Édition du 14 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

En grève sociale

Plaidoyer pour le communautaire !

Depuis mon arrivée au Québec en 1982, je consomme du communautaire. Depuis 1985, je n’ai pas cessé d’en produire. La notion était totalement nouvelle pour moi. J’y ai trouvé non seulement des services et des ressources, mais aussi un espace de création, de liberté et d’épanouissement.

Une manière joyeuse d’habiter le monde. Le communautaire a été ma porte d’entrée dans un Québec qui fut jadis le royaume du communautaire. Aujourd’hui, ce royaume est en train de perdre son trône. Il est, à juste titre, à boutte.

Derrière ce mot, communautaire, il y a encore des visages, des cuisines où l’on sert des repas chauds, des salles paroissiales transformées en refuges, des intervenants pour guider les jeunes vers des chemins moins dangereux. Des maisons bleus pour accueillir des jeunes femmes enceintes. Des intervenantes et des intervenants fatigués mais debout, encore, toujours.

Le communautaire est l’héritier d’un système autrefois porté par l’Église, qui veillait sur ses ouailles en les engageant dans une action à la fois spirituelle et concrète. L’action communautaire au Québec, c’est ce qui a traversé la disparition de l’Église pour continuer de servir le bien commun. Elle porte aussi, incontestablement, une part de l’héritage des Premières Nations. Ce qui relevait au départ du survivre ensemble s’est transformé, grâce au communautaire, en un véritable vivre-ensemble.

En 1994, Jacques Parizeau, au tout début de son mandat comme Premier ministre, plaçait l’action communautaire au cœur d’un projet social. Pour lui, un Québec souverain était un pays foncièrement communautaire. Dans son premier discours d’orientation, marqué par l’enthousiasme, il reconnaissait clairement le rôle essentiel du communautaire dans le tissu québécois. Il ne s’agissait pas d’un simple complément à l’État, mais d’un levier vivant, enraciné dans les réalités locales, capable de rejoindre là où les grandes structures échouent. Un discours conséquent, dans lequel Parizeau annonçait des investissements importants.

Cette reconnaissance n’était pas anodine. Elle traduisait une compréhension fine de ce que le communautaire incarne. Une proximité que les institutions ne peuvent pas toujours offrir. Une souplesse aussi. Là où les politiques publiques sont lentes, les organismes agissent vite. Là où les formulaires découragent, ils accueillent sans condition. C’est aussi là que les nouveaux arrivants peuvent cultiver leur appartenance citoyenne dans leur société d’accueil. Pour moi, le communautaire a été le meilleur remède contre le communautarisme. Contre l’enfermement.

Force est de constater aujourd’hui que le soutien politique à l’action communautaire s’est effrité. Le Québec est en train de se priver de ce qui le distingue profondément, de ce qui lui donnait une forme de souveraineté.

Le communautaire est désormais largement absent des discours politiques et médiatiques. Il est aussi de moins en moins présent dans les choix budgétaires. À titre d’exemple, le budget 2025-2026 ne prévoit qu’environ 22,9 millions de dollars pour l’ensemble du milieu communautaire, alors que les besoins sont estimés à 2,6 milliards. Dans certains cas, on observe même des reculs, comme une diminution de 4,2 millions pour les organismes soutenant l’intégration des personnes immigrantes. Ailleurs, les montants annoncés tiennent davantage du symbole que d’un réel soutien. Quelques millions dispersés entre différents secteurs, parfois à peine quelques centaines de milliers de dollars.

À cela s’ajoute une indexation insuffisante des subventions, bien en deçà de l’augmentation réelle des coûts, ce qui équivaut, dans les faits, à une coupure déguisée. Pendant ce temps, l’État impose des compressions globales et limite la croissance de ses dépenses, ce qui se répercute directement sur les organismes. Même lorsqu’il n’y a pas de coupures franches, il y a un étouffement progressif.

Oui, le communautaire est à boutte. Le slogan claque, brut, sans détour. Il ne cherche pas à séduire, il cherche à réveiller.

Les organismes communautaires répondent à la pauvreté, à l’isolement, à la détresse psychologique, à la violence, à l’insécurité alimentaire. Ils colmatent les brèches d’un système qui craque de partout. Mais leurs moyens, eux, n’ont pas suivi, ou si peu.

Pour avoir été à la fois témoin et acteur, je peux dire que les années 80 et 90 ont été un âge d’or du communautaire. La radio communautaire en portait l’écho, et les anciens regardent aujourd’hui cette époque avec une certaine nostalgie.

