Édition du 31 janvier 2023

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Le blogue de Pierre Beaudet

Ne pas attendre ni Godot ni le sauveur suprême

À une certaine époque, tout semblait clair. Les mouvements populaires menaient des batailles partielles, locales, importantes mais éparpillées. Le parti devait tout ramasser et porter cela au niveau global, politique. Dans sa forme social-démocrate, cette approche faisait en sorte que le Parti travailliste en Angleterre ou le SPD en Allemagne, devait identifier la « ligne » et indiquer aux mouvements, notamment aux syndicats, ce qu’il fallait faire. Sous sa forme radicale (notamment communiste ou marxiste-léniniste), cette position disait les choses plus brutalement : les mouvements devaient être soumis, subordonnés aux partis définis comme l’avant-garde, pour ne pas dire, l’« instance suprême ».

Tout cela peut paraître incongru, rétroactivement, pour nous les vieux, ou bien totalement absurde, surtout pour les nouvelles générations !

Et effectivement, cette vision étriquée s’est estompée. Depuis l’essor des luttes contemporaines post-1968, la cage a été durement secouée. Des étudiants, des féministes, des groupes émanant de minorités, ont dit haut et clair qu’il n’était pas question de se soumettre à l’« avant-garde », éclairée ou non. Que la hiérarchisation des luttes pratiquée par les partis était plus que critiquable. Que le « but final » (la prise du pouvoir) n’était pas justement « final », mais une étape d’une lutte plus longue pour changer la société, pas seulement le gouvernement.

Dans le marxisme contemporain, des chercheurs de pointe comme Nicolas Poulantzas (inspiré notamment par Gramsci) nous ont mis en garde contre des visions simplistes et atrophiées. La transformation est un parcours de combattant, ce n’est pas une hypothétique « prise du pouvoir », même si, en certaines circonstances, cette prise du pouvoir peut représenter un bond en avant pour la lutte épique de l’émancipation.

Pour autant, il est clair que, dans cette lutte, il faut confronter l’édifice des dominants. On ne peut pas passer « à côté » ou se réfugier dans espaces « extérieurs ». Alors camarades, il faut miner ces dominants, leur arracher, si ce n’est que des parcelles de pouvoir, en d’autres mots, VAINCRE, même si c’est temporaire et partiel. Et de ces avancées, souvent fragiles, sont semées d’autres résistances, d’autres conquêtes, d’où peut émerger un alter-pouvoir.

En faisant cela, il ne faut jamais oublier que d’autres conditions pour l’émancipation sont nécessaires, à commencer par un très fort tissu d’associations autonomes, autogérées, auto-formées et auto-organisées, représentant l’impétus par « en bas ». Les meilleurs partis politiques sont alors ceux qui sont en mesure d’appuyer ce mouvement par « en bas », sans s’y substituer, sans agir comme « gérant d’estrade », sans être le seul lieu où se définissent les enjeux stratégiques et tactiques. 

En disant cela, je pense bien sûr à des initiatives comme celles qu’on a observées ces derniers temps, comme en Bolivie par exemple. Le « Mouvement vers le socialisme » (MAS) se définit comme l’« outil » des mouvements populaires. Il s’est mis en place sur la base d’un mouvement populaire auto-organisé, notamment dans les communautés paysannes et autochtones, qui ne sont pas un « sous-produit », ni une « branche » du MAS. Les paysans, les ouvriers et d’autres secteurs en lutte définissent leurs propres lignes stratégiques, disposent de leurs propres intellectuels « organiques ». Ils sont en négociation quasi permanente avec le gouvernement du MAS, parfois en conflit également. Ils cherchent aussi à limiter ou à entraver le processus presqu’inévitable qui affecte les gens et les organisations qui deviennent des rouages de la machine de l’État et qui les éloigne des objectifs de l’émancipation.

Est-ce que c’est une formule sans risque ? Bien sûr que non. Est-ce que ça marche toujours ? Non plus. Est-ce que c’est le sentier qu’il faut explorer ici ? Je pense que oui.

Dans le débat actuel au Québec, on y réfléchit en tout cas. La question des prochaines étapes pour faire de Québec Solidaire un pôle politique dynamique, un « constructeur d’hégémonie populaire », doit être discutée en long et en large. Pour moi en tout cas, QS ne peut pas être l’instrument qui doit « unir » et « politiser » les mouvements populaires. Ceux-ci doivent s’unir et de se politiser eux-mêmes. Ce n’est pas à QS de dire aux mouvements comment mener leurs luttes même si les militants et les militantes de QS, qui sont aussi dans leur majorité des militants et des militantes des mouvements populaires, ont leur mot à dire, mais comme militants et militantes des mouvements populaires, et non comme militant-es de QS.

Les mouvements populaires, en effet, ont la possibilité de s’inventer des lieux de réflexion, des réseaux militants, des mécanismes pour développer la discussion, en leur sein et avec d’autres. Il est totalement légitime, plus encore, important, que la liberté de parole et d’organisation la plus large soit encouragée (pas seulement tolérée) au sein des mouvements populaires qui, pas plus que les partis, ont essentiellement et une fois pour toutes la « ligne juste ». Des changements de structures, voire l’édification d’une culture organisationnelle davantage portée sur les débats, pourraient aider : révocabilité des élu-es, limites dans la durée des mandats, renforcement des lieux et moments d’éducation populaire, ouvertures vers les autres secteurs. Il y aurait intérêt à sortir d’une certaine mentalité bureaucratique découlant d’une vision des mouvements ou des syndicats comme des « forteresses assiégées », qui occulte ou minimise des débats.

Le travail politique et intellectuel de QS peut faciliter ces discussions, ouvrir des portes, stimuler des liens, tirer profit également des expériences en cours et passées, au Québec et ailleurs dans le monde. Et surtout, porter ces voix des mouvements populaires et des communautés en lutte sur la scène politique, non seulement à l’Assemblée nationale, mais partout dans la société, via une capacité d’intervention variée, constante et audacieuse, ce qui est déjà fait, mais qui pourrait être encore renforcé.

Disant cela, pourquoi ne pas reprendre l’idée des assemblées citoyennes, expérimentés ici et là lors du printemps 2012, où on invite le peuple à prendre la parole, sans condition ni hiérarchie ? Cela ne devrait pas être organisé ou encore moins dirigé par QS, mais par des coalitions impromptues, avec des mouvements populaires, des citoyen-nes auto-organisés, avec l’appui et l’encouragement de QS, non pas comme « chef d’orchestre », mais comme « outil ».
 
Une fois dit, on sera dans la rue comme tout le monde, quand le temps viendra pour cela.

Et alors avec un peu de chance, une partie croissante de la population va se sentir partie composante et prenante. Le rôle et l’utilité de QS seront davantage reconnus, avec probablement davantage d’appui électoral et éventuellement, une influence plus forte sur les affaires de l’État. Est-ce que cela sera la Transformation (avec un grand T) et le changement fondamental dans le pouvoir, absolument requise pour sortir de notre prison capitaliste pourrie ? Pas vraiment. Mais ça va aider.

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