Après la philosophie ionienne, issue des Thalès de Milet, Anaximandre et Anaximène, suit la philosophie italique inaugurée par Pythagore (Bisson, 2012, p. 23 et 97 ; Diogène Laërce, 1999, p. 937).
Pythagore était un philosophe et mathématicien grec antique. On lui attribue faussement le théorème qui porte son nom (Brouillette, 2015, p. 52). Il aurait été le premier à affirmer être « un philosophe » (Diogène Laërce, 1999, p. 947). Les sources fiables à son sujet font défaut (Bisson, 2012, p. 98). De ce qui s’est rendu jusqu’à nous le concernant, il est parfois difficile de faire la part des choses entre l’historique et le légendaire. On lui reconnaît d’être le premier à avoir introduit en Grèce la philosophie (Isocrate, cité dans Dumont, 1988, p. 54). On sait qu’il a effectué des voyages à l’extérieur de sa terre natale. C’est lors de ces pérégrinations en Égypte qu’il aurait appris la géométrie et surtout, comme le précise Hérodote, repris à son compte la conception de l’immortalité de l’âme et sa métempsychose, c’est-à-dire la circulation de l’âme d’un corps à l’autre (Hérodote, cité dans Dumont, 1988, p. 53 ; métempsychose ou métensomatose, Dumont, 1988, p. 1199). C’est en Égypte également qu’il s’initie aux Mystères dans les différents sanctuaires qu’il a fréquentés à Memphis et à Héliopolis (Boudon, 2025, p. 23).
Témoin de la montée en puissance de la tyrannie de Polycrate (Leclère, 1908, p. 44) et jugeant indigne qu’un homme libre soit contraint de se soumettre à un despote, il prend la décision, à l’âge de quarante ans, de partir pour Crotone, en Italie du Sud (Porphyre, cité dans Dumont, 1988, p. 58) où il crée une secte religieuse et politique composée de fidèles à qui il enseignait ses croyances en la réincarnation, le végétarisme et ses convictions scientifiques et politiques. Il donne à son école de philosophie le nom de « Musée » (en référence aux neuf Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne) (Boudon, 2025, p. 23). Féministe avant la lettre (Dumont, 1988, p. 1200), il accueillait comme disciple autant les femmes que les hommes (Porphyre, cité dans Dumont, 1988, p. 59) et les étrangers (Voilquin, 1964, p. 38). La plus célèbre d’entre elles était sa femme Théano (Boudon, 2025, p. 22 ; Voilquin, 1964, p. 38). Dans sa communauté d’hommes et de femmes « les biens sont mis en commun » (Brun, 1968, p. 26). On y enseigne la concorde et exige le secret. On peut, par conséquent, voir également Pythagore comme un précurseur du communisme.
Création d’une secte religieuse comportant des secrets qui étaient interdits de dévoiler aux non-initiés (les impurs), certes, mais également mise sur pied d’un groupe d’action politique, une hétérie, dont l’activité était principalement orientée vers rien de moins que la gestion des affaires publiques – la création d’une aristocratie issue de sa secte religieuse. De Crescenzo (1999, p. 67) le pose même comme « le précurseur des sociétés secrètes ». Cette aventure de prise de contrôle des postes dirigeants de la Cité connaîtra, par contre, un triste sort : elle périra lors d’une révolte populaire. Nous y reviendrons. Les pythagoriciens exaltaient le courage à la guerre et l’honneur au combat. Pour eux, « il est noble de mourir à la suite de blessures reçues de face […] il faut combattre non en paroles mais en actes, car il est juste et pieux de faire la guerre quand on la fait homme contre homme » (Detienne, 1998, p. 1281).
