Édition du 1er septembre 2026

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Monde du travail et syndicalisme

NUFAS : nous ne sommes pas un syndicat spécialisé dans les services funéraires ; nous sommes un syndicat de services

Entretien avec Vuyo Lufele, secrétaire général adjoint de la NUFAS

Il faut savoir que ce sont les travailleurs/travailleuses et leurs intérêts qui nous rassemblent. Or, l’intérêt des travailleurs/travailleuses, c’est le service, car sur le lieu de production, lorsqu’elles ou ils sont maltraités par leurs employeurs, la première chose à laquelle elles et ils pensent, c’est un syndicat. Une fois qu’elles ou ils ont rejoint un syndicat, elles et ils doivent obtenir ce qu’elles et ils méritent, c’est-à-dire le service.

Tiré de Entre les lignes et les mots

14 juillet 2026

Amandla ! : Vous avez parcouru un long chemin depuis que vous étiez secrétaire régional de la Numsa dans la province du Cap-Occidental. Vous avez été licencié par Irvin Jim parce que vous posiez trop de questions gênantes sur les avantages qu’il tirait de la Numsa Investment Company. Et je suppose que cela illustre en partie à quel point il est difficile de créer un nouveau syndicat en Afrique du Sud. Pouvez-vous nous raconter brièvement cette histoire ?

Vuyo Lufele : Depuis que j’ai quitté le Numsa, je n’avais qu’une seule idée en tête : créer un syndicat alternatif. Et cela a été un long parcours aux côtés d’autres camarades à travers tout le pays.

Nous avons commencé par essayer de créer un nouveau syndicat appelé le Syndicat des travailleurs/travailleuses de la métallurgie, des mines et des secteurs connexes d’Afrique du Sud (Mmawusa). Mais l’enregistrement s’est avéré être un véritable parcours du combattant. J’espère ne plus jamais avoir à me lancer dans une procédure d’enregistrement. Tout d’abord, pour s’enregistrer, le greffier exige que l’on dispose d’un compte bancaire. Or, pour ouvrir un compte bancaire, la banque exige que l’on dispose d’un certificat d’enregistrement. C’est le premier problème. Ensuite, pour l’enregistrement, il faut disposer de cotisations à jour. Mais pour que les employeurs puissent prélever les cotisations, ils exigent que l’on dispose d’un certificat d’enregistrement. C’est un autre obstacle qu’il faut surmonter.

Nous avons alors décidé de repartir à zéro et de rechercher un syndicat stratégique, discret mais officiellement enregistré. C’est ainsi que nous avons découvert le Syndicat national de tous les secteurs (Nufas) et que nous avons rencontré son secrétaire général. À l’origine, le Nufas avait été créé sous le nom de Syndicat national des centres d’appels d’Afrique du Sud (Nucsa). En 2023, en raison de la demande émanant d’autres secteurs, le syndicat a élargi son champ d’action et a changé de nom pour devenir la Nufas. À l’époque, il comptait environ 2 000 membres, dont environ 1 400 cotisant·es.

Mais cela n’a pas été une tâche facile. Il était difficile de nous faire confiance, car nous venions de cette très, très mauvaise expérience liée à nos luttes au sein de la Numsa. Elles et ils craignaient notamment que nous ayons des arrière-pensées. Le président pensait que je voulais devenir secrétaire général. J’ai été clair avec les camarades : je suis venu ici parce que nous voulons construire un syndicat alternatif. Nous voulons faire de Nufas un géant. L’AMCU est issu du NUM. Aujourd’hui, l’AMCU est plus grand que le NUM. Et je suis ici pour construire un syndicat qui puisse devenir encore plus grand que le Numsa, le plus grand syndicat d’Afrique du Sud.

Mais je sais que l’organisation est encore petite, qu’elle en est encore à ses débuts. C’est pourquoi, pour ma part, je souhaite contribuer à la gestion de l’organisation ; c’est mon domaine d’expertise. Je constate que le poste de secrétaire général adjoint, qui est vacant, est pourvu par le Comité exécutif national (NEC) conformément aux statuts. Pour ma part, j’apprécierais cela afin de pouvoir partager mon expertise avec le secrétaire général. Elles et ils ont répondu : « D’accord. »

Nous sommes arrivé·es avec environ trois ou quatre entreprises qui payaient leurs cotisations, et nous avons précisé que nous ne voulions pas de salaire provenant de cela. Une fois que nous générerons davantage de revenus, nous pourrons commencer à verser une allocation. Dès que l’on passe de 1 à 150 membres cotisants, on doit alors avoir droit à 1 000 rands. De 151 à 250, ce montant doit être de 5 000 rands. Et de 251 à 350, il doit être de 10 000 rands. De 351 à 450, il doit être de 15 000 rands, et nous estimons que cela doit constituer notre salaire de base.

