Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débat sur les politiques d’alliance

Ni l'option A, ni l'option B, mais une troisième voie alternative ?

Comment faire avancer un front uni contre l’austérité néolibérale, pour l’indépendance et la transition énergétique, tout en proposant des pactes ciblés de non agression électorale ?

On le sait : le débat a été lancé au sein de Québec solidaire autour de la question de convergences possibles, notamment avec le PQ lors des échéances électorales de 2018. Et il y a actuellement sur la table 3 options différentes : l’une (l’option A) qui se refuse absolument à toute forme de pacte, de convergence ou d’alliance avec le PQ, l’autre (l’option B) qui envisage un pacte électoral avec le Parti québécois à certaines conditions, la troisième enfin qui propose de repousser la décision à novembre 2017, après avoir pris connaissance des positions prises par le PQ en mai 2017.

Nous proposons ici une option alternative, une troisième voie qui aurait –nous semble-t-il— le mérite de dépasser les limitations et points aveugles des 3 propositions qui sont actuellement sur la table.

Le titre que nous avons choisi ci-dessus l’indique bien : il nous semble que les propositions A et B contiennent, chacune de leur côté, suffisamment de limitations pour qu’on cherche à leur trouver une alternative plus séduisante. Une sorte de troisième voie qui permettrait à QS de se doter à l’horizon de 2018 d’une position politique beaucoup plus active et intervenante, lui donnant les moyens de prendre l’initiative (le leadership) vis-à-vis des propositions de convergence de Jean-François Lisée et d’installer un cadre concret de discussion et d’action qui soit d’abord celui de QS et non du PQ. Cette position alternative pourrait ainsi être annonçée et défendue dès le printemps, et cela sans que nous soyons à la remorque des décisions du PQ, ni non plus prisonniers d’un agenda qui n’est pas le nôtre ; ce à quoi conduit l’option C.

Toutefois pour comprendre la portée d’une telle troisième voie, il faut tout d’abord s’arrêter aux points forts comme aux faiblesses des deux options principales A et B.

Les forces et faiblesses de l’option A

Le point fort de l’option A, c’est de nous rappeler ce qu’il en est de la nature actuelle du PQ de Jean-François Lisée (« néolibéralisé », « identitairisé » (si on peut dire) et une fois au pouvoir très probablement « vire-capot »). Son autre point fort, c’est de nous inciter au passage à développer une intervention véritablement indépendante du PQ, orientée autour de 3 grands axes qui caractérisent actuellement QS en propre : la lutte contre l’austérité néolibérale, la lutte pour l’indépendance ainsi que la transition énergétique. L’option A a donc le mérite du réalisme politique (en ne se faisant aucune illusion sur ce qu’est devenu le PQ) et en même temps de nous appeler à défendre haut et fort nos couleurs à partir de nos propres forces, et cela en ligne directe avec ce qu’on a voulu faire quand on a créé QS en 2006. Cela est tout à fait positif.

Par contre cette option, par son approche principielle, tend à oublier les réalités concrètes de la lutte sociale et politique, telles qu’elles se donnent au Québec à l’horizon de 2018, en particulier en sous-estimant cette aspiration collective à l’unification des forces sociales et populaires après presque 15 ans de règne libéral. Elle se trouve aussi incapable de s’inscrire dans des mécanismes de transition concrets nous permettant de tirer profit de la conjoncture électorale de 2018 et de faire croître activement nos propres forces. Elle tend enfin à minimiser les actuelles difficultés de croissance de QS, en imaginant d’une part que les contraintes du mode de scrutin uninominal à un tour n’exigent pas des solutions « adaptées », et d’autre part en pensant que l’inscription massive de nouveaux membres dans le sillage de l’arrivée de GDN à QS, augure d’une nouvelle période de croissance n’obligeant pas à penser le développement du pôle parlementaire comme un indispensable levier de croissance.

C’est d’ailleurs ce qui amène les tenants de l’option A à simplifier (ou encore à caricaturer) les enjeux du débat actuel, en laissant croire qu’il s’agit « de tout ou de rien » : soit on lutte contre l’austérité néolibérale et pour l’indépendance et la transition énergétique, soit on est favorable à des pactes électoraux et donc nécessairement partisan de la convergence avec un parti qui n’est plus souverainiste et progressiste et dont on finira par inéluctablement faire le jeu.

Il y a d’ailleurs dans cette approche un côté frileux, défensif, en un sens précautionneux, nous faisant imaginer que le PQ est un gros méchant loup et qu’il va nous manger tout rond. Comme si à QS, après 10 ans de croissance, nous n’étions pas aujourd’hui capables, nous aussi de nous affirmer, de prendre notre place sur le terrain de la politique ainsi que de nous imposer au détriment du PQ, particulièrement à une époque où ce dernier s’est peu à peu transmué, ainsi que l’avait si bien stigmatisé Jacques Parizeau, en un véritable « champ de ruines ». Après tout, on n’est pas obligé de ranger le PQ de Jean-François Lisée dans le camp des progressistes ou indépendantistes pour établir avec lui quelques pactes de non-agressions électorales qui pourraient nous être favorables et, dans un contexte donné, nous faire croître à son détriment. C’est une question d’intérêts et de rapports de force, et si nous pouvons tirer notre épingle du jeu, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ?

