Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Pourquoi la majorité d’entre-vous n’a jamais entendu parler d’Autumn Peltier ?

Le 22 mars 2018, Autumn Peltier, jeune activiste autochtone pour le climat s’adressait du haut de ses 13 ans aux leaders mondiaux aux Nations Unies. Son allocution portait sur la nécessité d’agir pour la protection de l’eau.

C’est sans doute la première fois que vous lisez son nom. À l’inverse, vous avez très certainement entendu parler de l’allocution de Greta Thunberg aux Nations Unies ce lundi 23 septembre. Pourquoi ce fossé de représentation médiatique entre ces deux jeunes activistes qui font toutes deux un travail remarquable de conscientisation ?

Qu’est-ce que cela dit de la prégnance des structures racistes dans nos sociétés et en quoi la visibilisation des premièr.e.s concerné.es est un enjeu primordial pour aborder le plus correctement la question du changement climatique ? Décryptage.

Les batailles des femmes les plus impactées mises au second plan

Aujourd’hui au Canada, les peuples autochtones sont encore en lutte pour exiger un droit primaire, gratuit pour les autres citoyen.n.e.s canadien.n.e.s, à savoir l’accès à l’eau potable. Par exemple, la Première Nation Neskantaga au Nord de l’Ontario est sous un avis de faire bouillir l’eau depuis plus de 20 ans. Parallèlement, les peuples autochtones sont aux premières loges dans la lutte contre l’extraction des gazs de schiste. Nulle besoin de rappeler la bataille historique de l’ancienne chef d’Elsipogtog au Nouveau-Brunswick sur cette question. Vieille déjà de 5 ans, cette mobilisation avait marqué tant par la violence de la répression policière sur cette communauté autochtone que par l’hostilité des discours publics à l’égard de leur mobilisation.

Plus récemment cet été, ce sont les revendications des peuples autochtones du Brésil qui ont été mises sous silence dans la couverture médiatique des nombreux incendies qui ont décimé l’Amazonie.

Il y a deux points communs dans les mobilisations des peuples autochtones sur ces enjeux climatiques : d’abord ces mobilisations sont (au mieux) invisibilisées dans l’espace public, ensuite ces enjeux touchent plus durement les femmes de ces communautés (dans la mesure où partout les femmes sont les plus impactées par les crises, que celles-ci soient économiques, climatiques ou politiques).

La question de la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas un vase clos. Elle s’imprègne aussi des représentations sexistes et racistes de nos sociétés occidentales.

À titre d’illustration, des recherches ont montré que 95% des 60 milliards de dollars alloués annuellement à des organismes de bienfaisance étaient dirigés par des personnes blanches et 70 à 80% de ces financements vont directement à des organismes de bienfaisance dirigés par des hommes. Cela laisse un tout petit pourcentage pour des organismes dirigés par des femmes racialisé-e-s, pourtant en première ligne des impacts du changement climatique.

Alors pourquoi la question climatique est un enjeu féministe ET antiraciste ?

Et cette invisibilisation ne vient pas de nulle part.

Les deux tiers des entreprises minières dans le monde ont leur siège social au Canada. Elles participent directement à cette destruction catastrophique de l’environnement au détriment des populations autochtones et au bénéfice des plus prévilégié-e-s dans notre économie (ces entreprises financent par exemple vos fonds de pension).

On remarque également que dans l’évolution des discours sur l’écologie, l’invisibilisation des premières concernées a pour effet, in fine, de garantir la concentration des privilèges au sein des populations déjà les plus privilégiées : au début des années 2000, le discours sur la nécessité d’adopter “des gestes quotidiens écologiques” a permis à des entreprises de redorer leur image autour du “bio” et de « l’écoblanchiment ». Aujourd’hui, on cherche toujours à protéger les intérêts économiques des plus privilégié.es en permettant aux grandes entreprises de continuer à adopter les mêmes modes de production (au détriment, encore une fois, des peuples autochtones).

Enfin, Naomie Klein, dans une entrevue à Democracy Now, a montré que les États occidentaux étaient déjà en train de s’adapter aux conséquences des changements climatiques, mais pas de la bonne manière. Des mesures sont en effet déjà mises en place pour fermer les frontières aux réfugié-e-s climatiques. Au lieu de répondre à l’injustice climatique, les États choisissent au contraire de la renforcer.

Si dès le départ, les voix des populations les plus impactées par la question climatique avaient été mises au centre de la table et écoutées, nous aurions avancé-e-s beaucoup plus rapidement sur la question de l’urgence climatique. Pour preuve, cela fait plusieurs décennies que des peuples autochtones parlaient déjà de la nécessité de changer nos moyens de production mais ce n’est qu’aujourd’hui, par l’entremise de Greta Thunberg que ce discours est porté auprès des plus hautes instances gouvernementales.

Heureusement, Greta Thunberg est consciente de cet enjeu et a annoncé ouvrir ce vendredi la marche au-côté de jeunes femmes autochtones. La FFQ sera de son côté également présente dans un contingent féministe et intersectionnel avec sa propre bannière. (toutes les informations sur ce lien).

Pour aller plus loin sur la question de l’enjeu de l’intersectionalité sur les questions environnementales : visitez la page FB de Lourdenie Jean “L’environnement, c’est intersectionnel”.

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