A ! : Et que se passe-t-il si ces 150 personnes que j’ai recrutées décident de partir ?

VL : Ta prime disparaîtra aussi. Pour encourager nos camarades à l’échelle nationale, car nous avons 28 responsables réparti·es dans tout le pays : au Cap-Occidental, au Cap-Oriental, dans le Nord-Ouest, au Mpumalanga et à Sedibeng. Nous les avons rejoint·es l’année dernière, vers le mois de mai, et en l’espace de quelques mois, en février 2026, nous avons fait entrer plus de 3 000 membres dans l’organisation, portant ainsi son effectif à un peu plus de 5 000 membres.

A ! : Cela m’amène à une autre question. Dans ce pays, notre droit du travail est caractérisé par ce que l’on appelle une orientation majoritaire. Il favorise les syndicats majoritaires. Il a été conçu ainsi dans les années 90 afin d’éviter la fragmentation syndicale. Nous étions dans une période où nous voulions consolider le mouvement, on ne voulait donc pas faciliter la création de nouveaux syndicats. Mais c’était à une époque où les syndicats avaient une direction progressiste. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, alors que les dirigeant·es syndicaux sont devenu·es une bureaucratie, il est très difficile de créer un nouveau syndicat, car les syndicats majoritaires empêchent les petits syndicats d’obtenir des droits dans les entreprises. Je me souviens que lorsque Cédric Gina, le président du Numsa, a quitté le Numsa pour fonder le Syndicat libéré des métallurgistes d’Afrique du Sud (Limusa), il a finalement échoué. Et pourtant, il bénéficiait du soutien du Cosatu. Quelle est votre expérience aujourd’hui ?

VL : Il y a bien sûr cette question du majoritarisme, mais une avancée a été réalisée. Le Syndicat sud-africain des agents pénitentiaires (Sacoswu), qui syndique le personnel de l’armée et des services pénitentiaires, était en concurrence avec Popcru, affilié au Cosatu. Le Sacoswu avait du mal à se faire une place. Une affaire a même été portée devant la Cour constitutionnelle en 2021. L’arrêt a reconnu les droits des syndicats minoritaires. Il s’agit notamment des droits prévus à l’article 12, qui garantissent l’accès au lieu de travail, et de ceux prévus à l’article 13, qui autorisent le prélèvement des cotisations syndicales sur les salaires. Grâce à ces droits, il est possible de développer son syndicat de l’intérieur.

Cependant, la LRA permet également aux syndicats de conclure un accord sur le seuil de représentation avec les employeurs. Si ces derniers souhaitent fermer la porte une fois que le syndicat est entré, ils fixeront ce seuil. Mais aujourd’hui, le niveau de syndicalisation au sein des lieux de travail a baissé pour un syndicat, même s’il est seul. Vous constaterez qu’il syndique désormais moins de 50% de l’effectif total. Il leur est donc difficile de nous dire que nous devons d’abord atteindre les 50% alors qu’eux-mêmes n’en sont même pas là.

Nous menons donc actuellement des actions de syndicalisation sur les lieux de travail affiliés au Numsa. Par exemple, nous comptons près de 800 membres au sein de la compagnie de bus Golden Arrow. Et nous faisons pression pour devenir majoritaires.

A ! : Organisez-vous également des entreprises qui n’étaient jamais syndiquées auparavant ? Et syndiquez-vous les travailleurs/travailleuses en situation de précarité ? L’une des principales critiques adressées aux syndicats au fil des ans est qu’ils n’ont pas syndiqué les travailleurs/travailleuses en situation de précarité. Est-ce que Nufas les syndique ?

VL : Nous faisons les deux, dans la mesure où nous sommes encore une petite organisation. À l’heure actuelle, nous avons très peu d’entreprises non syndiquées dans nos registres. Mais elles arrivent petit à petit. La plupart des travailleurs/travailleuses précaires que nous représentons actuellement sont des agent·es d’entretien. Par exemple, chez Golden Arrow, où nous syndiquons les chauffeur·es de bus, vous constaterez qu’il existe un sous-traitant chargé du nettoyage.

