Édition du 14 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Pendant plusieurs mois, Mme Khadija Barbe,...

Pendant plusieurs mois, Mme Khadija Barbe, porte-parole du Comité Palestine au sein d’un mouvement éco-féministe et ce mêne Comité Palestine ont été la cible d’intimidations et d’agressions en ligne de la part de milieux d’extrême droite racistes et islamophobes. Le 8 mars, en solidarité avec le peuple iranien soumis à une agression militaire, elle a porté un drapeau iranien - geste qu’elle aurait posé pour tout autre peuple en situation semblable. Ce geste a suscité des plaintes au sein de ce mouvement, portées par certaines membres et des personnes extérieures au mouvement. Face à l’hypocrisie de certaines et à l’absence de soutien du CA depuis des mois, Mme Barbe a choisi de prendre une pause. Contacté par un journaliste du Journal de Montréal au sujet du drapeau, le CA a choisi de se dissocier publiquement d’elle sans la contacter au préalable sans l’en informer. Le 13 mars 2026 paraissait un article sans rigueur ni déontologie, nommant expressément Mme Barbe et diffusant des informations erronées, exposant ainsi cette femme et sa famille à un danger réel. Le texte qui suit est la conséquence directe des événements qui ont suivi.

Pourquoi ai-je quitté le mouvement ?

Je n’ai pas quitté le mouvement sur un coup de tête.
Je n’ai pas quitté le mouvement par manque d’activité ou d’engagement en son sein - des mères, des femmes remarquables y ont accompli et continuent d’y accomplir des actions qui forcent l’admiration.
Je n’ai pas quitté le mouvement par épuisement militant.

Je suis partie parce qu’un seuil a été franchi.

Un seuil politique.
Un seuil éthique.
Un seuil humain.

* J’ai quitté le mouvement lorsque j’ai vu l’une des nôtres être publiquement abandonnée à la bêtise dominante.

Une mère.
Une militante.
Une alliée.

Désolidarisée.

Non pas à la suite d’un débat collectif rigoureux, non pas dans un espace de parole partagé, mais dans un geste précipité, sans égard pour les conséquences, sans responsabilité assumée.
Un geste qui a exposé une femme à la violence, au harcèlement, à l’insécurité.
Un geste qui a brisé quelque chose de fondamental. La confiance.
Et avec cette confiance, c’est aussi mon sentiment de sécurité qui s’est effondré.

Je n’ai plus confiance en ce mouvement.
Je ne m’y sens plus en sécurité.

On ne jette pas l’une des nôtres.
Pas pour se protéger.
Pas pour préserver une image.

Ce qui a suivi a été tout aussi révélateur.

Car oui, tout le monde peut se tromper, paniquer, agir dans la précipitation, sous le coup de la confusion ou de la pression. L’erreur est autant humaine qu’elle est partie prenante des dynamiques collectives et des luttes.
Mais persister dans l’erreur, s’y enfermer, refuser de la reconnaître et de la corriger - voilà ce qui fait basculer une faute en responsabilité assumée.

Et c’est précisément ce à quoi nous avons assisté : rien. Aucune prise de responsabilité, ni interne, ni publique. Aucune remise en question.

Refus d’agir.
Refus de nommer.
Refus de réparer.

Le refus de défendre l’une des siennes n’est pas une neutralité. C’est une position.
Persister dans ce refus, c’est en assumer les effets, sur les corps, sur les vies, sur les liens.

** Ce que cette situation a mis en lumière, ce n’est pas seulement une erreur.
C’est un écart.

Un écart profond entre les valeurs affichées et les pratiques effectives.
Un discours de solidarité. Une pratique d’abandon.
Un discours féministe. Une incapacité à protéger concrètement une femme ciblée.

*** À la place, nous avons assisté au déplacement classique : une posture de victimisation.
La critique devient agression. L’interpellation devient menace. Celles qui parlent deviennent celles qu’il faut recadrer.

Se dire attaquées.
Se dire incomprises.
Se dire irréprochables.

Ce que certaines théoriciennes nomment les « white tears » - cette re-centration sur le malaise des dominantes face à la critique - a pris le dessus sur toute possibilité d’écoute.
Mais il faut être clair : ce malaise n’est pas une violence.

Ce qui est violent, c’est l’abandon.

**** Ce que j’ai vu à l’œuvre, ce n’est pas seulement une erreur ponctuelle.
C’est une logique.
Ce mécanisme, largement documenté par Françoise Vergès, Seloua Luste Boulbina ou Maria Lugones, n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une structure plus large : celle de la blanchité.
La blanchité ne désigne pas une couleur de peau, mais une position de pouvoir.

Une manière de se poser au centre.

De définir les normes.
De limiter le légitime.
De fixer les limites du dicible et du pensable.

