Tiré du site du CADTM.
Comprendre cette évolution est indispensable pour saisir la logique de confrontation désormais assumée par Washington, notamment dans l’Indo-Pacifique, et les risques de nouvelles conflagrations qu’elle fait peser sur les peuples de la planète.
Pourquoi les dirigeants de Washington considèrent-ils que la Chine est l’adversaire principal ?
La Chine s’inscrit elle-même depuis près de 40 ans (on pourrait remonter aux accords Nixon – Mao des années 1970) dans le maintien de l’ordre capitaliste international et a adopté depuis les années 2010 une politique économique et commerciale d’expansion internationale en gagnant d’énormes parts de marché dans le monde entier. Elle a ouvert partiellement son économie à des investissements étrangers massifs en particulier des grandes entreprises étatsuniennes, européennes, taïwanaises,… Pendant une vingtaine d’années, la Chine était considérée par les États-Unis comme un partenaire économique et commercial intéressant même si elle accumulait d’énormes surplus commerciaux [1].
Ensuite, la Chine ne s’est pas contentée d’exporter des produits manufacturés et d’attirer des capitaux étrangers, à partir de 2014, elle a investi massivement des capitaux dans l’extraction et la production de marchandises à l’échelle planétaire (sur tous les continents) et elle est devenue un prêteur et un investisseur de premier plan (voir Éric Toussaint, « Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre », CADTM, publié le 29 octobre 2024).
Les autorités de Washington, face au déclin prononcé de l’économie des États-Unis ont décidé de réagir agressivement au renforcement de la Chine qui, de son côté, a jusqu’ici utilisé des moyens pacifiques pour marquer des points et renforcer sa puissance. A différents endroits de la planète, Washington a continué et a multiplié l’usage de la force sans toutefois s’en prendre directement à la Chine. Trump, à l’occasion de son deuxième mandat, a décidé de déployer de manière offensive une stratégie économique, militaire, diplomatique,… dirigée contre la Chine.
Le tournant a été amorcé à la fin du mandat de Barack Obama en 2015-2016 et il s’est nettement accentué pendant le premier mandat de Donald Trump (2017-2020) et s’est poursuivi pendant le mandat de Joe Biden (2021-2024). Le retour de Trump à la présidence début 2025 accentue l’offensive des États-Unis contre la Chine. Dans le document publié par l’Administration de Trump début décembre 2025 (NSS 2025), la Chine est définie de fait comme “adversaire stratégique central”.
A partir des documents officiels, quelle a été l’évolution de la position officielle de Washington sur les relations avec la Chine au cours des dix années écoulées ?
En 2015, administration dirigée par Barack Obama affirmait :
« Les États-Unis se réjouissent de l’émergence d’une Chine stable, pacifique et prospère. Nous cherchons à développer avec la Chine une relation constructive qui profite à nos deux peuples et favorise la sécurité et la prospérité en Asie et dans le monde entier. Nous cherchons à coopérer sur des défis régionaux et mondiaux communs tels que le changement climatique, la santé publique, la croissance économique et la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Même s’il y aura de la concurrence, nous refusons l’inévitabilité d’une confrontation. Dans le même temps, nous gérerons la concurrence en position de force tout en insistant pour que la Chine respecte les règles et normes internationales sur des questions allant de la sécurité maritime au commerce et aux droits humains. » (NSS 2015, p. 24) [2]
Sous Obama, le discours officiel reste celui de l’engagement coopératif, comme le montre la NSS 2015 mais dans les faits, plusieurs évolutions marquent déjà une inflexion vers la désignation de la Chine comme un adversaire. C’est à la fin du mandat d’Obama que les États-Unis ont renforcé de manière significative leur présence militaire et stratégique en Asie-Pacifique / Indo-Pacifique.
