Tiré de Reporterre. Photo : Lancement de la fusée Space Launch System de la NASA, pour la mission Artemus -2, dans la nuit du 2 au 3 avril 2026. NASA / Joel Kowsky.
L’être humain, durant son enfance, est traversé de sentiments de toute-puissance et d’immortalité. Puis il renonce à ses fantasmes, apprend à accepter sa finitude et devient adulte. Sauf s’il travaille à la conquête spatiale. Il reste alors manifestement bloqué au stade infantile.
Le programme Artemis de la Nasa, qui vise à construire une base sur la Lune en vue de son exploitation économique, incarne à merveille cet imaginaire astrocapitaliste, dans ce qu’il a de plus irrationnel et toxique. L’agence spatiale étasunienne vient de franchir une étape clé de ce programme, avec le lancement réussi de la mission Artemis-2, dans la nuit du 1er au 2 avril, dans un enthousiasme médiatique généralisé, largement dénué d’esprit critique.
Les quatre astronautes d’Artemis-2 vont survoler la Lune, a priori dans la nuit du 6 au 7 avril, prendre au passage quelques photos de sa face cachée, puis revenir sur Terre. L’expérience emmagasinée doit préparer les prochaines missions et l’alunissage des astronautes d’Artemis-4, promis par Donald Trump pour 2028, soit cinquante-six ans après les derniers pas de l’Homme sur la Lune.
Conquête et quête de puissance
Tout ça pour quoi ? Certainement pas pour la science. Celle-ci sert trop souvent de prétexte et de cache-misère à l’inutilité des vols spatiaux habités. La plupart des missions scientifiques d’exploration du cosmos sont tout aussi bien, voire mieux réalisables par des robots, à un coût infiniment moindre. C’est d’ailleurs ce que notait l’un des chercheurs interrogés par la revue scientifique Nature le 31 mars, témoignant du peu d’enthousiasme, voire du désintérêt d’une bonne partie de la communauté scientifique pour le programme Artemis.
Il convient de bien distinguer deux choses : l’exploration spatiale de la conquête spatiale. La première, animée par l’esprit de curiosité, la fascination pour les mystères de l’univers, le désir de mieux comprendre le monde, peut être pleine des vertus de la science, y compris dans le lancement de satellites d’observation, cruciaux aujourd’hui pour étudier le climat terrestre, entre autres.
La conquête spatiale, elle, relève d’une tout autre ambition. Il s’agit de coloniser de nouveaux territoires, de faire frémir les nationalismes en plantant des drapeaux et d’exploiter sans limites les ressources minérales des corps célestes. C’est d’abord et avant tout une course à la puissance et aux symboles de puissance.
- Les milliardaires Elon Musk et Jeff Bezos, tels deux grands enfants narcissiques, jouent à qui aura la plus grosse fusée
Les milliardaires Elon Musk et Jeff Bezos, tels deux grands enfants narcissiques, jouent à qui aura la plus grosse fusée. Respectivement propriétaires des entreprises spatiales SpaceX et Blue Origin, toutes deux partenaires de la Nasa, ils se livrent une course de vitesse pour savoir qui aura l’illustre honneur de poser son module sur la Lune le premier. Les États-Unis, plus globalement, sont obsédés par l’idée de retourner sur la Lune avant la Chine.
La pathologie sévère qui touche ces leaders mondiaux de premier plan est à prendre au premier degré. Le lanceur spatial Starship de Musk fut d’abord baptisé la « Big Fucking Rocket » (la « Putain de grosse fusée »). La démesure, la volonté de puissance et de conquête dépassent toutefois leurs cas personnels : elles sont le syndrome systémique du capitalisme, de son hubris qui trouve dans l’espace son lieu d’expression idéal.
Entretenir le déni de réalité
En ce sens, l’aspect le plus important de la conquête spatiale n’est pas ce qu’elle réussit réellement à accomplir, mais ce qu’elle raconte. Son récit, sa vision du monde, toujours largement dominante, sont devenus indispensables pour justifier le comportement irresponsable de la classe capitaliste.
Tout le monde a bien compris qu’une croissance infinie sur une planète finie est impossible. La science montre que nous rendons la Terre inhabitable, nous dépassons déjà la plupart des limites planétaires, cela ne fait qu’empirer et pourrait même basculer très vite. Mais puisque le besoin d’accumulation croissante de capital est non négociable pour le système, écouter la science n’est pas une option.
Mieux vaut continuer comme avant et entretenir le déni de réalité. On se met alors à fabuler : à rêver de mondes infinis, de colonisation spatiale. On surexploite la Terre mais ce n’est pas si grave, on nous promet plein de planètes de rechange ! Le village lunaire permettra, nous dit-on, d’exploiter des métaux rares sur Terre, de collecter de l’hélium-3, carburant de futurs réacteurs à fusion nucléaire, autre fantasme capitaliste de source d’énergie infinie.
- Ces délires démiurgiques d’adolescents tyranniques seraient risibles s’ils ne guidaient pas le monde
Mais la Lune n’est qu’une étape. Elle doit préparer la conquête de Mars, l’obsession d’Elon Musk. Ce dernier confiait même en février son désir de voir l’humanité « devenir une civilisation de type II sur l’échelle de Kardachev », c’est-à-dire être capable de capter toute l’énergie de son étoile. Son rival, Jeff Bezos, promet de son côté un avenir radieux fait de cités-vaisseaux cylindriques (pour simuler la gravité) contenant chacun des milliards d’humains, prêts à se disséminer dans l’espace. Ces « cylindres de O’Neill » sont un classique de la science-fiction, des romans d’Arthur C. Clarke au film Interstellar de Christopher Nolan.
Bien sûr, il s’agit de projets totalement irréalistes. Ces délires démiurgiques d’adolescents tyranniques seraient risibles s’ils ne guidaient pas le monde. Et si les défenseurs techno-idolâtres de ces visions du monde n’usaient pas d’une rhétorique fallacieuse pour faire taire les critiques : refuser ces imaginaires de space opera, ce serait être réactionnaire, être antiscience, vouloir revenir à l’âge de pierre et nier les potentialités émancipatrices du génie humain.
Revenir sur Terre
C’est pourtant tout l’inverse. La véritable leçon que nous livre l’astronomie, c’est que la Terre est irremplaçable pour l’humanité. Pour qui écoute vraiment la science, il est clair que la priorité absolue devrait être de nous concentrer sur notre planète et la dégradation cataclysmique de la biosphère que nous provoquons.
Loin d’être une ambition à la baisse, cela suppose au contraire de mobiliser des trésors d’ingéniosité humaine. Quoi de plus complexe et fascinant que d’essayer de comprendre la vie des millions d’organismes du sol et de les intégrer à un projet titanesque de révolution agroécologique mondiale ? Quelle aventure scientifique plus passionnante que de déchiffrer le chant des baleines et les pouvoirs secrets des arbres ? Quel défi pour l’imagination plus ambitieux que de trouver comment démanteler l’ensemble des multinationales pétrolières sans provoquer de crise financière globale ?
Ces grands enjeux n’ont qu’un défaut : ils ne favorisent ni ne génèrent aucun accroissement des profits du capital. Ce sont pourtant eux, et non les aventures frelatées de la propagande astrocapitaliste, qui mériteraient encore l’étiquette de « progrès ».
Il est plus qu’urgent de mener cette guerre des imaginaires, pour que davantage d’énergie et d’attention médiatique soient accordées à ces sujets qu’à la balade cosmique de quatre astronautes. Si cela advient un jour, l’humanité aura peut-être commencé à devenir adulte, et à accepter sa finitude, condition paradoxale de sa survie.
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