Pythagore n’a pas formalisé sa doctrine par écrit. Flavius Josèphe précise à ce sujet qu’il « n’a laissé aucun traité de sa main » (cité dans Dumont, 1988, p. 66). Affirmation confirmée par Diogène Laërce[1]. Il aurait dit : « Toutes les choses qu’il nous est donné de connaître possèdent un nombre, et rien ne peut être conçu ni connu sans le nombre. » (Philolaüs). « Les nombres sont pour ainsi dire le principe, la source et la racine de toutes choses. » (Théon de Smyrne). Le nombre 1 représentait l’intelligence ; le nombre 2 l’opinion ; le nombre 3 représentait un triangle et la famille ; le nombre 4 un carré et la justice ; le nombre 5 le mariage ; le nombre 10, un triangle de dix points constitué par l’addition des quatre premiers nombres 1 + 2 + 3 + 4 = 10 (le tétraktys), symbolisant la perfection, le divin triangle. Manifestement, il vouait un culte aux nombres. Il divisait le cosmos en deux régions, l’une qu’il disait incorruptible (les astres) et l’autre corruptible (la Terre, qu’il disait « ronde »). Cette conception dualiste du kosmos[2] (mot qu’il aurait inventé (Diogène Laërce, 1999, p. 978)) s’oppose au monisme des Ioniens de Milet. Il divisait le monde en deux : pair/impair ; clair/obscur ; lumières/ténèbres. À ce sujet, Voilquin (1964, p. 40) précise ceci : « le Pythagorisme primitif distingue essentiellement deux régions : la céleste, où les corps formés de quintessence sont incorruptibles, et le sublunaire, où règnent le changement, la naissance et la mort ».
Ce qu’on appelle les « Vers dorés » de Pythagore exposent bien sa tendance à vouloir prescrire une certaine morale ou un code de conduite à respecter. On peut même y voir une sorte de table des commandements, alors que ses « Vers dorés » se divisaient en trois grands principes d’élévation, c’est-à-dire la préparation, la purification et la perfection. La première étape insiste pour rendre d’abord un hommage aux dieux à qui l’on doit un culte, avoir foi en eux, pour ensuite se rappeler des héros et des esprits demi-dieux. La seconde représente des directives pour soi et dans les relations avec les autres, en étant, d’abord, un « bon fils », un « frère juste », un « époux tendre » et un « bon père » (Fabre d’Olivet, 1813, p. 179). Ensuite, de bien choisir ses amis et de suivre la vertu pour s’instruire de la vie par ses conseils. Pythagore nous avise de s’attacher à la nécessité, de combattre et de vaincre ; mais aussi de dompter nos folles passions, de rester sobre, actif, d’éviter la colère. L’étape de la purification exige également de ne pas faire le mal et de savoir se respecter soi-même. Il ne faut pas parler et agir sans avoir réfléchi. Suivre la vertu, c’est aussi suivre la justice. Se purifier en ce monde consiste à rechercher la simplicité et à ne pas désirer la fortune et les honneurs. Face aux maux de la vie, Pythagore suggère d’y réfléchir et de les supporter. Pour éviter l’erreur, il faut être patient, prévenant, consulter au besoin, discuter, délibérer et faire un choix. En revanche, « [c]e que tu ne sais pas, ne prétends point le faire. Instruis-toi : tout s’accorde à la constance, au temps » (Fabre d’Olivet, 1813, p. 181). Il est aussi prescrit de veiller à sa santé, à la fois du corps (bien s’alimenter) et de l’esprit (se reposer). Un équilibre doit être atteint, ce qui signifie d’éviter les excès, l’envie, le luxe. Enfin, sur la troisième étape, celle de la perfection, des conseils de philosophe sont donnés : la quête de la perfection exige un effort constant de cogitation, d’abstinence et de persévérance. Pythagore conclut comme suit :
Homme sage, homme heureux, respire dans le port.
Mais observe mes lois, en t’abstenant des choses
Que ton âme doit craindre, en les distinguant bien ;
En laissant sur le corps régner l’intelligence :
Afin que, t’élevant dans l’Éther radieux,
Au sein des Immortels, tu sois un Dieu toi-même !
(Fabre d’Olivet, 1813, p. 185).
En respectant ces prescriptions, les « Vers dorés » devaient permettre d’atteindre un certain Âge d’or, soit l’Âge des vertus et du bonheur (Fabre d’Olivet, 1813, p. 187).
