« Sans être encore un pays, la Palestine est une présence politique mondialement connue et reconnue », me disait mon père, qui considérait la cause palestinienne comme une cause nationale du Maroc. Cette phrase résume à elle seule le paradoxe palestinien. Un territoire sans État pleinement reconnu, mais une réalité politique, historique et symbolique que nul ne peut ignorer.
Dans le monde musulman, certains fidèles prient en direction de Jérusalem, suivant la première prescription du Prophète. D’autres ne reconnaissent qu’un seul pèlerinage digne de ce nom, celui qui mène à la terre sainte et à l’Esplanade des Mosquées, al Haram al Charif. Bien au-delà de ses frontières disputées, la Palestine habite les consciences. Elle traverse les croyances. Elle structure les imaginaires.
Pour mon père, les Palestiniens représentaient le peuple arabe le plus instruit, celui qui avait su bâtir des institutions parmi les plus démocratiques du monde arabe, avant que les accords d’Oslo ne viennent fragiliser ce que des décennies d’efforts avaient construit avec patience et discipline.
Une question demeure. Pourquoi les Palestiniens n’ont-ils toujours pas un pays reconnu par le concert des nations ?
Sans avoir la prétention de répondre pleinement à une question aussi complexe, je propose ici un ancien texte que je viens de mettre à jour.
Les Palestiniens sont prisonniers d’un lieu et d’un moment de l’histoire qui les dépassent. Leur terre se situe au croisement des trois religions monothéistes, au cœur d’un espace saturé de croisades, d’empires, de colonisations et de rivalités géopolitiques. Ce territoire n’est pas seulement national. Il est symbolique, stratégique, théologique. Il attire les puissances comme un aimant attire le fer. Dans un tel environnement, la marge de manœuvre d’un peuple sans État souverain est mécaniquement réduite.
Réduire la situation à un simple conflit interne serait commode, mais faux. Tous les peuples connaissent des divisions. Cependant, lorsqu’un peuple lutte encore pour sa reconnaissance internationale et la consolidation d’institutions étatiques, la division devient un luxe qu’il ne peut pas se permettre. L’absence d’État rend chaque fracture plus visible, plus exploitable, plus coûteuse.
Les divisions palestiniennes ne sont pas nées par hasard. Elles s’inscrivent dans l’évolution idéologique du monde arabe au XXe siècle, entre nationalisme laïc, islam politique, lutte armée et diplomatie. La rivalité entre le Fatah et le Hamas ne se résume pas à une querelle de pouvoir locale. Elle reflète des visions stratégiques divergentes face à Israël et à la communauté internationale. Cette fragmentation a affaibli la capacité palestinienne à négocier et à résister.
Dans ce contexte, les ennemis des Palestiniens ont naturellement non seulement tiré profit de ces divisions, ils les ont nourris. Il n’en demeure pas moins qu’une résistance fragmentée perde sa force devant l’ennemi.
Les accords d’Oslo, signés en 1993 à Washington entre l’Organisation de libération de la Palestine et le gouvernement israélien sous l’égide de Bill Clinton, ont été présentés comme une ouverture historique vers une solution à deux États. En réalité, ils ont constitué un cadre structurellement déséquilibré. L’OLP a reconnu Israël en estimant que la première Intifada avait modifié le rapport de forces et replacé la question palestinienne au centre de l’agenda international. Oslo devait être une étape vers la souveraineté.
Cependant, avec le temps, Yasser Arafat aurait progressivement mesuré les limites structurelles de ces accords. L’absence d’engagement clair sur l’arrêt de la colonisation, le maintien du contrôle israélien sur des leviers essentiels et le caractère intérimaire prolongé du dispositif militaire et sécuritaire n’ont pas conduit vers un État viable, mais vers une gestion transitoire indéfinie. Avec le recul, cela parait nettement comme une stratégie israélienne visant à gagner du temps.
Ainsi, l’espoir initial d’une transition vers la souveraineté a laissé place, chez certains responsables palestiniens, à la conviction que le temps jouait moins en leur faveur qu’en celui de la puissance occupante, surtout après l’assassinat de Yitzhak Rabin par un ultra religieux sioniste.
L’assassinat de Rabin et l’empoisonnement suspect d’Arafat a rendu encore plus cahoteux le chemin vers la reconnaissance de l’état palestinien. L’assassinat du Premier ministre israélien en 1995 a bouleversé la dynamique israélienne et affaibli le camp favorable aux compromis. Après la mort d’Arafat en 2004, la scène palestinienne a perdu une figure capable de maintenir un équilibre fragile entre factions.
La séparation politique entre la Cisjordanie et Gaza après 2007 a institutionnalisé la division. Deux autorités, deux stratégies, aucune cohérence nationale.
Les Palestiniens portent leur part de responsabilité. Aucune cause nationale n’avance sans cohérence interne. Mais ignorer les asymétries de puissance et la dynamique coloniale reviendrait à analyser le conflit à moitié.
