Édition du 17 février 2026

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Monde du travail et syndicalisme

Pourquoi les syndicats ne peuvent pas ignorer l’ICE

De l’agriculture à l’industrie de la viande en passant par les services, le contrôle de l’immigration fonctionne comme un instrument de discipline du travail. La grève de masse menée au Minnesota contre l’ICE annonce un affrontement inévitable entre l’agence et le mouvement ouvrier.

26 janvier 2026 | tiré de Jacobin

Le 23 janvier à Minneapolis, plus de sept cents entreprises ont fermé leurs portes, et des milliers de travailleuses et de travailleurs se sont joints à des Minnesotans de tous horizons pour exiger que l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) quitte l’État. Près d’un siècle après que la ville a été secouée par une grève générale, Minneapolis est redevenue un centre de résistance — cette fois contre des forces fédérales de contrôle de l’immigration qui ont déjà tué deux personnes et transformé la ville en ce que de nombreux résidents décrivent comme une zone de guerre.

Les syndicats ont appuyé l’action du 23 janvier d’une manière rarement vue aux États-Unis, où les dirigeants syndicaux restent souvent strictement cantonnés aux enjeux dits « de base ». La centrale syndicale AFL-CIO du Minnesota, en soutenant la grève, a averti que les opérations de l’ICE laissaient les gens terrorisés à l’idée d’accomplir les gestes les plus élémentaires : aller travailler, faire l’épicerie, envoyer leurs enfants à l’école. Cette peur, a déclaré son président Bernie Burnham, nuisait déjà aux travailleuses et travailleurs de tout l’État.

Les dirigeants syndicaux nationaux ont repris cet argument. Après la mort d’Alex Pretti, infirmier en soins intensifs et membre de l’American Federation of Government Employees, la présidente de l’AFL-CIO, Liz Shuler, a appelé l’ICE à quitter le Minnesota « avant que quelqu’un d’autre ne soit blessé ou tué », établissant explicitement un lien entre le contrôle de l’immigration et le danger pour les travailleurs.

Il était grand temps que le mouvement syndical prenne clairement position contre l’ICE. Loin d’être périphérique au travail, le contrôle de l’immigration est l’un des principaux moyens par lesquels le travail est gouverné — et certainement pas d’une manière qui profite à la classe ouvrière, qu’elle soit née aux États-Unis ou non. L’ICE n’est pas simplement une agence frontalière qui s’immisce occasionnellement dans l’économie. C’est une institution du marché du travail : un appareil qui discipline les travailleurs, structure des industries entières et rend l’organisation syndicale plus risquée.

Les économistes ont mesuré ce qui se produit lorsque le contrôle de l’immigration s’intensifie. Il réduit l’emploi des personnes probablement sans statut — rien de surprenant — mais il diminue aussi l’emploi et les salaires des travailleurs nés aux États-Unis. Dans une étude de référence sur *Secure Communities*, le programme fédéral qui a accéléré les expulsions en reliant les forces policières locales à l’ICE, l’économiste du travail Chloe East et ses coauteurs constatent une baisse de l’emploi chez les immigrants probablement sans papiers, accompagnée d’effets négatifs indirects sur l’emploi et les salaires horaires des travailleurs nés aux États-Unis.

Une synthèse de la Brookings Institution sur la recherche menée depuis 2010 l’affirme clairement : l’ensemble des preuves rigoureuses ne montre pas que les expulsions « libèrent » de bons emplois pour les travailleurs nés aux États-Unis. Au contraire, les expulsions tendent à endommager les marchés du travail locaux et à détériorer aussi les conditions des natifs.

Cela devrait suffire à faire éclater l’idée selon laquelle ce type de contrôle de l’immigration « aide les travailleurs américains ». Mais l’effet le plus déterminant — surtout pour quiconque a déjà tenté d’organiser un lieu de travail — n’apparaît pas dans les moyennes salariales. Le contrôle n’a pas besoin d’aboutir à une expulsion pour fonctionner comme un mécanisme disciplinaire. Le ressort en est la peur, distribuée de manière inégale au sein de la main-d’œuvre, de sorte que la solidarité devient plus difficile et les représailles plus faciles.