Un constat similaire apparaît en nous intéressant aux Apothéoses et imprécations qui étaient dédiées à la cité de Crotone. Au-delà de les considérer à nouveau comme des règles de morale et des codes de conduite, elles séparent ce qui doit être valorisé, élevé et vénéré au sein de la cité (les apothéoses), de ce qui doit être rejeté, banni, maudit (les imprécations). En plus, elles deviennent une petite encyclopédie antique, dans la mesure où des rappels historiques sont présentés, avec des dieux, des rois et des inventeurs, voire même des hommes de science, autant sur les bonnes que les mauvaises choses. Par exemples, au sujet des apothéoses, Pythagore (1808) soulignait : « Crotoniates, gardez la mémoire d’Achelous, magistrat suprême d’Étolie, qui le premier mit de l’eau dans le vin » (p. I), « Honorez le nom des Athéniens, s’ils furent le premier peuple qui sut se gouverner lui-mêne » (p. IV), « Crotoniates, gardez un souvenir de reconnaissance à Ctésibius, qui a inventé les pompes hydrauliques » (p. IX), « Crotoniates, gardez la mémoire de Danaus, le premier Grec qui creusa des citernes » (p. X), « Conserve le souvenir du berger Endymion, le premier astronome qui ait observé la lune. Femmes de Crotone, rappelez-vous les danses divines qu’il inventa. » (p. XII), « Citoyennes de Crotone, gardez le souvenir d’Eumarcis, le premier d’entre les artistes qui représenta une femme » (p. XIV), « Gardez le souvenir d’Eumolpius, inventeur de la greffe » (p. XV), « Honorez la mémoire d’Hermès, et consultez ses livres. Il inventa l’art de parler au peuple. » (p. XVII), « Crotoniates, réhabilitez la mémoire d’Iacchis, qu’on disait inventeur des talismans. Il n’était que médecin » (p. XIX), « Citoyennes de Crotone, gardez le souvenir de Janus. Vous lui devez l’invention des couronnes de fleurs » (p. XIX), « Peuples ! Bénissez le nom de Lycanor, inventeur des trêves de guerre » (p. XX-XXI), « Peuples italiques, honorez tous le nom de Lycurgue. Honorez Lycurgue. Il proscrivait l’or et l’argent, source des crimes. » (p. XXI), « Crotoniates, gardez le souvenir de Magus le premier roi, c’est-à-dire, le premier berger » (p. XXI), « Gardez le souvenir de Mylantus, fils de Lelex, qui, le premier, moulut le grain » (p. XXIII), « Crotoniates, honorez la mémoire de Naucrus, inventeur des lettres et des nombres. Les Égyptiens en font un dieu. » (p. XXIV), « Garde le souvenir d’Orphée. Il conseilla aux hommes de rejeter l’usage de la chair des animaux. » (p. XXVI), « Gardez le souvenir de Palamède, inventeur des poids et mesures » (p. XXVI). « Magistrats, gardez le souvenir de Pelethron, qui, le premier, donna une bride au cheval et des lois au peuple » (p. XXVII), « Crétois, honorez le souvenir de Philomélus, fondateur de l’agriculture dans votre île » (p. XXIX), « Garde le souvenir de Pisistrate, non pas comme tyran d’Athènes, mais comme fondateur de la première bibliothèque des Athéniens » (p. XXXI-XXXII), « Gardez la mémoire du médecin Polyclète. Il refusa d’empoisonner Phalaris, par respect pour cette loi : ne punis point le crime par le crime » (p. XXXIV), « Crotoniates, gardez le souvenir de Sydic, un de vos bienfaiteurs. Il a trouvé le sel. » (p. XLI), « Gardez le souvenir de Talus, neveu de Dédale. Il inventa le tour du potier et la scie. » (p. XLII), « Garde le souvenir de Théodore, architecte samien, inventeur de la règle et du niveau » (p. XLV), « Gardez la mémoire de Thespis, fondateur de l’art dramatique » (p. XLVI), « Souvenez-vous de Typhis, inventeur du gouvernail » (p. XLVII), et ainsi de suite, ainsi de suite.
Bien entendu, toutes ces attributions relèvent de l’un des nombreux contextes de l’histoire et surtout d’une certaine acceptation commune à ces « disait-on » considérés comme des vérités bonnes à répéter.