En 2017, pendant le premier mandat de D. Trump, l’orientation à l’égard de la Chine se poursuit et la Chine est présentée comme une menace :
- « La région indo-pacifique, qui s’étend de la côte ouest de l’Inde aux côtes occidentales des États-Unis, représente la partie la plus peuplée et la plus dynamique du monde au niveau économique. L’intérêt des États-Unis pour une région indo-pacifique libre et ouverte remonte aux premiers jours de notre république. Bien que les États-Unis cherchent à poursuivre leur coopération avec la Chine, celle-ci utilise des incitations et des sanctions économiques, des opérations d’influence et des menaces militaires implicites pour persuader les autres États de se conformer à son programme politique et sécuritaire. Les investissements dans les infrastructures et les stratégies commerciales de la Chine renforcent ses aspirations géopolitiques. Ses efforts pour construire et militariser des avant-postes en mer de Chine méridionale mettent en danger la libre circulation des échanges commerciaux, menacent la souveraineté d’autres nations et compromettent la stabilité régionale. La Chine a lancé une campagne de modernisation militaire rapide visant à limiter l’accès des États-Unis à la région et à donner à la Chine une plus grande liberté d’action dans cette zone. La Chine présente ses ambitions comme mutuellement bénéfiques, mais sa domination risque de diminuer la souveraineté de nombreux États de la région indo-pacifique. Les États de toute la région appellent les États-Unis à maintenir leur leadership dans le cadre d’une réponse collective qui préserve un ordre régional respectueux de la souveraineté et de l’indépendance. ( SSN 2017, p. 45-46, passages mis en gras par Éric Toussaint) [3].
La NSS 2017 opère une rupture doctrinale : la Chine est désormais décrite comme une puissance hostile et menaçante utilisant coercition économique, influence politique et militarisation pour remettre en cause l’ordre régional et le leadership américain.
Dans le document de stratégie de sécurité nationale publié en 2022, l’administration de Joe Biden s’inscrit dans la prolongation de l’approche de D. Trump à l’égard de la Chine :
- « La République populaire de Chine est le seul concurrent qui ait à la fois l’intention de remodeler l’ordre international et, de plus en plus, le pouvoir économique, diplomatique, militaire et technologique pour le faire. Pékin a pour ambition de créer une sphère d’influence renforcée dans la région indo-pacifique et de devenir la première puissance mondiale. Elle utilise ses capacités technologiques et son influence croissante sur les institutions internationales pour créer des conditions plus favorables à son propre modèle autoritaire et pour modeler l’utilisation et les normes technologiques mondiales afin de privilégier ses intérêts et ses valeurs. Pékin utilise fréquemment sa puissance économique pour contraindre les pays. Elle tire profit de l’ouverture de l’économie internationale tout en limitant l’accès à son marché intérieur, et elle cherche à rendre le monde plus dépendant de la RPC tout en réduisant sa propre dépendance vis-à-vis du monde. La RPC investit également dans une armée qui se modernise rapidement, dont les capacités dans la région indo-pacifique et la puissance et la portée à l’échelle mondiale ne cessent de croître, tout en cherchant à éroder les alliances des États-Unis dans la région et dans le monde. (...) Il est possible pour les États-Unis et la RPC de coexister pacifiquement, de partager et de contribuer ensemble au progrès humain (...) Dans la compétition avec la RPC, comme dans d’autres domaines, il est clair que les dix prochaines années seront la décennie décisive. Nous nous trouvons aujourd’hui à un tournant, où les choix que nous faisons et les priorités que nous poursuivons aujourd’hui nous engageront sur une voie qui déterminera notre position concurrentielle à long terme. Bon nombre de nos alliés et partenaires, en particulier dans la région indo-pacifique, sont en première ligne face à la coercition de la RPC et sont déterminés, à juste titre, à garantir leur autonomie, leur sécurité et leur prospérité. (...) Nous tiendrons Pékin responsable des abus commis – génocide et crimes contre l’humanité au Xinjiang, violations des droits de l’homme au Tibet et démantèlement de l’autonomie et des libertés de Hong Kong – même si Pékin cherche à faire taire les pays et les communautés. (...) Nous nous opposons à toute modification unilatérale du statu quo de la part de l’une ou l’autre partie et ne soutenons pas l’indépendance de Taïwan. » (NSS 2022, p. 23-24, mis en gras par Éric Toussaint) [4].
Même si c’est de manière moins brutale, l’administration Biden confirme et approfondit le tournant de 2017 en qualifiant la Chine de principal concurrent stratégique global, engagé dans une rivalité systémique de long terme touchant l’économie, la technologie, la sécurité et les normes internationales.