Mais la plupart des entreprises sont celles qui nous ont suivis en quittant le Numsa. Par exemple, il y a une entreprise appelée Technical Systems. Numsa comptait environ 95 membres. Cette entreprise emploie plus de 300 travailleurs./travailleuses Les 95 membres de Numsa ont tous/toutes adhéré à notre syndicat, et le nombre de travailleurs/travailleuses syndiqué·es issu·es de cette entreprise est passé à 185. Et lorsque nous avons rendu service à cette entreprise, elles et ils nous ont dit : « Vous savez quoi ? Pendant 13 ans, nous étions avec Numsa. Vous n’êtes là que depuis quelques jours et vous avez déjà apporté un tel changement. Nous n’en revenons pas. »

A ! : Il existe un autre terrain miné pour tout syndicat. C’est l’un des éléments qui a causé la chute de Numsa : la question des prestataires de services. Les contrats conclus avec ces derniers ouvrent la voie à la corruption. Ils enrichissent la bureaucratie syndicale au détriment des adhérents. Comment parvenez-vous à gérer cela et à empêcher que cela ne s’installe au sein de votre syndicat ?

VL : Nous sommes toujours aux prises avec ce débat. C’est justement cette expérience avec les prestataires de services qui a conduit à notre exclusion de Numsa. Nous évitons cela à tout prix. Ce n’est pas chose facile, car nous n’avons pas de ressources, et nous savons ce qu’ils proposent. Et cette demande des travailleurs/travailleuses concernant les funérailles peut nous rendre folles/fous. Nous avons interrogé certains prestataires de services. Puis nous avons pensé que nous pourrions peut-être gérer cela en interne : mettre de côté certains fonds, plutôt que de nous aventurer sur le terrain des prestataires de services. Premièrement, c’est coûteux pour l’organisation. Deuxièmement, sommes-nous en sécurité ? Car les prestataires de services sont rusés ; ils identifient d’abord qui détient le pouvoir ici, afin de pouvoir ensuite rendre visite à cette personne en tête-à-tête.

J’ai été confronté à de nombreux prestataires de services, mais je l’ai déclaré à mes camarades. Alors que j’étais encore suspendu de Numsa, un prestataire de services m’a proposé de continuer à me verser mon salaire. J’ai répondu : « Non, non, non, non, je suis en suspension rémunérée. » Tout ce dont nous avions besoin, c’était d’une aide pour mettre en place ce projet. Je ne peux pas travailler de cette manière. C’est une situation difficile. Et quand on est seul·e, on comprend pourquoi tant de camarades tombent dans ce piège.

C’est un problème que nous n’avons pas écarté, mais nous devons nous asseoir autour d’une table et veiller à combler les failles qui pourraient nous conduire à la corruption.

A ! : Bien sûr, la position que tu adoptes te rend vulnérable, car à un moment ou à un autre, quelqu’un·e d’autre va se présenter au sein du syndicat et dire : « Je vous accorderai une couverture funéraire ; cette direction refuse de vous l’accorder.  »

VL : Non, c’est certain. Et cette personne va remporter un franc succès, car les travailleurs/travailleuses veulent cette couverture funéraire.

A ! : J’aurais sans doute dû poser cette question plus tôt. Compte tenu de toute cette souffrance que vous endurez, compte tenu de tous ces défis auxquels vous êtes confronté·e, qu’est-ce qui vous a poussé à vous infliger une telle épreuve ? Qu’est-ce qui vous motive ? Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lancer dans cette tâche extrêmement difficile qu’est la création d’un nouveau syndicat dans des circonstances qui sont elles aussi extrêmement difficiles ?

VL : La réponse n’est peut-être pas simple, mais j’ai moi-même vécu la situation où les travailleurs/travailleuses sont laissé·es dans une grande vulnérabilité, et où les dirigeant·es ont utilisé les masses salariées pour s’enrichir. Au sein du Numsa, nous avons constaté que les dirigeant·es ne se souciaient que de former des factions proches d’elles ou eux afin de s’enrichir. Des camarades clamaient haut et fort le socialisme, pour finalement découvrir que les travailleurs/travailleuses avaient été utilisé·es au profit de l’enrichissement personnel de certain·es.

