population interne en France depuis la Seconde Guerre mondiale. En juillet, 250 000 personnes ont dû fuir de chez elles pour échapper aux flammes qui ravageaient la Gironde. Environ 47 000 hectares ont brûlé dans la région alors qu’au 19 aout, la surface partie en fumée en France depuis le début de l’année était 7 fois supérieure à la moyenne des 20 dernières années. « On a jamais vu ça », expliquait un pompier à TF1. Pour cause, l’incendie de Gironde a pris une telle ampleur qu’il a généré son propre micro-climat, et donné naissance à un phénomène inédit en France : un pyrocumulonimbus ou « orage de feu », un nuage massif qui ne génère pas de la pluie, mais des orages secs, des éclairs, et charrie même des braises. Quatre pompiers sont morts en affrontant les flammes, qui ont finalement été maîtrisées début août.
Sommes-nous entrés dans l’ère du « Pyrocène » ? C’est en tout cas ce qu’avance l’historien Stephen Pyne, qui relève que les méga-feux rendus de plus en plus récurrents et violents, conséquences d’une crise climatique elle-même nourrie de la combustion d’énergies fossiles, donnent naissance à une « pyrogéographie qui ressemble étrangement à l’ère glaciaire, mais pour le feu. Une ère pyrocène, donc. On peut déjà en distinguer les contours – à travers la fumée. »
Ce qui est certain, c’est que le capitalisme nous mène droit dans un mur de flammes. Début aout, alors que l’étendue des surfaces brûlées battait tous les records, un autre indice s’envolait lui aussi vers des sommets. Le 1er aout, au plus fort des flammes, de la sécheresse et des vagues de chaleur, on apprenait la hausse de 34% des bénéfices du CAC 40 au premier semestre 2026, les portant à 73 milliards d’euros. En tête du classement … le pétrolier TotalEnergies, avec un résultat net de 9,9 milliards d’euros.
Surface brulée par semaines en hectares France (à gauche) et cumulée sur l’année (à droite). Courbe rouge : saison actuelle, courbe bleue : moyenne sur les 20 dernières années
Les profits explosent en même temps que les émissions de gaz à effet de serre qui accentuent les catastrophes. Parce qu’il repose sur l’accumulation sans fin du profit, le capitalisme est non seulement incapable d’apporter une réponse à la crise écologique, mais en est aussi le principal responsable. Face à la destruction écologique engendrée par ce système, les gouvernements cherchent à se défausser de leurs responsabilités.
Fin juin, Emmanuel Macron affirmait ainsi : « nous nous sommes adaptés au réchauffement climatique. Mais on ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe ». Pourtant, depuis 2024, il annonce vouloir préparer le territoire à s’adapter à un réchauffement de +4°C. À « seulement » +2°C, les incendies ont saturé les capacités d’intervention des pompiers, fragilisées par l’austérité, et ouvert la voie au déploiement de l’armée pour compenser. Dans le pays de la vente de Rafales et d’Airbus, seule une poignée de canadairs étaient en état de servir. Et l’A400M déployé en grande pompe par le gouvernement pour redorer son blason au plus fort des incendies est avant tout « une opération de communication » comme l’expliquent les pilotes de Canadairs, puisque ses temps de rotation sont largement supérieurs aux équipements réellement réclamés par les pompiers. Mais quand ils se sont mobilisés pour lutter contre cette destruction de leurs capacités d’intervention en 2019 et 2020, la police de Macron les a reçus à grands coups de matraques et de lacrymogènes.
Pour le gouvernement, il s’agit de surmonter les crises et non de sauver des vies. L’austérité dont il se fait le porte-étendard réduit de plus en plus les marges de manœuvre face aux catastrophes. Seule option restante en complément de la gestion de crise : une nouvelle surenchère sécuritaire et répressive. Le gouvernement a ainsi multiplié les dénonciations à l’encontre de « pyromanes », les promesses de fermeté, et tenu auprès des médias le décompte des plus de 400 interpellations opérées au nom de la lutte contre les incendies. Une manière de centrer l’attention sur des soi-disant responsabilités individuelles plutôt que sa responsabilité structurelle, aux côtés du patronat, dans la catastrophe. « On a interpellé un SDF qui avait allumé un mouchoir en papier près d’un square, en pleine ville, il a été comptabilisé parmi ces stats [d’incendies volontaires] »,témoigne un policier auprès du Monde. En macronie, quand il faut gagner du temps, on envoie la police arrêter les pauvres.