Dans le document rendu public début décembre 2025, l’administration de D. Trump radicalise encore un peu plus la politique de Washington par rapport à la Chine :
- « Le président Trump a, à lui seul, renversé plus de trente ans d’erreurs d’hypothèses américaines erronées concernant la Chine : à savoir, qu’en ouvrant nos marchés à la Chine, en encourageant les entreprises américaines à investir en Chine et en externalisant notre production vers la Chine, nous faciliterions l’entrée de la Chine dans le soi-disant « ordre international fondé sur des règles ». Cela ne s’est pas produit. La Chine s’est enrichie et a acquis de la puissance, et a utilisé sa richesse et son pouvoir à son avantage. Les élites américaines – sous quatre administrations successives, de tous partis politiques confondus – ont soit volontairement soutenu la stratégie chinoise, soit l’ont niée. » (NSS 2025, p. 19) [5]
Trump n’adopte pas explicitement une démarche guerrière à l’égard de la Chine, on lit dans le document stratégique de sécurité nationale :
- « Si l’Amérique poursuit sa croissance et peut la maintenir tout en conservant une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin (…) » (“If America remains on a growth path—and can sustain that while maintaining a genuinely mutually advantageous economic relationship with Beijing (…)” (NSS 2025, p. 20)
Mais on trouve aussi des passages très négatifs à l’égard des menaces que présenterait directement la politique chinoise avec toute une panoplie d’accusations :
« Premièrement, les États-Unis doivent protéger et défendre leur économie et leur population contre toute menace, d’où qu’elle vienne. Cela signifie mettre fin (entre autres) :
• aux subventions et stratégies industrielles prédatrices orchestrées par l’État ;
• aux pratiques commerciales déloyales ;
• à la destruction d’emplois et à la désindustrialisation ;
• au vol massif de propriété intellectuelle et à l’espionnage industriel ;
• aux menaces qui pèsent sur nos chaînes d’approvisionnement et qui mettent en péril l’accès des États-Unis aux ressources essentielles, notamment les minéraux et les terres rares ;
• à l’exportation de précurseurs du fentanyl qui alimentent l’épidémie d’opioïdes aux États-Unis ;
et
• à la propagande, opérations d’influence et autres formes de subversion culturelle. » [6] (NSS 2025, p. 21)
Quel est le message envoyé par Trump à Pékin ?
Par rapport à la stratégie adoptée par la Chine face aux barrières douanières et aux autres obstacles économiques dressés par Washington pour faire face à l’expansion du commerce et des investissements chinois dans le monde et sur le marché des Etats-Unis, Trump affirme dans le NSS 2025 (page 20) que les méthodes utilisées par Pékin pour contourner les barrières et autres obstacles imposés à partir de 2027 sont identifiées… et considérées comme hostiles. Le passage sur l’utilisation par la Chine du Mexique comme lieu de production pour atteindre ensuite les Etats-Unis, la substitution du marché étasunien par celui des pays à faible revenu, les exportations indirectes, envoie un message très précis à Pékin qu’on peut résumer de la sorte : Nous savons exactement comment vous contournez nos tarifs et nos contrôles. En réponse, nous prendrons de nouvelles sanctions, nous exercerons des pressions et de la coercion sur les pays intermédiaires en particulier dans l’hémisphère occidental, nous remettrons en cause les accords commerciaux avec les pays servant de relais aux Chinois.
La réponse de Trump est-elle uniquement économique ?
Sous Trump, la Chine est perçue comme un adversaire structurant, contre lequel les États-Unis doivent mettre en œuvre une stratégie plus agressive de confrontation économique et de compétition militaire.
Quelle est la position de Trump par rapport à la Chine dans l’Indo-Pacifique ?
Il faut d’abord préciser que l’Indo-Pacifique est largement un espace géopolitique ou géostratégique défini par Washington dans son intérêt. La dimension militaire et économique est déterminante dans l’adoption de cette définition. Trump veut que l’Indo-Pacifique soit « sûr et dominé » par les États-Unis. Pékin préfère utiliser l’expression Asie Pacifique.
Dans la NSS 2025, l’Indo-Pacifique correspond grosso modo à un arc continu qui d’ouest en est comprend la côte orientale de l’Afrique, l’océan Indien , les points de passage clés : détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb, détroit de Malacca, l’Asie du Sud (avec l’Inde comme pivot), l’Asie du Sud-Est (ASEAN), la mer de Chine méridionale, Taïwan la péninsule coréenne, le Japon. S’y ajoute au sud et à l’est : l’Australie, les archipels et les États insulaires du Pacifique. Cet espace va jusqu’à la côte pacifique des États-Unis.
Pour Trump, l’Indo-Pacifique est avant tout un espace maritime et militaire par lequel passe plus de 60 % du commerce mondial. C’est un espace essentiel pour l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et la suprématie navale. Dans cet espace, Washington a un réseau de pays alliés : le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, Singapour, les Philippines, la Thaïlande, Taïwan (qui officiellement fait partie de la Chine) et dans une certaine mesure l’Inde qui est un partenaire clé mais n’est pas un allié formel. Pour Trump, ce réseau doit constituer un front anti-chinois.