Et ces personnes sont devenues majoritaires au sein du mouvement syndical, des dirigeant·es de cette trempe. Et tous ceux ou toutes celles qui rejoignent le syndicat verront cela comme une mode : pour obtenir quelque chose, il faut s’aligner sur des individu·es corrompu·es au sein de l’organisation.

Je dois dire que le Numsa n’est plus ce qu’il était. Voici ce qu’ont fait ces types : ils se sont débarrassés de tous ceux et toutes celles qui étaient contre la corruption et qui s’exprimaient haut et fort, mais qui possédaient également une expertise dans la représentation des travailleurs/travailleuses. Il ne leur reste plus que celles et ceux qui n’ont aucune capacité à défendre les travailleurs/travailleuses.

A ! : Quelles sont les principales différences entre Nufas et un syndicat qui a échoué, comme Numsa ?

VL : Avant tout, il faut savoir que ce sont les travailleurs/travailleuses et leurs intérêts qui nous rassemblent. Or, l’intérêt des travailleurs/travailleuses, c’est le service, car sur le lieu de production, lorsqu’elles ou ils sont maltraités par leurs employeurs, la première chose à laquelle elles et ils pensent, c’est un syndicat. Une fois qu’elles ou ils ont rejoint un syndicat, elles et ils doivent obtenir ce qu’elles et ils méritent, c’est-à-dire le service. Nous devons être un syndicat combatif qui représente les travailleurs/travailleuses et leurs intérêts. Cela ne sera pas facile. Je l’ai moi-même constaté, car nos capacités sont variées, mais nous devons renforcer ces capacités.

Tout d’abord, ce qui fait défaut aux syndicats aujourd’hui, c’est la formation des délégué·es syndicales/syndicaux. Aujourd’hui, tout dépend d’un·e responsable syndical·e. Un·e travailleur/travailleuse ne peut rien faire sans un·e responsable syndical. Et nous devons mettre fin à cela. Il faut former les délégué·es syndicales/syndicaux à un niveau leur permettant même de participer aux procédures de conciliation et d’arbitrage. Si nous parvenons à insuffler cet esprit, les responsables se consacreront davantage au recrutement, aux assemblées générales, etc. Ainsi, l’organisation sera vivante sur le lieu de travail, et non plus uniquement au sein de la CCMA et des conseils de négociation.

Deuxièmement, nous devons permettre des débats démocratiques internes vigoureux au sein de l’organisation. Nous ne pouvons pas nous méfier les un·es des autres d’emblée. Troisièmement, les dirigeant·es syndicales/syndicaux doivent respecter les statuts du syndicat, et le contrôle par les travailleurs/travailleuses doit devenir la clé. Les travailleurs:travailleuses ne doivent pas être mis·es à l’écart. Elles et ils doivent pouvoir exprimer leurs idées, leurs sentiments et leurs réflexions.

A ! : Tu as évoqué au début que c’était là le moyen de redynamiser le mouvement syndical en Afrique du Sud, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve actuellement. Et je pense que tout le monde constate qu’il est affaibli, tant en termes d’effectifs que de militantisme et d’organisation. Alors, qu’adviendra-t-il des grands syndicats actuels ? Envisages-tu un avenir où des syndicats plus militants comme le tien vont se développer et leur ravir leurs adhérent·es, ou bien les personnes vont-elles œuvrer au sein de ces syndicats pour les faire évoluer ? Comment imagines-tu ce changement ?

VL : C’est une question difficile, et je sais que ce changement ne se fera pas du jour au lendemain. Pour l’instant, nous n’envisageons pas d’adhérer à une fédération. Si nous adhérions à une fédération, nous serions contraint·es de nous concentrer sur un domaine particulier et de fusionner avec un autre syndicat. Car il y aura des principes qui régissent une fédération. Mais nous voulons construire un syndicat grand et fort, ouvert, comme l’est celui-ci, à d’autres secteurs. Si nous parvenons à défendre nos causes et à attirer davantage de travailleurs/travailleuses, celles et ceux-ci pourraient venir d’autres syndicats et nous rejoindre, et nous veillerons à préserver cette culture de construction. Il s’agit d’apporter le changement.

https://www.amandla.org.za/nufas-we-are-not-a-funeral-cover-union-we-are-a-servicing-union/

Traduit par DE

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