25 mars 2026 | Tiré de Reporterre
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C’est une vérité aussi simple que sordide : il serait techniquement tout à fait possible de limiter le réchauffement climatique sous la barre de 1,5 °C et d’éviter ainsi des atrocités et souffrances décuplées dans les décennies à venir. Mais nous ne le faisons pas. Pour préserver les intérêts du capital.
Dit autrement, le capitalisme est fondamentalement incompatible avec la préservation d’un climat viable pour l’être humain. Le constat n’est pas nouveau mais il fait l’objet d’une démonstration limpide, sous un angle original, dans un nouvel essai, Overshoot — Résister à l’idéologie du dépassement (éditions La Fabrique, 2026).
Ses deux auteurs, Andreas Malm, maître de conférences en géographie humaine, et Wim Carton, professeur en sciences de la durabilité, tous deux à l’université de Lund, en Suède, y exposent la manière dont l’industrie fossile, et derrière elle l’ensemble de la classe capitaliste, ont imposé l’idée qu’un dépassement des objectifs climatiques était inéluctable.
« Impératif révolutionnaire »
Ce que l’on appelle dépassement — ou overshoot en anglais — renvoie à l’idée que l’on pourrait sortir temporairement des clous, émettre trop de carbone, dépasser l’objectif de 1,5 °C ou 2 °C de réchauffement mais que cela ne serait pas si grave car on pourrait ensuite faire machine arrière et revenir à un seuil de température viable d’ici 2100.
Comment ? Grâce à des solutions technologiques dont on fait le pari qu’elles seront, un jour, disponibles : élimination technologique du carbone et géoingénierie. Des techniques à l’efficacité hautement spéculative et limitée et aux effets secondaires potentiellement catastrophiques.
Ce narratif s’est pourtant imposé, au point que l’écrasante majorité des scénarios climatiques qui respectent l’objectif de 1,5 °C ou 2 °C en 2100 intègrent aujourd’hui une phase de dépassement. Ce que démontrent Malm et Carton, c’est comment cette « idéologie du dépassement », qui n’a rien d’inéluctable, était la seule solution possible pour le capital pour éviter une crise mortelle.
Car l’urgence climatique et le besoin de décarboner immédiatement nos sociétés sont tels que la seule alternative au dépassement — la solution en réalité la plus rationnelle — impliquerait de remettre en cause toute l’organisation sociale. Ce que l’ONU nomme pudiquement « une transformation en profondeur de nos économies et de nos sociétés ». Et ce que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) appelle « des transitions systémiques » qui seraient « sans précédent ».
En d’autres termes, écrivent Malm et Carton, analyser notre situation avec lucidité conduit à prendre acte de « l’impératif révolutionnaire » que l’inaction climatique des dernières décennies n’a fait que renforcer. « La révolution — en tant que nécessité logique — est née du retard historique de l’atténuation », résument-ils.
Des scénarios climatiques biaisés
Pour échapper à cette conclusion implacable, la classe capitaliste a construit et martelé un contre-récit, défini par les auteurs comme « antirévolutionnaire ». Ce récit s’est notamment imposé via les biais introduits dans les scénarios climatiques pour 2100, formulés dans les rapports du Giec.
Il est important ici de bien distinguer deux choses. D’une part, les modèles climatiques utilisés par les climatologues, qui utilisent les lois de la physiques et décrivent les liens entre émissions de gaz à effet de serre et évolution du climat. Ils sont un outil scientifique robuste, et nous fournissent aujourd’hui des connaissances climatiques solides et incontestables.
Mais, d’autre part, existent ce que l’on appelle les modèles d’évaluation intégrés souvent mentionnés sous leur acronyme anglais IAM (Integrated assesment models). Ces derniers produisent des scénarios d’évolution de nos émissions jusqu’en 2100, en modélisant l’évolution de nos économies.
Ce que dénoncent Malm et Carton, ce sont les multiples biais induits par l’écrasante majorité de ces modèles, calibrés pour proposer une politique climatique « économiquement optimale ». La plupart intègrent les dogmes de la théorie économique néoclassique et prennent, par exemple, comme hypothèse la recherche de croissance économique continue.
Par construction, ces modèles tendent aussi à privilégier le report des efforts climatiques à plus tard. Car les progrès techniques et la croissance économique sont supposés rendre ces efforts plus efficaces et moins chers à l’avenir. Autrement dit : le cadrage de ces modèles exclut toute option révolutionnaire et rend le dépassement du budget carbone inéluctable. La seule solution pour faire repasser la courbe sous 1,5 °C en 2100 consiste alors à sortir du chapeau des solutions technologiques miraculeuses.