Dans la NSS 2025 de Trump, les forces américaines dans l’Indo-Pacifique sont conçues comme un dispositif militaire, maritime et aérienne avant tout, orienté vers un conflit de haute intensité avec la Chine. Alors que Trump présente ce dispositif comme n’ayant qu’une vocation dissuasive, ce n’est pas le cas. Washington y maintient le plus important déploiement militaire hors du continent américain.
Les États-Unis déploient 375 000 soldats [7] et personnel civil de l’armée dans l’Indo-Pacifique et y entretient 66 bases militaires permanentes auxquelles il faut ajouter quelques dizaines d’installations militaires moins importantes (voir le site officiel du Congrès des Etats-Unis : https://www.congress.gov/crs-product/IF12604 ). Les principales installations militaires de Washington dans l’Indo-Pacifique se trouvent au Japon (bases aériennes et navales, plus de 50 000 soldats), en Corée du Sud (plus de 28 000 soldats ), et sur des territoires qui appartiennent directement aux Etats-Unis comme Guam (6000 soldats) dans les îles Mariannes, Hawaï (44 000 soldats), en Alaska,… auxquelles il faut ajouter un accès aux bases militaires aux Philippines, à Singapour, en Thaïlande, en Australie.
Quelle est la position de la Chine par rapport à l’espace géostratégique que Washington appelle Indo-Pacifique ?
La Chine rejette officiellement la notion d’« Indo-Pacifique ». Dans le discours officiel chinois, Pékin n’emploie pas spontanément le terme « Indo-Pacifique » ; il lui préfère Asie-Pacifique », « voisinage asiatique », « communauté de destin en Asie ».
Selon la Chine, l’Indo-Pacifique est un concept artificiel, forgé par les États-Unis, visant à élargir et légitimer une stratégie d’endiguement contre la Chine (Quad [8], AUKUS [9], alliances navales). Aux yeux de Pékin, l’Indo-Pacifique signifie l’élargissement par Washington du théâtre anti-chinois jusqu’à l’Inde. Pour la Chine, l’Indo-Pacifique sert à internationaliser la question chinoise (Chine continentale et Taïwan), transformer la Chine en problème de sécurité global et légitimer une présence militaire massive américaine. En résumé, pour Pékin, l’Indo-Pacifique n’est pas une région naturelle, mais une construction géopolitique hostile.
Pour la Chine, les États-Unis sont une puissance étrangère à la région qui encercle militairement la Chine, une puissance étrangère qui veut entraver le libre développement du commerce et des investissements chinois dans son environnement géographique naturel. Évidemment, Washington adopte un point de vue complètement différent et considère que les Etats-Unis ont le droit de dominer l’Indo-Pacifique et que la Chine risque d’utiliser sa force pour exiger des droits de péage, menacer la sécurité de ses voisins, bloquer des chaînes d’approvisionnement.
Concernant Taiwan quel est le message contenu dans le NSS 2025 ?
Sur la question de Taïwan, le NSS 2025 réaffirme son opposition à toute réunification par la force, tout en refusant explicitement de soutenir une déclaration d’indépendance taïwanaise. Cette posture vise moins à stabiliser le détroit qu’à maintenir un levier permanent de pression sur Pékin, en transformant Taïwan en point de friction structurel plutôt qu’en objet de règlement politique.
Comment les autorités indiennes voient-elles l’Indo-Pacifique ?
New Delhi a tendance à reprendre l’expression Indo-Pacifique car cela lui permet de renforcer son statut de grande puissance autonome, de sortir du tête-à-tête régional avec la Chine, d’élargir son horizon stratégique vers l’Asie du Sud-Est et le Pacifique. L’Indo-Pacifique est pour l’Inde un multiplicateur de puissance, pas un simple outil anti-chinois. Tout en participant au Quad, l’Inde refuse les alliances militaires formelles, maintient sa doctrine d’autonomie stratégique et coopère avec Washington sans s’aligner complètement. Il faut bien sûr avoir en tête que l’Inde est en conflit avec son voisin le Pakistan où la Chine investit massivement. L’Inde a également un conflit frontalier avec la Chine. L’Inde utilise l’Indo-Pacifique pour répondre à la présence chinoise dans l’océan Indien, au Pakistan (le port de Gwadar relié à la Chine par voir terrestre), au Sri Lanka (le port de Hambantota qui fait l’objet d’une concession de 99 ans octroyée à une entreprise chinoise), dans l’océan Indien occidental.