Le corolaire de cette surenchère répressive est la bunkerisation des riches loin des désagréments des incendies. Différentes enquêtes ont révélé ces dernières années l’obsession des capitalistes pour les bunkers et leur fantasme de (sur)vivre l’effondrement de l’humanité. Dans un remake cheap des bunkers de la Silicon Valley, les incendies de Gironde ont vu se déployer le feuilleton invraisemblable du pare-feu du millionnaire Benoît Bartherotte, défriché illégalement sur une forêt pour couper du reste du monde le ghetto de riches de Lège-Cap-Ferret. Ce geste, qui a notamment protégé d’une potentielle avancée des flammes la villa de Xavier Niel et Delphine Arnault, a valu à Benoît Bartherotte d’être présenté dans la presse comme un héros national.
Dans le même temps, un habitant du Porge, village sacrifié aux flammes, expliquait au micro de BFM : « Quand on a fui, c’était les portes de l’enfer. [des habitants] ont désobéi aux ordres et ils sont restés, pour sauver le village, pour sauver quelques maisons. C’est pas une maison secondaire sur une presqu’île, avec des stars. C’est des gens qui travaillent, qui triment toute la journée, qui gagnent le SMIC. De toute manière ce n’est qu’une lutte des classes ». « Des pouilleux, c’est comme ça qu’ils nous voient » : c’est ainsi qu’un habitant du bourg voisin de Lège-Cap-Ferret, mobilisé contre les flammes pendant des jours, résumait cette bunkerisation du Cap. Depuis, la couverture de Paris Match représentant Macron profitant de ses vacances en jet-ski et lunettes de soleil lui a une fois de plus donné raison.
Comme l’écrit la philosophe Joëlle Zask, « Dans les pires situations, le rôle des pompiers – cela a été amplement remarqué – change : non plus « fixer le feu », mais évacuer les gens, sauver ceux qui sont prisonniers des flammes et protéger les bâtiments. Autrement dit, on ne peut pas « lutter » contre un mégafeu ». A l’inverse, il est impossible aujourd’hui de se soustraire au capitalisme qui engendre ces mégafeux. Mais on peut lutter contre. C’est même la seule option qu’il nous reste.
Ni le cynisme des bourgeois du Cap, ni le récit sécuritaire du gouvernement ne permettent d’effacer la solidarité massive qui s’est déployée par en bas face aux incendies. Alors que les bourgeois se coupaient du monde au Cap-Ferret, des milliers de personnes se mobilisaient pour ravitailler en eau les pompiers, éteindre les fumerolles, protéger des habitations, accueillir et organiser la solidarité avec les déplacés, nourrir les pompiers … Des agriculteurs ont déployé leurs tracteurs et cuves, des travailleurs de la santé se sont portés volontaires par milliers.Une dynamique à laquelle Révolution Permanente a participé, en cherchant à lier la solidarité qui s’exprimait par en bas à la nécessité de faire face à la casse du service public et de les renforcer, sous le contrôle des travailleurs et de la population.
Car la colère face à la gestion catastrophique du gouvernement, incarnée dans les huées qui ont accueilli Sébastien Lecornu lors de sa visite au Porge combinée à l’entraide par en bas, forment un cocktail potentiellement explosif.
Ce qu’un tel cocktail, dont les ingrédients sont amenés à se répéter de plus en plus forts et de plus en plus souvent, peut produire, on en a déjà eu unaperçu il y a deux ans à Valence. Si cet été en Gironde la solidarité s’est essentiellement limitée à l’entraide immédiate, sans déboucher sur processus large d’auto-organisation capable de construire un rapport de force suffisamment puissant pour imposer une autre issue face au désastre, l’aperçu qu’elle en a donné a suffi à inquiéter les classes dominantes, comme lorsque a tenté de décourager les agriculteurs et les bénévoles d’organiser leur soutien aux pompiers en indépendance de l’Etat.