L’à propos et les limitations de l’option B

À l’inverse, l’option B a le mérite de « l’à propos », en somme de vouloir plus coller aux réalités politiques concrètes et donc de chercher à apporter une réponse au blocage politique si paralysant observé au Québec ainsi qu’aux aspirations et soifs de changement qui animent de larges secteurs de la population et qui toutes se focalisent autour des échéances de 2018. Elle a le mérite aussi de faire bien apercevoir comment –dans le contexte du Québec et d’un scrutin non proportionnel— la croissance significative du pôle parlementaire est un des facteurs décisifs qui permettra à QS de faire des avancées significatives partout, y compris dans les régions et les mouvements sociaux.

Par contre, en cherchant à saisir les possibles de la conjoncture électorale de 2018 , l’option B tend au mieux à semer confusions et ambiguités [1], et au pire à s’installer sur le terrain même du Parti québécois, en bradant un peu trop facilement ce qui fait la particularité de QS : sa volonté de constituer un front uni social et politique autour d’une lutte intransigeante à l’austérité néolibérale et d’un combat sans détour ni faux-fuyant pour l’indépendance et la transition énergétique. Elle le fait aussi en restant enfermée dans de seules préoccupations électoralistes, obnubilée par l’argument du vote stratégique (comment l’empêcher qu’il nuise à Québec solidaire ?), oubliant au passage (ou pour le moins minimisant considérablement) toute la dimension de son intervention de « parti de la rue », de parti préoccupé du développement des mouvements sociaux et de leurs luttes dans tous les espaces sociaux.

En effet, même si l’option B affirme ne pas vouloir de « programme de gouvernement » avec le PQ et prétend restreindre ces pactes électoraux à « une entente sous forme d’échange d’un nombre limité de circonscriptions », elle sous-entend qu’il serait possible malgré tout de s’entendre avec le PQ sur une série d’engagements minimaux dont pourtant toutes les manières de faire du PQ de ces dernières années tendent à nous prouver l’impossibilité pratique : 1) la réforme du mode de scrutin ; 2) la fin de l’austérité et le réinvestissement massif dans les services publics et les programmes sociaux ; 3) une transition écologiste et la fin du développement des hydrocarbures et 4) un projet politique inclusif pour la réalisation de la souveraineté qui condamne toute politique stigmatisant les groupes minoritaires, en particulier les groupes racisés [2]. À se demander s’il n’y a pas pas là un stratagème passablement grossier du PQ qui ne peut –au travers de promesses qui à l’évidence ne seront pas tenues— que tromper l’électorat et discréditer à termes QS !

Une troisième voie ?

Serait-il néanmoins possible de trouver une option alternative qui éviterait les évidentes limitations et impasses des options A et B ? C’est ce que nous avons cherché ci-dessous à esquisser, avec à l’esprit la volonté d’aider à l’échange constructif d’idées nouvelles, à l’approfondissement et à la clarification du débat. Manière d’appeler tout un chacun à réagir à cette proposition, et à en faire la critique, à la mettre en perspective, à l’améliorer si nécessaire, etc.

Nous croyons en effet possible de défendre « une option alternative », une sorte de troisième voie qui, tout en acceptant des discussions exploratoires avec le PQ et la possibilité d’ententes ponctuelles autour de pactes de non agression électorales, ne céderait rien sur les 3 grands axes qui sont actuellement les siens (autour d’un front uni social et politique, lutte à l’austérité et combat pour l’indépendance ainsi que la transition énergétique).

Comment ?

Il s’agira tout d’abord de prendre les devants (l’initiative), en acceptant des discussions exploratoires avec le PQ, mais en fixant beaucoup plus clairement nos attentes (et en les posant dès le départ), en exigeant des garanties allant au-delà des 4 propositions très générales proposées par l’option B, en poussant donc le PQ à se mouiller beaucoup plus et en n’hésitant pas publiquement à le mettre dans l’eau chaude, notamment en approfondissant en parallèle un processus de discussion avec ON et en continuant à travailler à la construction un front uni d’organisations sociales. Et cela, pour tout à la fois répondre aux aspirations de changement de larges secteurs de la population, mais en même temps pour démasquer « in vivo » ce qu’il en est du PQ de Jean-François Lisée et clarifier comment la position de QS est fondamentalement différente de celle du PQ.