En même temps, avec la Chine et la Russie, l’Inde est membre des BRICS qu’elle préside en 2026. L’Inde achète à la Russie des quantités importantes de combustibles malgré les sanctions prises contre Moscou depuis l’invasion de l’Ukraine. Enfin, le gouvernement néofasciste de Modi a développé une relation étroite (militaire et commerciale) avec le gouvernement néofasciste en Israël.
Le message de Trump n’est-il pas menaçant ? En effet, n’est-il pas en train de chercher un prétexte comme celui d’assurer la liberté de commerce afin d’avoir un argument pour attaquer militairement la Chine ? Cela fait penser au prétexte pour déclencher la guerre de l’opium dans les années 1830. Dans le cas des guerres de l’opium, les USA et les autres puissances utilisaient la liberté du commerce, comme prétexte et ici c’est encore le cas, n’est-ce pas ?
Cette interprétation du document de Trump est tout à fait légitime, et elle touche un point très sensible que beaucoup d’analyses occidentales minimisent mais que les stratèges chinois, eux, voient parfaitement. La réponse courte est : oui, le passage du NSS 2025 concernant la liberté de commerce par voie maritime dans l’Indo-Pacifique peut être lu comme plus menaçant que la lecture “dissuasion défensive”, et oui, l’analogie avec la “liberté du commerce” des guerres de l’opium est pertinente sur le plan théorique et historique.
Quand Trump écrit que la mer de Chine méridionale ne doit pas être soumise à un péage ou à une fermeture arbitraire, il fait trois choses très lourdes :
1. Il transforme un espace régional contesté en bien public mondial. C’est exactement le mécanisme historique des puissances maritimes : on dénationalise un espace, on le requalifie en artère globale, puis on légitime l’intervention armée au nom de tous. C’est le même raisonnement juridique et stratégique qui a été utilisé par les Britanniques face à la Chine Qing au 19e siècle, ou les puissances occidentales face à l’Empire ottoman et plus récemment par les États-Unis face à l’Iran dans le Golfe. La “liberté du commerce” devient alors un principe supérieur à la souveraineté.
2. Trump fabrique un seuil d’intolérance très bas. Il ne parle pas d’un blocus total, ni d’une guerre déclarée dont serait coupable la Chine, mais d’un risque de péage, d’un contrôle, d’une capacité de fermeture à discrétion que la Chine pourrait hypothétiquement exercé ou activé. Autrement dit l’intention présumée suffit. C’est extrêmement important : il n’est pas nécessaire que la Chine bloque réellement la mer de Chine méridionale pour justifier une action. Selon la doctrine qu’avance Trump, il suffit qu’elle en ait la capacité crédible. C’est exactement le type de prétexte stratégique qui a servi dans le passé.
Au XIXe siècle, l’argument des puissances impérialistes occidentales contre la Chine était “la Chine viole la liberté du commerce”, aujourd’hui, l’argument avancé par Trump est “la Chine menace les voies vitales du commerce mondial”. Dans les deux cas, l’Occident se pose en gardien des flux, la Chine est décrite comme fermée, coercitive, arbitraire, dangereuse pour l’économie mondiale. Pour un lecteur chinois, ce passage résonne exactement comme un discours impérialiste classique. Et c’est tout à fait justifié qu’un ou une Chinoise l’interprète de cette manière tout comme toute personne sensée qui essaye de décrypter le NSS 2025.
3. Trump est réellement en train de préparer une légitimité d’escalade, pas une guerre immédiate. Trump construit une “boîte juridique et stratégique”. Trump dit en substance : si la Chine cherche à contrôler, taxer ou fermer les routes maritimes, alors l’usage de la force ne serait pas une guerre, mais une action de maintien de l’ordre économique mondial. C’est exactement ce que font les grandes puissances avant les conflits, pour préparer l’opinion, aligner les alliés, réduire le coût politique de l’escalade. Trump réactive un vocabulaire historiquement impérialiste, la “liberté du commerce” sert ici de principe supérieur justifiant l’usage de la force. Cela est perçu à Pékin — comme une menace latente, voire comme une préparation doctrinale à l’escalade même si la réaction officielle des autorités chinoises au NSS 2025 a été très modérée.
Quelle a été la réaction officielle de la Chine en décembre 2025 à la publication du NSS 2025 par Trump ?
La réaction chinoise a été très courtoise de manière à éviter d’envenimer la relation.