Ce n’est pas un hasard : ce dont les gouvernements ont peur, c’est que la population commence à prendre ses affaires en main. Même à l’état embryonnaire, ces premiers éléments de réponse par en bas face aux flammes montrent qu’il est possible de s’organiser collectivement pour décider de ses propres priorités face au désastre. Pour les classes dominantes, cette dynamique est d’autant plus inquiétante qu’elle peut montrer la voie face à des gouvernements discrédités crise après crise. Elle montre qu’il n’y a rien à attendre du patronat et des gouvernements, et que c’est par en bas que peut se construire une réponse aux catastrophes.
En prenant elle-même en charge les besoins urgents face au désastre, les travailleurs font l’expérience concrète qu’elle n’a besoin ni de l’État ni du patronat pour survivre et se défendre. Et découvre, ce faisant, qu’ils peuvent aller plus loin que la gestion de la seule urgence, en posant la question des véritables racines de la crise climatique actuelle. Car pour que les étés caniculaires cessent de se ressembler et de s’aggraver, on ne peut pas se contenter de plans d’urgence immédiats. L’urgence, la vraie, est de mettre un véritable coup d’arrêt au réchauffement climatique.
A l’heure où sécheresse, incendies et canicules s’auto-alimentent, cela suppose de s’attaquer au système capitaliste tout entier et de remettre en question la propriété privée des grands groupes qui décident, chaque jour, de ce qu’on produit, comment on le produit, et au prix de quelles pollutions. TotalEnergies en est l’un des exemples les plus criants : ses profits ont explosé pendant que les flammes ravageaient le pays. Tant que les grands groupes capitalistes auront le pouvoir sur la production, les conditions qui produisent la crise climatique se maintiendront et avec elles les pires catastrophes.
Pour ne pas seulement appliquer un pansement sur une jambe de bois, il faut articuler la lutte pour des mesures d’urgence et des moyens à la hauteur à celle contre leurs racines, le mode de production capitaliste. Et cela passe par l’expropriation des secteurs stratégiques de l’économie : exproprier les grands groupes pour donner aux travailleurs eux-mêmes, qui savent comment ces industries fonctionnent de l’intérieur, les moyens de décider collectivement de ce qui doit être produit et de la manière dont cela doit l’être. C’est la seule façon de sortir de la course au profit qui alimente le réchauffement climatique à sa source.
C’est à l’aune de cet horizon-là que se mesurent les limites du programme de la gauche institutionnelle. Que ce soit à travers de la proposition des éco-régions ou la loi de programmation pluriannuelle proposée pour les moyens de lutte contre les incendies, ce qui est visé reste une réforme des structures de l’État — un nouveau découpage administratif, un nouveau calendrier budgétaire — sans jamais s’affronter aux grands groupes capitalistes, qui sont les premiers responsables de la crise, ni poser la question de la propriété privée. Face à une catastrophe que nous allons subir chaque été un peu plus, aucune réforme de l’appareil d’État ne peut tenir lieu de perspective, tant qu’elle laisse intact le pouvoir de ceux qui polluent et qui profitent.
C’est bien cette capacité à décider et à agir par nous-mêmes qui offre un débouché progressiste et concret à la colère que cet été d’enfer a produit. Car c’est là tout l’enjeu des mois qui viennent : lier la colère face à la gestion criminelle du gouvernement à la nécessité d’un plan d’urgence, mais surtout à une lutte anticapitaliste. En l’absence d’une telle lutte, ce seront toujours les forces réactionnaires qui chercheront à capitaliser sur cette colère, à l’image du RN, qui a senti le vent tourner sur l’écologie et cherche désormais à offrir une issue individuelle par l’adaptation, comme l’illustre son plan « clim’ ». Pour lutter contre l’extrême droite qui prolifère sur les cendres du capitalisme, il faut au contraire transformer cette colère en « orage de feu » social. Les pompiers, en portant leur mobilisation vers la journée du 29 septembre, en convergence avec l’ensemble de la fonction publique, sont peut-être en train d’allumer la mèche. Celle d’un rapport de force qui dépasse le seul secteur de la protection civile, au moment même où le gouvernement prépare déjà, pour 2027, un nouveau budget ultra-austéritaire. L’ensemble des organisations du mouvement ouvrier doivent s’emparer de cette dynamique naissante pour offrir à Macron l’orage de feu social qu’il mérite.
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