L’avantage d’une telle position, c’est qu’elle permettrait à QS de non seulement s’affirmer (comme veut le faire l’option A), mais de le faire concrètement (comme aspirerait à le faire l’option B), en ne craignant pas de s’insérer activement dans le concret d’une conjoncture donnée, ni non plus de contrer sur le terrain même les stratagèmes trompeurs d’un parti sur son déclin, en utilisant donc à notre profit et en se posant comme des protagonistes actifs et déterminés, les espaces de discussion, de débats et de pactes offerts par la conjoncture électorale de 2018.

Il s’agira ensuite d’opter pour un certain nombre de circonscription ciblées et étroitement définies à propos desquelles, après enquête, il serait possible et avantageux pour nous, au terme de ces discussion exploratoires, de passer des ententes ponctuelles tactiques et limitées de non-agression électorale avec le PQ. Mais en ne semant aucune illusion autour d’ententes ou d’alliances plus larges avec le PQ, et en conditionnant ces possibles pactes de non agression électorale que nous passerions avec lui, à des engagements publics beaucoup plus précis et solennels, en somme beaucoup plus engageants pour lui. Manière de faire voir au grand public que dès qu’on discute sérieusement sur le fond, le PQ de Jean-François Lisée tend à se réfugier derrière des promesses trompeuses ou encore vagues et sans signification réelle. Manière aussi de rappeler que ces projets de pactes pourraient avoir à la fin de ce processus de discussion, soit être tout simplement annulés, soit —pourquoi pas ?— se justifier du seul intérêt tactique que QS pourrait y trouver conjoncturellement en termes de gains électoraux précis. L’avantage d’une telle troisième voie, au-delà du fait qu’elle peut nous mettre dans une meilleure position pour accroître notre groupe de députés en 2018, c’est qu’elle ne se défile pas devant les proposition de Jean-François Lisée, en tentant de passer à côté, mais qu’elle les prend à bras le corps et se donne les moyens de les retourner à l’avantage de QS, en ayant de cesse de démasquer au passage les prétentions visiblement fallacieuses qu’il véhicule.

Faire de la politique concrète

Faire de la politique, ce n’est pas simplement défendre des grands idéaux ou de belles valeurs, c’est aussi et en même temps trouver les moyens, au fil d’une conjoncture changeante, de les faire « atterrir » et ainsi de transformer en notre faveur les rapports de force sociopolitiques qui traversent une société donnée et qui seuls permettront qu’un jour ces idéaux et valeurs puissent se muer en réalités palpables (lois, droits nouveaux, conditions d’existence améliorées, etc.).

Faire donc de la politique pour QS aujourd’hui, c’est accroître ce rapport de force, en étant capable de travailler de manière combinée sur 3 plans et en en n’oubliant aucun : le plan de la scène électorale (et de possibles ententes ponctuelles), le plan du regroupement des forces politiques qui nous sont proches (comme avec Option nationale), enfin le plan des mouvements sociaux dont nous voulons nous rapprocher pour en stimuler le développement. Et ce n’est qu’en jouant de manière combinée sur ces trois plans que nous serons capables –dans les faits— de faire avancer le front uni social et populaire que nous voulons constituer autour de la lutte à l’austérité néolibérale et du combat pour l’indépendance et la transition énergétique.

Après 10 ans d’existence, QS est entré dans une étape où il peut commencer à avoir prise sur la conjoncture, l’influencer, la transformer en sa faveur. Encore faut-il qu’il ose le faire, en prenant le risque de tout à la fois d’affirmer haut et fort ce qu’il est, et de s’inscrire sans faux fuyant dans les réalités d’une conjoncture électorale concrète.

Nous pensons que c’est ce que parvient à faire l’option alternative que nous proposons.

Qu’en pensez-vous ?

Pierre Mouterde, sociologue essayiste


[1Par exemple s’agit-il d’un pacte électoral à grande ou petite échelle (?) conduisant à une entente large autour de quelques grandes revendications comme le scrutin proportionnel, la fin de l’austérité, etc.?

[2On le sait, elles auraient été déjà formellement acceptées par Jean-François Lisée.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

Messages

  • Bonjour Pierre,
    J’ai bien lu ta proposition. Je ne sais pas si elle est suffisamment précise pour que ces initiatives de QS se distingueraient davantage par rapport aux tactiques péquistes. Faudrait être plus précis sur nos exigences, ça t’as raisons, mais pour les circonscriptions ciblées pour lesquelles il y auraient des pactes de non agression péquistes. Sur quoi on se baserait pour que cela nous avantage ?
    Peut-etre n’ai- je pas tout compris, mais je ne suis pas certaines qu’on pourra avantager plus QS et de plus, le PQ n’est pas dupe. De la chose médiatique il excelle et on risque que ce soit nous qui seront confrontés à nos contradictions...
    Là j’utilise un langage littéraire parce que je ne veux pas me faire sensurer par le modérateur Ah Ah !

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