Lors d’une conférence de presse donnée le 8 décembre 2025 dans les jours qui ont suivi la publication du NSS 2025, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Guo Jiakun a déclaré :
- « La Chine a toujours été convaincue que la coopération entre la Chine et les États-Unis est bénéfique pour les deux pays, tandis que la confrontation leur est préjudiciable. Le respect mutuel, la coexistence pacifique et la coopération gagnant-gagnant constituent la bonne voie à suivre pour que la Chine et les États-Unis s’entendent, et c’est le seul choix juste et réaliste. La Chine est prête à œuvrer avec les États-Unis pour maintenir le développement stable des relations bilatérales, tout en défendant fermement sa souveraineté, sa sécurité et ses intérêts en matière de développement. Nous espérons que les États-Unis travailleront avec la Chine dans le même sens, mettront en œuvre les accords importants conclus entre les chefs d’État des deux pays, intensifieront le dialogue et la coopération, géreront correctement leurs divergences, favoriseront le développement stable, sain et durable des relations sino-américaines et apporteront davantage de certitude et de stabilité au monde.
- En ce qui concerne la question de Taïwan, nous soulignons que Taïwan est la Taïwan de la Chine et fait partie intégrante du territoire chinois. La question de Taïwan est au cœur des intérêts fondamentaux de la Chine et constitue la première ligne rouge à ne pas franchir dans les relations sino-américaines. Le règlement de la question de Taïwan est une affaire qui concerne uniquement le peuple chinois et qui ne tolère aucune ingérence extérieure. Les États-Unis doivent respecter scrupuleusement le principe d’une seule Chine » [10]
Concernant les prétentions de Washington présentes dans le NSS 2025 à l’égard de l’hémisphère occidental et notamment du Venezuela, la Chine a réagi également de manière prudente.
Quelle a été la réaction de la Chine à l’agression militaire étasunienne contre le Venezuela perpétrée le 3 janvier 2026 ?
Après que Washington ait agressé le Venezuela le 3 janvier 2026, la Chine a dénoncé les prétentions de Trump de prendre le contrôle du pétrole vénézuélien et a exigé la libération immédiate du couple présidentiel mais jusqu’ici n’a pris aucune contre-mesure pour sanctionner les Etats-Unis.
Synthèse-Conclusion
L’évolution de la position officielle de Washington à l’égard de la Chine au cours de la dernière décennie met en lumière un basculement stratégique majeur, qui dépasse largement les changements d’administration ou d’orientation partisane. En l’espace de dix ans, la Chine est passée, dans le discours officiel étatsunien, du statut de partenaire économique concurrent mais coopératif à celui d’« adversaire stratégique central ». Ce glissement ne traduit pas une rupture soudaine, mais l’aboutissement d’un processus cumulatif lié à la montée en puissance économique, financière, technologique et géopolitique de la Chine au sein même de l’ordre capitaliste mondial.
Jusqu’au milieu des années 2010, l’administration Obama s’inscrivait encore dans une logique d’intégration conditionnelle de la Chine à l’ordre international dominé par les États-Unis.
Le tournant opéré à la fin du mandat d’Obama et sous le premier mandat de Donald Trump a consisté à abandonner puis à rejeter explicitement cette approche. À partir de 2017, la Chine est décrite comme une puissance hostile utilisant l’économie, les investissements, les infrastructures et la modernisation militaire pour remettre en cause la domination américaine, en particulier dans la région indo-pacifique. Cette redéfinition de la Chine comme menace structurelle s’est poursuivie et approfondie sous l’administration Biden, qui a repris l’essentiel du diagnostic trumpien tout en l’inscrivant dans un cadre multilatéral et idéologique plus affirmé, opposant un « modèle autoritaire » chinois à un ordre international présenté comme fondé sur des valeurs démocratiques.
Le document stratégique de 2025 marque une nouvelle étape : il ne se contente plus de constater la rivalité, mais désigne explicitement l’erreur historique des élites étasuniennes ayant favorisé l’ascension de la Chine. Celle-ci est désormais présentée non seulement comme un concurrent, mais comme une menace directe pour l’économie, la cohésion sociale, les chaînes d’approvisionnement, la sécurité nationale et même la stabilité culturelle des États-Unis. La conflictualité est ainsi élargie à l’ensemble des sphères économiques, technologiques, idéologiques et sociétales, sans pour autant assumer formellement une option militaire directe.