Chantage à la crise
Un autre levier extrêmement puissant a été mobilisé par le capitalisme fossile pour imposer cette idéologie du dépassement : le chantage aux actifs échoués. On appelle par ce terme les investissements, ou les « actifs », devenus irrécupérables car dévalorisés par l’évolution de la situation.
Plus concrètement, dans le cas qui nous préoccupe, les auteurs pointent l’existence de milliers de milliards de dollars d’infrastructures, plateformes offshore, oléoducs, gazoducs, supertankers, centrales électriques, etc. Ces actifs, décrits comme « le plus gros réseau d’infrastructures jamais construit », seraient brutalement dévalués par une politique climatique ambitieuse qui planifierait une sortie rapide des énergies fossiles.
Pire, le capital investi dans l’industrie fossile imprègne l’ensemble du marché des actions et des crédits dans le monde. Les banques, les États et les gestionnaires d’actifs sont bourrés d’actifs fossiles, au point de lier le destin de l’économie mondiale à celle des fossiles.
Il fut donc aisé, dans les années 2010, pour les lobbies de l’industrie fossile, d’agiter le spectre d’un krach global, et de défendre leurs intérêts en évoquant le risque que toute action climatique sérieuse ferait peser sur « le capital commun de la classe » capitaliste. Confrontées à ce dilemme entre sauver le climat et sauver le capital, les classes dirigeantes s’en sont sorties par la pirouette du dépassement.
Vertus anticapitalistes des énergies renouvelables
Un dernier argument crucial permet à Malm et Carton d’exclure toute possibilité de solution pour le climat dans un contexte capitaliste : les énergies renouvelables, solaires et éoliennes, sont incompatibles avec l’impératif d’accumulation du capital.
Dans les années 1990 ou 2000, racontent les auteurs, Total, BP, Shell, Chevron et la plupart des majors pétrolières avaient investi massivement dans les énergies renouvelables, affichant fièrement leur politiques de verdissement. Mais toutes ont brutalement retourné leur veste et tourné le dos aux renouvelables dans les années 2020.
La raison ? L’énergie offerte par le soleil ou le vent n’est, par nature, pas profitable à long terme. Ces énergies de flux sont offertes sans travail humain (une fois amorti l’investissement initial dans le panneau solaire ou l’éolienne), leur coût est voué à fondre, l’électricité tend vers la gratuité et le taux de profit qu’elles génèrent tend vers zéro.
Ce phénomène est aussi logique qu’inéluctable pour les auteurs, qui l’analysent avec leur grille de lecture marxienne, selon laquelle seul le travail humain génère de la valeur. Les énergies fossiles, énergie de stock, nécessitent un travail humain constant pour leur extraction, et ce travail, exploité par le capital, peut produire ainsi de la « survaleur », donc du profit capitaliste.
À l’inverse, les renouvelables sont des énergies de flux, virtuellement infinis, sans travail humain, donc sans exploitation et sans valeur. Si la part de l’électricité provenant des renouvelables devient trop vaste, elle menace de transformer cette électricité en « non-marchandise ». Ce phénomène de « déclin de la valeur » s’accélère dès que solaire et éolien atteignent un quart à un tiers de l’ensemble de l’électricité produite, notent les auteurs.
Organiser le krach contrôlé du capital fossile
Voir des multinationales capitalistes engager une véritable transition énergétique serait donc une impossibilité structurelle. La biomasse ou le nucléaire, en revanche, restent des énergies de stock, nécessitant un travail humain exploitable. Raison pour laquelle ces sources d’énergies auraient les faveurs des classes dominantes, malgré leur faible pertinence face à l’urgence climatique.
La démonstration étayée et pédagogique livrée ici par Malm et Carton a le mérite de mettre en lumière les mécanismes profonds qui précipitent le désastre climatique. Le capitalisme a un besoin vital d’accroître continuellement son taux de profit et le capital fossile, pour maintenir cette course effrénée, a réussi à imposer son idéologie du dépassement.
Pour en sortir, il est urgent d’imaginer une manière d’échouer ces actifs mortifère. Soit, plaident les auteurs : organiser le krach contrôlé du capital fossile, son démantèlement, et déployer une production énergétique renouvelable postcapitaliste.
« C’est l’ampleur herculéenne de cette tâche qui explique que le dépassement continue de s’imposer », concluent-ils, tout en se gardant de livrer une solution clé en main pour mener à bien une telle tâche. Identifier les racines du mal et l’objectif à atteindre, aussi « extrêmement improbable » soit-il, est au moins une première étape pour entretenir l’espoir.
Overshoot — Résister à l’idéologie du dépassement, de Wim Carton, Andreas Malm, éditions La Fabrique, février 2026, 300 p., 22 euros.
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