Tiré du blogue de l’auteur.
Il y a quelque chose de troublant à retrouver, depuis Paris, cette voix rauque, ce port de tête de danseuse et ces formules à l’emporte-pièce qui ont fait d’Ana María Casanova, devenue Moria Casán, une institution nationale : la « diva », la « One », comme on l’appelle là-bas, mi-idole mi-phénomène total. Pour quiconque a grandi en Argentine dans son sillage, la série que lui consacre Netflix n’est pas une découverte mais une reconnaissance : elle s’adresse d’abord à un pays qui l’a vue, depuis un demi-siècle, descendre les marches de la faculté de droit de Buenos Aires puis régner sur le théâtre de revue, - ce mélange si particulier de danse, d’humour et de sketches -, et à la télévision populaire, sans jamais renoncer à sa liberté de ton.
Écrite et réalisée par Javier Van de Couter, la série refuse la linéarité classique du biopic : trois actrices - Sofía Gala Castiglione (sa fille dans la vie), Griselda Siciliani et Cecilia Roth -, incarnent, chacune sur une tranche d’âge différente, une Moria différente, dans un montage qui saute d’une époque à l’autre, mêlant hyperréalisme et pure fantaisie visuelle, jusqu’à faire de Moria elle-même, en voix off, la marionnettiste de son propre récit. Le procédé, casse-cou pour un genre qui, en Argentine comme ailleurs, se contente d’ordinaire de dérouler chronologiquement la légende d’une célébrité, fonctionne précisément parce qu’il refuse la solennité.
Trois actrices, une seule femme qui ne se dément jamais
C’est à Cecilia Roth, muse d’Almodóvar et d’Adolfo Aristarain, que revient la Moria la plus tardive, celle qui regarde son passé et ose l’avenir, et dont les épisodes traversent la relation compliquée avec sa fille Sofía et un séjour derrière les barreaux au Paraguay. Interrogée par Página/12, l’actrice raconte avoir voulu explorer tout ce que l’on ne voit habituellement pas de Moria : les instants où la carapace se fissure, où perce la peur derrière les formules sardoniques. Elle décrit un tournage où le personnage a fini par l’absorber presque malgré elle, jusqu’à modifier sa propre façon de se tenir face au monde.
Dans un entretien accordé à la revue El Planeta Urbano, Roth va plus loin sur ce qui l’a le plus touchée chez son personnage : non pas l’exubérance ni le fameux « momentisme absolu » revendiqué par Casán elle-même, mais une forme de tendresse insoupçonnée, une capacité intacte à s’aimer sans céder au narcissisme. Elle y voit une leçon presque existentielle, elle qui confie avoir mis beaucoup plus de temps qu’elle ne l’aurait voulu à apprendre ce que Moria semble avoir toujours su : que s’aimer soi-même est une manière de survivre.
Un mythe qui résiste à toute pudeur
J’ai regardé la série ce week-end, moi qui ai grandi en Argentine avec Moria déjà installée dans le paysage, omniprésente à la télévision et dans les conversations bien avant que je ne m’installe en tant qu’exilé à Paris. Ce qui frappe d’abord, c’est à quel point la série ravive des souvenirs très concrets - une émission, une phrase choc, une controverse -, tout en les recomposant dans un dispositif qui assume pleinement le grotesque, l’excès, l’outrance verbale comme des qualités et non comme des travers à corriger a posteriori. On y retrouve, en creux, cette Argentine populaire, queer avant l’heure, - pendant les dictatures précédentes à la dernière de 1976 -, qui s’est reconnue dans une figure qui refusait déjà, il y a cinquante ans, de choisir entre glamour et vulgarité, entre intelligence et spectacle. Le contraste avec Cecilia Roth, actrice tout en retenue façon « Tout sur ma mère » (le film de Pedro Almodóvar), rend d’autant plus saisissant le moment où sa Moria, elle aussi, finit par se laisser déborder.
Questionnée par Página/12 sur des contacts ou des échanges avec Moria Casán pour incarner son personnage, Cecilia Roth répond : « Pas du tout. Je n’ai pas vu Griselda travailler, ni Sofía, ni Moria. C’est le réalisateur qui tenait le fil qui nous reliait toutes. Et j’ai l’impression que c’est lui qui nous le transmettait. On est comme trois films différents, et pourtant non : on est toutes Moria. »
Roth confie enfin à El Planeta Urbano, avoir pensé, en travaillant sur la série, à tout ce que l’Argentine a produit de figures populaires hors normes - sportifs, artistes, intellectuels -, comme si le pays cultivait une aptitude particulière à fabriquer des mythes vivants que le reste du monde peine parfois à décoder. On pourrait objecter à l’actrice qu’aucun pays n’a le monopole de ces figures excessives ; mais il y a, dans la manière dont l’Argentine s’est appropriée Moria Casán en la revendiquant, la caricaturant, la citant sans fin, quelque chose qui dépasse le seul phénomène télévisuel pour toucher à une identité collective. « Moria » n’explique pas ce phénomène : elle le prolonge, et c’est sans doute la meilleure façon de lui rendre justice.










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