En définitive, si les dirigeants de Washington considèrent aujourd’hui la Chine comme l’ennemi principal, ce n’est pas parce que Pékin aurait rompu avec l’ordre capitaliste mondial, mais précisément parce qu’il s’y est inséré avec succès, en exploitant les mécanismes au point d’éroder de manière importante la suprématie américaine. La rivalité sino-américaine apparaît dès lors moins comme un affrontement entre deux systèmes antagonistes que comme une lutte asymétrique pour le leadership au sein d’un même ordre économique mondial, dont les règles ont longtemps été écrites par les États-Unis eux-mêmes. Cette dynamique marquée par l’agressivité de Washington rend la confrontation durable, structurelle et potentiellement très dangereuse pour l’ensemble des peuples de la planète.
La National Security Strategy 2025 de Donald Trump marque une inflexion doctrinale majeure dans la manière dont les États-Unis conçoivent leur rivalité avec la Chine. Derrière le langage de la dissuasion, de la liberté du commerce et de la sécurité des voies maritimes, se dessine une logique de puissance plus assumée, dans laquelle les Etats-Unis, qui sont une puissance extra-régionale, revendique le droit de structurer militairement l’Indo-Pacifique afin d’y préserver un ordre économique favorable à ses intérêts. Cette approche peut toutefois être interprétée à Pékin comme une stratégie d’encerclement et de contrainte, ravivant un dilemme de sécurité profond aux implications historiques, géopolitiques et systémiques.
* L’auteur remercie Omar Aziki, Patrick Bond, Fernanda Gadea, Sushovan Dhar et Maxime Perriot pour leur relecture. L’auteur est responsable des erreurs éventuelles qui pourraient s’y trouver.
Notes
[1] Voir notamment Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, Paris, 2024, 302 pages.
[2] « The United States welcomes the rise of a stable, peaceful, and prosperous China. We seek to develop a constructive relationship with China that delivers benefits for our two peoples and promotes security and prosperity in Asia and around the world. We seek cooperation on shared regional and global challenges such as climate change, public health, economic growth, and the denuclearization of the Korean Peninsula. While there will be competition, we reject the inevitability of confrontation. At the same time, we will manage competition from a position of strength while insisting that China uphold international rules and norms on issues ranging from maritime security to trade and human rights.” (NSS 2015, p. 24)
[3] “The Indo-Pacific region which stretches from the west coast of India to the western shores of the United States, represents the most populous and economically dynamic part of the world. The U.S. interest in a free and open Indo-Pacific extends back to the earliest days of our republic. Although the United States seeks to continue to cooperate with China, China is using economic inducements and penalties, inf luence operations, and implied military threats to persuade other states to heed its political and security agenda. China’s infrastructure investments and trade strategies reinforce its geopolitical aspirations. Its efforts to build and militarize outposts in the South China Sea endanger the free flow of trade, threaten the sovereignty of other nations, and undermine regional stability. China has mounted a rapid military modernization campaign designed to limit U.S. access to the region and provide China a freer hand there. China presents its ambitions as mutually beneficial, but Chinese dominance risks diminishing the sovereignty of many states in the Indo- Pacific. States throughout the region are calling for sustained U.S. leadership in a collective response that upholds a regional order respectful of sovereignty and independence. (N A T I O N A L S E C U R I T Y S T R A T E G Y, SSN 2017 , p. 45-46)
[4] “The PRC is the only competitor with both the intent to reshape the international order and, increasingly, the economic, diplomatic, military, and technological power to do it. Beijing has ambitions to create an enhanced sphere of influence in the Indo-Pacific and to become the world’s leading power. It is using its technological capacity and increasing influence over international institutions to create more permissive conditions for its own authoritarian model, and to mold global technology use and norms to privilege its interests and values. Beijing frequently uses its economic power to coerce countries. It benefits from the openness of the international economy while limiting access to its domestic market, and it seeks to make the world more dependent on the PRC while reducing its own dependence on the world. The PRC is also investing in a military that is rapidly modernizing, increasingly capable in the Indo-Pacific, and growing in strength and reach globally – all while seeking to erode U.S. alliances in the region and around the world. (...) It is possible for the United States and the PRC to coexist peacefully, and share in and contribute to human progress together (...) In the competition with the PRC, as in other arenas, it is clear that the next ten years will be the decisive decade. We stand now at the inflection point, where the choices we make and the priorities we pursue today will set us on a course that determines our competitive position long into the future. Many of our allies and partners, especially in the Indo-Pacific, stand on the frontlines of the PRC’s coercion and are rightly determined to seek to ensure their own autonomy, security, and prosperity. (...) We will hold Beijing accountable for abuses – genocide and crimes against humanity in Xinjiang, human rights violations in Tibet, and the dismantling of Hong Kong’s autonomy and freedoms – even as it seeks to pressure countries and communities into silence. (...) We oppose any unilateral changes to the status quo from either side, and do not support Taiwan independence.” ( NSS 2022, p. 23-24)