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi la Palestine n’est toujours pas un État souverain. Je n’en citerais que quatre :
1. Le rapport de forces depuis les accords d’Oslo
Les accords d’Oslo ont été signés dans un contexte de pressions géopolitiques et d’un rapport de forces défavorable aux Palestiniens. Ils ont entériné la reconnaissance mutuelle entre l’OLP et l’État d’Israël et inscrit une feuille de route censée mener à une paix négociée. En réalité, les accords ont créé l’Autorité palestinienne avec un mandat limité et fragmenté. Elle n’a jamais eu le contrôle complet de son territoire, de ses frontières, de ses ressources ni de sa sécurité. Israël a poursuivi l’expansion des colonies en Cisjordanie et à Jérusalem Est après Oslo, réduisant le territoire contigu susceptible de former un État palestinien viable. L’Autorité palestinienne est demeurée dépendante du financement extérieur, ce qui a restreint sa marge d’autonomie politique. Les divergences profondes entre les factions palestiniennes ont été accentuées par ces contraintes externes.
Autrement dit, Oslo n’a pas instauré un processus de paix véritablement équilibré. La structure même des accords a consolidé les déséquilibres en laissant à Israël la maîtrise des leviers essentiels du pouvoir et de l’espace.
2. L’évolution du leadership palestinien après Arafat
Yasser Arafat, malgré ses limites, incarnait une figure unificatrice. Sa disparition en 2004 a créé un vide politique. Mahmoud Abbas a hérité d’un leadership affaibli et confronté à des critiques internes de plus en plus fortes, notamment de la part du Hamas. Ce dernier, né politiquement puis militairement, s’est imposé à Gaza après les élections législatives de 2006 et la rupture avec le Fatah en 2007. La division entre la Cisjordanie, sous contrôle de l’Autorité palestinienne, et Gaza, sous contrôle du Hamas, a rendu impossible l’élaboration d’une stratégie nationale commune. Chaque faction s’est enfermée dans des logiques de survie politique et de légitimité interne, au détriment d’un projet unifié.
Cette fragmentation a affaibli la capacité des Palestiniens à négocier et à mobiliser un soutien international cohérent.
3. Le rôle des ultra religieux sionistes
Je ne m’attarderai pas longtemps sur le rôle des courants ultra religieux et nationalistes en Israël, dont l’influence s’est révélée particulièrement dommageable. Ils ont contribué à faire échouer de nombreuses initiatives de paix et à compromettre la perspective d’un État palestinien, tout en fragilisant profondément la société israélienne elle-même.
Ce pays, construit dans un contexte historique singulier et durablement marqué par la crainte de sa propre disparition, est traversé par de vives tensions internes. Au-delà des apparences, ces fractures affaiblissent sa cohésion et alimentent une dynamique d’usure politique et sociale. Cela fait partie des facteurs qui retardent l’émergence d’un État palestinien.
Les nouveaux historiens en Israël ne cessent de proposer des lectures différentes du récit officiel sur les objectifs du sionisme. En explorant les archives de l’État, ils ont mis au jour des éléments qui remettent en question la version longtemps dominante des événements entourant la création d’Israël.
Leurs travaux ont notamment attiré l’attention sur les conditions dans lesquelles une partie de la population palestinienne a été déplacée en 1948. Ils ont contribué à nourrir un débat public en Israël et à l’étranger sur la nature du projet sioniste, sur ses intentions initiales et sur la manière dont l’histoire a été racontée, en particulier face à la formule selon laquelle la Palestine aurait été une terre sans peuple destinée à un peuple sans terre.
Israël sans masque de Gilles Bibeau. Ce livre est une plongée profonde dans l’histoire de cette puissance coloniale nommée Israël. L’une des questions pertinentes auxquelles répond Bibeau est la suivante. Dans quelle mesure le sionisme est-il une trahison du judaïsme. Pour ma part, le sionisme est une trahison de l’humanisme. Une trahison qui s’est confirmée par un génocide. Les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui. Et ils n’ont pas manqué de complices pour accomplir leur sale manœuvre. Il faut saluer fort, très fort, tous les juifs de conscience du monde qui ont crié et crient encore « Pas en notre nom ».
4. Le rôle des puissances régionales et internationales et leurs responsabilités vis à vis du 7 octobre 2023 et des conséquences pour Gaza
La situation palestinienne s’inscrit dans un jeu d’influences plus large où plusieurs puissances régionales et internationales ont façonné les équilibres depuis des décennies.
Les États Unis ont longtemps soutenu Israël politiquement et militairement tout en tentant périodiquement de jouer un rôle de médiateur. Cette médiation a souvent été perçue par de nombreux Palestiniens comme biaisée en raison du soutien américain à Israël. Les pays arabes ont oscillé entre soutien politique et diplomatie pragmatique avec Israël, notamment à travers les accords d’Abraham en 2020, qui ont normalisé certaines relations sans résoudre la question palestinienne. Le bloc iranien a soutenu militairement certaines factions comme le Hamas et le Jihad islamique, contribuant à militariser la dynamique du conflit.