L’ICE ne se contente pas de retirer des personnes ; elle modifie le comportement de celles qui restent. Lorsque le contrôle de l’immigration s’intensifie, les travailleurs sont beaucoup moins susceptibles de signaler des violations des règles de sécurité, alors même que les taux de blessures augmentent dans les milieux de travail comptant une forte proportion de travailleurs immigrés. Le droit de se plaindre — d’être visible, de mettre son nom sur une dénonciation — constitue l’un des fondements du pouvoir ouvrier. Quand le coût de la visibilité augmente, l’organisation syndicale s’érode. L’ICE fabrique un marché du travail doté d’une sous-classe intégrée.

Les exemples récents abondent. En juin 2025, l’ICE a mené une descente chez Glenn Valley Foods à Omaha, au Nebraska. Les reportages ont décrit une usine ayant perdu environ la moitié de sa main-d’œuvre, avec une production tombée à une fraction de son niveau normal — un choc opérationnel qui n’a pas fait monter les salaires, mais plutôt réduit la production et provoqué des effets en chaîne dans l’ensemble de la filière.

Même la presse économique reconnaît le dilemme : les expulsions agressives et le contrôle sur les lieux de travail perturbent l’industrie de la viande, l’agriculture, la construction et l’hôtellerie — des secteurs structurellement dépendants de la main-d’œuvre immigrée — en créant des pénuries, des retards et des pressions inflationnistes, plutôt qu’une nouvelle main-d’œuvre native « renforcée ».

L’agriculture rend cette logique impossible à ignorer. À mesure que le contrôle s’intensifie, les travailleurs ne se présentent plus, les fermes ne peuvent pas récolter, et les entreprises paniquent. Les salaires ne bondissent pas comme par magie. Wisconsin Public Radio a rapporté les craintes des agriculteurs selon lesquelles l’augmentation des expulsions aggravera des pénuries de main-d’œuvre déjà sévères.

Le mouvement ouvrier dispose depuis longtemps des mots pour décrire cette réalité : *une atteinte à l’un est une atteinte à tous*. Le slogan des Industrial Workers of the World n’a jamais été seulement un appel moral. C’était aussi un diagnostic de la manière dont les employeurs et l’État sapent le pouvoir de la classe ouvrière. Ils cherchent toujours à segmenter cette classe — par la qualification, la race, la nationalité, le statut légal — afin que les dommages infligés aux plus vulnérables puissent être présentés comme isolés ou mérités, tout en tirant vers le bas les normes de l’ensemble des travailleurs.

L’histoire le confirme. Le contrôle de l’immigration a été utilisé à maintes reprises pour fracturer les lieux de travail et faire échouer des campagnes de syndicalisation. Les reportages de *Labor Notes* sur une descente menée en 2008 montrent comment une seule opération de contrôle a brisé un effort d’organisation dans une usine de transformation de la viande en Iowa, en expulsant des travailleurs clés de la campagne syndicale et en terrorisant ceux qui restaient. Les boycotts de masse et les « journées sans immigrants », notamment en 2006, ont rendu visible la même vérité sous un autre angle : des secteurs entiers de l’économie reposent sur un travail que l’État tente de rendre jetable.

Le contrôle de l’immigration est une condition de travail. Il détermine si vous pouvez déposer une plainte, parler à un journaliste, signer une carte syndicale, témoigner dans une affaire de vol de salaire, ou simplement affirmer qu’un emploi est dangereux. Lorsque l’État crée une catégorie de travailleurs dont la présence est conditionnelle, il remet à chaque patron un levier supplémentaire de pouvoir sur sa main-d’œuvre. Même les employeurs qui n’utilisent jamais ce levier profitent de son existence.

Le droit du travail américain tente d’établir ici une frontière nette. Vous êtes autorisé, dans des limites étroites, à combattre votre patron. Vous n’êtes pas censé combattre l’État. Lorsque les travailleurs franchissent cette ligne — lorsqu’ils traitent la déportabilité, la détention ou les descentes comme des enjeux syndicaux — ils reconnaissent que le monde au-delà de leur lieu de travail structure le travail lui-même.

La classe ouvrière de Minneapolis refuse de continuer à faire comme si le contrôle de l’immigration se situait en dehors du monde du travail. Mais l’ICE opère partout. La leçon n’est pas que chaque ville doive reproduire exactement les tactiques du Minnesota. C’est que les travailleurs ailleurs sont confrontés au même choix fondamental : accepter un système conçu pour affaiblir l’organisation syndicale, ou nommer ce système comme un enjeu du travail et agir en conséquence. Si *une atteinte à l’un est une atteinte à tous* décrit encore quelque chose de réel, alors la réponse ne peut pas rester confinée au Minnesota.

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