La blanchité n’a pas besoin de se porter, encore moins de se dire.
Elle s’impose.
Elle organise.

Et elle s’est manifestée de manière flagrante dans la gestion même de cette crise.
Les personnes du CA qui ont pris en charge la situation étaient, pour certaines, en situation de conflit d’intérêts, pour d’autres, trop proches pour exercer un jugement juste et distancié.

Aucun recours à l’ensemble des membres n’a été envisagé.
Aucune consultation réelle.
Aucune délibération collective.

Ce fonctionnement n’est pas anodin.

Il reproduit une structure hiérarchique, pyramidale, où le pouvoir se concentre entre quelques mains, au détriment du collectif qu’il prétend représenter.

Décider entre quelques-unes.
Écarter le collectif.
Imposer sans rendre de comptes.

C’est aussi cela, la blanchité : une manière d’organiser le pouvoir, de le naturaliser, de le rendre incontestable.
Elle organise les hiérarchies entre les luttes, entre les paroles, entre les souffrances.
Elle décide de ce qui est recevable, de ce qui est « trop », de ce qui dérange.
Elle privilégie la respectabilité sur la justice, le confort sur la vérité.
Elle se manifeste quand certaines causes sont tolérées et d’autres évitées.
Quand certaines voix sont entendues et d’autres disqualifiées comme excessives.

La blanchité, comme le montre Fanon, s’intériorise, se reproduit, circule. Elle façonne les subjectivités, les désirs d’alignement, les stratégies de survie. Elle produit même ses propres relais parmi celles et ceux qu’elle marginalise.

S’aligner.
Se conformer.
Se taire.

***** Le problème ne se limite pas à cette structure. Il corrompt les luttes en les cantonnant à une vision étroite.

Fragmentée.
Dépolitisée.

Un écoféminisme sans intersectionnalité.
Un féminisme sans courage politique.
Un féminisme qui évite les luttes « qui dérangent ».

Séparer les luttes, c’est hiérarchiser les urgences.
Neutraliser les conflits.

Comme le rappelle Nada Elia, les mouvements féministes dominants ont historiquement évité de prendre position sur la Palestine - j’ajoute le Moyen-Orient et l’islamophobie - au nom d’un prétendu recentrage sur des enjeux « féministes ». Mais ce refus n’est pas neutre.

Ne pas prendre position, c’est déjà prendre parti.
C’est laisser intactes les structures de domination.
C’est accepter l’ordre existant.

Les luttes féministes ne peuvent être dissociées des luttes antiracistes, anti-impérialistes, décoloniales.
À défaut, elles reproduisent ce qu’elles prétendent combattre.

Des injustices systémiques.
Des hiérarchies de vies.
Des silences organisés.

Sans convergence, sans courage, les luttes se vident de leur sens.
Et ce vide n’est pas seulement politique. Il est épistémique.

Ne pas écouter.
Ne pas croire.
Ne pas reconnaître.

C’est ainsi que se perpétuent les injustices épistémiques : quand certaines paroles sont disqualifiées d’avance, quand certaines expériences sont jugées illégitimes, quand certains savoirs sont relégués à la marge.
Or sans justice épistémique, il n’y a pas de possibilité de justice.
Sans reconnaissance des savoirs, il n’y a pas de reconnaissance des personnes.

La reconnaissance n’est pas un geste moral. Elle est ce lieu où l’éthique ne peut être posture - puisqu’elle est la terre même dont l’éthique surgit : le rapport à l’autre, non vicié.

C’est un processus politique.
C’est une pratique.

Une pratique qui suppose de déplacer le centre.

D’accepter de ne pas savoir.
D’écouter réellement.
De se laisser transformer.

Une pratique qui exige de rompre avec les cadres imposés, avec les hiérarchies héritées, avec les conforts acquis.

Reconnaître, c’est :

Décentrer
Risquer
Changer.

Nada Elia écrit que « le féminisme est un mouvement d’amour », une force de justice et de don.

Or, ici, nous n’avons vu ni don, ni justice.
Et nous n’avons ressenti aucun amour.

****** Je ne suis pas « blanche ». Je ne le serai jamais.
Refuser la blanchité, ce n’est pas une question d’identité. C’est un positionnement.
Le refus de participer à un système qui hiérarchise les vies et les savoirs.
Le refus des silences confortables et des solidarités conditionnelles.

J’ai quitté le mouvement parce que je crois en ma sœur Khadija Barbe.
Je la reconnais.

J’ai quitté le mouvement parce que je crois encore aux luttes.

Aux luttes entières.
Cohérentes.
Courageuses.

Des luttes où la solidarité n’est pas un mot.
Des luttes qui ne laissent personne derrière.

Surtout pas ma sœur.

(Pensées d’) Une mère décoloniale.

******

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