[5] “President Trump single-handedly reversed more than three decades of mistaken American assumptions about China : namely, that by opening our markets to China, encouraging American business to invest in China, and outsourcing our manufacturing to China, we would facilitate China’s entry into the so-called “rules-based international order.” This did not happen. China got rich and powerful, and used its wealth and power to its considerable advantage. American elites—over four successive administrations of both political parties—were either willing enablers of China’s strategy or in denial.” (NSS 2025, p. 19)
[6] “First, the United States must protect and defend our economy and our people from harm, from any country or source. This means ending (among other things) : • Predatory, state-directed subsidies and industrial strategies ; • Unfair trading practices ; • Job destruction and deindustrialization ; • Grand-scale intellectual property theft and industrial espionage ; • Threats against our supply chains that risk U.S. access to critical resources, including minerals and rare earth elements ; • Exports of fentanyl precursors that fuel America’s opioid epidemic ; and • Propaganda, influence operations, and other forms of cultural subversion.” (NSS 2025, p. 21)
[7] Le chiffre de impressionnant de 375 000 provient du site officiel du Congrès US, voici un extrait : « Le Commandement Indo-Pacifique des États-Unis (USINDOPACOM ou INDOPACOM) est l’un des six commandements de combat unifiés géographiques du ministère de la Défense (DOD). Le commandant de l’INDOPACOM exerce son autorité sur les forces militaires affectées à la zone de responsabilité (AOR) du commandement, qui comprend l’océan Pacifique et environ la moitié de l’océan Indien, ainsi que les pays situés le long de leurs côtes. L’INDOPACOM a son quartier général à l’extérieur de Honolulu, à Hawaï, et environ 375 000 militaires et civils sont affectés à sa zone de responsabilité. » In English : “U.S. Indo-Pacific Command (USINDOPACOM or INDOPACOM) is one of six Department of Defense (DOD) geographic unified combatant commands. The commander of INDOPACOM exercises authority over military forces assigned to the command’s area of responsibility (AOR), which includes the Pacific Ocean and about half of the Indian Ocean, as well as countries along their coastlines. INDOPACOM is headquartered outside of Honolulu, Hawaii, and approximately 375,000 military and civilian personnel are assigned to its AOR.” Congress.com, publié le 03/05/2024.
[8] Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité) est un cadre de coopération informel avec l’Australie, l’Inde et le Japon, visant à promouvoir un espace Indo-Pacifique libre et ouvert, en réponse à l’influence croissante de la Chine, en mettant l’accent sur la sécurité maritime, la coopération technologique (5G, semi-conducteurs), les infrastructures et la démocratie. Il s’agit d’une composante clé de la politique américaine de « libre et ouvert Indo-Pacifique », complétant d’autres alliances comme AUKUS.
[9] Dans la stratégie américaine, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un pacte de sécurité trilatéral crucial pour contenir l’influence chinoise en Indo-Pacifique, en dotant l’Australie de sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la dissuasion régionale et intégrant plus étroitement Canberra dans l’architecture sécuritaire américaine face à Pékin. C’est un pilier de la politique américaine visant à projeter une force militaire avancée dans la région, complémentaire à d’autres partenariats comme le [Quad
[10] “China always believes that China and the U.S. stand to gain from cooperation and lose from confrontation. Upholding mutual respect, peaceful coexistence and win-win cooperation is the right way for China and the U.S. to get along with each other and is the only right and realistic choice. China stands ready to work with the U.S. to sustain the steady development of the bilateral relationship and at the same time will firmly defend its sovereignty, security and development interests. We hope the U.S. will work with China in the same direction, act on the important common understandings reached between heads of state of the two countries, step up dialogue and cooperation, properly manage differences, promote the steady, sound and sustainable development of China-U.S. relations, and inject more certainty and stability into the world.
On the Taiwan question, we stress that Taiwan is China’s Taiwan and is an inalienable part of China’s territory. The Taiwan question is at the core of China’s core interests and the first red line that must not be crossed in China-U.S. relations. Resolving the Taiwan question is a matter for the Chinese people and Chinese people only that brooks no external interference. The U.S. needs to earnestly abide by the one-China principle (…)” Source : https://af.china-embassy.gov.cn/eng./fyrth/202512/t20251208_11768841.htm ? consulté le 10 janvier 2026.











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