Le 7 octobre 2023 a marqué une rupture majeure dans l’histoire du conflit. Cette attaque massive menée par le Hamas contre l’État d’Israël s’inscrit dans un contexte de frustration accumulée par des décennies de blocus, d’occupation, de pertes territoriales et d’absence de perspective politique tangible. Elle s’explique aussi par l’affaiblissement des structures politiques palestiniennes capables de canaliser les tensions dans un cadre diplomatique stratégique et par un environnement régional qui a souvent favorisé la confrontation.
La réaction militaire israélienne a été plus que disproportionnée. Condamnée par de nombreux observateurs et organismes internationaux, elle a entraîné une offensive d’une violence extrême sur Gaza, une destruction massive des infrastructures civiles, quelque 150 mille morts et blessés, en grande majorité des civils, plus de 2 millions de vies brisées, ainsi qu’une crise humanitaire profonde marquée par des pénuries d’eau, de nourriture, d’électricité et de soins médicaux. Un génocide a eu lieu à Gaza.
Les puissances internationales, en particulier les États Unis et certains pays européens, n’ont pas exercé une pression suffisante afin d’éviter l’escalade. Malgré la reconnaissance par plus de 150 États dans le monde de la Palestine, la communauté internationale n’a pas réussi à instaurer un cadre de paix crédible et contraignant capable d’imposer la perspective des deux États, le respect des droits humains et un cessez le feu durable.
Les conséquences pour Gaza sont catastrophiques. Les pertes humaines sont massives, les infrastructures essentielles sont détruites, le traumatisme collectif est profond, la paupérisation s’accélère et les perspectives de reconstruction et de stabilité demeurent extrêmement réduites. La tragédie qui a suivi le 7 octobre a mis en lumière l’incapacité des institutions internationales à protéger les populations civiles et à imposer une solution politique.
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À la lumière de ces dynamiques historiques, politiques et stratégiques, l’initiative de Conseil de paix portée par Donald Trump n’est rien d’autre que la continuité de l’influence occidentale sur la région. Les États Unis jouent depuis des décennies un rôle central dans les équilibres du Proche Orient. Leur soutien militaire et diplomatique à Israël, leur influence sur les institutions financières internationales et leur capacité à structurer des coalitions régionales maintiennent Washington comme un acteur déterminant dans les cadres politiques proposés.
Lorsque la reconstruction de Gaza est envisagée à hauteur de dizaines de milliards, la question dépasse le seul registre humanitaire. Elle devient géopolitique. Qui finance, qui supervise, qui attribue les contrats, qui contrôle les flux financiers et qui définit les conditions politiques attachées à l’aide. L’histoire des reconstructions post conflit montre qu’elles peuvent devenir des instruments d’influence durable. L’Irak après 2003 en offre un exemple, tout comme certaines dynamiques issues des accords de normalisation régionale.
L’entrée de certains pays arabes et musulmans dans un tel dispositif modifie la perception du rapport de force. Pour une partie de l’opinion palestinienne et arabe, cela peut apparaître comme une légitimation indirecte d’un ordre régional où la question palestinienne n’est plus centrale mais intégrée dans une architecture sécuritaire et économique plus large. Pour d’autres États arabes, participer signifie disposer d’une place à la table des décisions plutôt que subir des choix faits ailleurs.
Il convient toutefois d’éviter une lecture simpliste en termes de croisade moderne. Le conflit israélo palestinien, malgré la force des symboles religieux qu’il mobilise, demeure avant tout un conflit national, territorial et politique. Les puissances occidentales agissent principalement en fonction d’intérêts stratégiques et sécuritaires liés à l’énergie, à la stabilité régionale et à la compétition avec l’Iran.
Cependant, la perception compte autant que l’intention. Si une reconstruction est vécue comme imposée de l’extérieur, sans souveraineté palestinienne réelle sur les décisions, elle sera perçue comme une extension du contrôle plutôt que comme une libération. Si elle consolide un statu quo dans lequel Gaza reste dépendante, fragmentée et politiquement neutralisée, cela ne sera qu’une emprise prolongée sur un peuple et un territoire.
Le point central demeure le suivant. Une reconstruction sans solution politique réelle ne résout rien. Elle peut rebâtir des immeubles mais pas une légitimité nationale. Elle peut injecter des capitaux mais ne peut restaurer une dignité politique. Si les Palestiniens ne sont pas placés au centre des décisions concernant leur territoire, aucune somme d’argent ne transformera durablement la situation.
À la lumière de ces éléments, le Conseil de paix de Donald Trump peut apparaître comme la poursuite d’une influence occidentale dominante sur la région. En projetant de reconstruire Gaza à coups de milliards, c’est l’ensemble du Moyen Orient qui semble inscrit dans une logique de contrôle prolongé, avec la caution morale de certains pays arabes et musulmans. Croisade made in USA.
La Palestine n’est pas encore un pays. Manifestement, certaines croisades ont la vie longue.
Mohamed Lotfi
21 Février 2026
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