Lors d’un colloque tenu les 25 et 26 mars dans le cadre de la Semaine d’actions contre le racisme, Lela Savić, fondatrice, directrice générale et rédactrice en chef de La Converse, évoquait la situation actuelle. Pour elle, « le communautaire n’est pas à boutte, il est brûlé ». Son constat rejoint de nombreux témoignages recueillis ces dernières années. Des intervenants parlent d’épuisement chronique. L’un d’eux confiait que"le plus difficile est de devoir refuser une aide, fermer une liste d’attente, détourner le regard faute de moyens". Ce sont des blessures invisibles, mais profondes.

Le communautaire, ce n’est pas une abstraction. C’est une femme qui trouve enfin un endroit sécuritaire. C’est un jeune qui décroche moins parce qu’un adulte croit en lui. C’est un aîné qui mange chaud. C’est aussi un filet social qui empêche des chutes irréversibles. Quand ce filet s’effiloche, ce sont des vies qui basculent.

Le paradoxe est cruel. Plus les besoins augmentent, plus les ressources stagnent. Le financement est souvent précaire, fragmenté, conditionnel. Beaucoup d’organismes vivent au rythme des projets, des subventions temporaires et de redditions de comptes lourdes. On leur demande d’innover, tout en les maintenant dans une insécurité constante.

Certains sont aujourd’hui au bord du gouffre. D’autres envisagent carrément de fermer. Et ce ne sont pas de petites pertes. Chaque fermeture, c’est un quartier qui perd un repère. C’est une porte qui se ferme pour les plus vulnérables.

Ce qui frappe, c’est le décalage entre les discours et la réalité. On reconnaît l’importance du communautaire, on le cite comme faisant partie du modèle québécois. Mais dans les faits, on participe à son déclin.

Il y a quelque chose de profondément injuste à demander à des gens déjà engagés corps et âme de porter encore plus sans leur donner les moyens de tenir. Le dévouement ne peut pas être une politique publique. La bonne volonté ne remplace pas un financement stable.

Et pourtant, malgré tout, ils tiennent. Par conviction, par solidarité, par attachement à leur milieu. C’est admirable. Mais ce n’est pas durable.

Le slogan dit que le communautaire est à boutte. Il faut l’entendre comme un avertissement, pas comme une fatalité. Derrière l’épuisement, il y a encore une force immense. Mais cette force a besoin d’être reconnue autrement que par des mots.

Revenir à l’esprit de 1994 ne signifie pas céder à la nostalgie. Cela signifie retrouver une ambition. Celle de considérer le communautaire non pas comme un coût, mais comme un investissement. Non pas comme un dernier recours, mais comme une composante essentielle du vivre ensemble.

Le Québec s’est aussi construit à travers ces réseaux d’entraide. Les fragiliser, c’est fragiliser ce que nous sommes.

Alors la question n’est plus de savoir si le communautaire est important. Nous le savons déjà. La vraie question est simple. Sommes-nous prêts à lui donner les moyens de continuer à exister, pour vrai ?

Il y a dans le communautaire des êtres d’exception qui méritent notre reconnaissance. Organiser un gala annuel pour les récompenser, serait la moindre des choses. Une façon de célébrer une des plus belles activités humaines et lui donner une force politique. J’en ai croisé plusieurs lors de ce colloque de deux jours. Un des plus illustre est Mohamed Mimoun, appelé Momo, agent de mobilisation et de développement au Forum jeunesse de St-Michel. À lui seul, cet homme fait le travail d’une armée de fonctionnaires. La communauté lui doit beaucoup. En attendant qu’il reçoive très bientôt je l’espère la médaille de l’Assemblée Nationale, nous saluons tous son travail inestimable auprès des jeunes.

Celui qui m’a le plus impressionné à la fin de ce colloque est un jeune de 17 ans. Il s’appelle Amine Zakaria, formé en journalisme à l’école la Converse, fondée par Lela Savic. Organisme communautaire consacré aux jeunes. Son rap pour clore sa présentation est un hymne à la jeunesse québécoise.

« Je m’appelle Amine, je suis québécois et je vous emmerde ». Cette dernière phrase d’Amine, à elle seule, est la plus belle déclaration d’amour d’un citoyen issu de l’immigration à sa société d’accueil. C’est aussi le fruit d’une action magistralement communautaire.

Mohamed Lotfi

27 Mars 2026

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