À noter la mention de divinités qui n’appartenaient pas à la mythologie grecque. Par exemple, Pythagore (1808) se référait à Bouddha et Vishnu : « Honorez le souvenir de Boudha, un des premiers législateurs de l’Inde » (p. VI), « Crotoniates, gardez le souvenir de Vischnou, législateur de l’Inde, et l’un des inventeurs de la métempsycose » (p. XLVIII). Cette allusion à l’Inde et à leurs croyances peut avoir eu une influence sur les principes développés par Pythagore pour sa secte, en songeant notamment au végétarisme et à la métempsycose.
Des apothéoses, passons maintenant aux imprécations qui suivent la même logique, mais en sens inverse. Ici, Pythagore proférait une malédiction contre les personnages qui incitent ou qui ont incité à faire le mal ou à entrer dans le vice, y compris tous ceux et celles qui les vénèrent. Il s’agit alors de proscriptions, afin de cheminer dans la vertu en sachant reconnaître l’extrême opposé. Voici encore quelques exemples qui concernent des rois, des dieux et des inventeurs : « Soit flétri dans la mémoire le nom d’Adraste, roi de Sicyone, pour avoir bâti un temple de la vengeance » (p. LIII), « Ancus, roi de Rome, mit un subside sur le sel. Craignez que les tyrans n’en mette sur l’air. » (p. LIV), « Crotoniates, flétrissez le souvenir de Bélus, le premier parmi les hommes qui voulut se faire passer pour un Dieu » (p. LV), « Soit a jamais flétri le nom des insulaires de Chio, s’ils furent les premiers qui achetèrent des esclaves » (p. LV), « Soit flétrie la mémoire de Dennus le Mantinéen, qui, le premier, donna des leçons d’armes » (p. LV), « Soit flétrie la mémoire du prêtre Diome, qui, le premier, commit le meurtre d’un boeuf » (p. LVI), « Soit flétrie la mémoire d’Ion, premier législateur de l’Attique. Le peuple avait des moeurs pures. Il lui donna des lois religieuses. » (p. LVII), « Flétrissez la mémoire d’Ilion, le premier homicide qui parut en Grèce » (p. LVII), « Crotoniates, flétrissez la mémoire de Mélampus, qui substitua chez les Grecs les dieux aux astres » (p. LVIII), « Magistrats, flétrissez publiquement chaque année le poème de Périandre qu’il intitula, Les lois de la tyrannie » (p. LIX), « Crotoniates, pour conserver à jamais l’horreur de la tyrannie et des tyrans, conserver le souvenir de Phalaris [il faisait brûler ses victimes dans un taureau d’airain] » (p. LX), « Flétrissez la mémoire de Solon, s’il a institué des lieux de débauche publique » (p. LXI), « Flétrissez le souvenir de Thrason. S’il éleva la première muraille. » (p. LXII), « Crotoniates flétrissez l’inventeur du verrou » (p. LXII) et ainsi de suite, ainsi de suite.
À la lumière de ce qui vient d’être présenté, on peut comprendre pourquoi Pythagore a imposé à ses adeptes la pratique du silence et un mode de vie ascétique, « une moralité pratique individuelle et sociale » (Leclère, 1908, p. 43), « une sagesse pratique, guidée par une série de préceptes oraux, les accousmata » (Brouillette, 2015, p. 53). C’était l’époque où la sagesse englobait à la fois la dimension réflexion théorique (la pensée, le savoir) et la dimension pratique (l’action citoyenne, le comportement individuel).
Les membres de sa secte étaient divisés en deux groupes. Dans un premier temps, les mathématiciens occupés par l’étude et la recherche et qui connaissaient la doctrine de Pythagore. Ils étaient chargés de penser l’ordre des choses, le pouvoir. Dans un deuxième temps, les acousmatiques qui avaient appris les rudiments de la doctrine du maître (Brun, 1968, p. 42).
Pythagore interdisait aux membres de sa secte de manger de la viande (le coq blanc) et du poisson, ni vin ni fèves, etc. Interdit pour eux également de se baigner et ils devaient mener une vie errante de mendiants. Ce thaumaturge (ou « daimone » (Voilquin, p. 38)) croyait en la métempsychose. L’âme selon lui était issue d’un autre monde et se trouvait enfermée dans un corps dont elle devait en être délivrée comme d’une cellule de prison. La vie était pour lui un processus d’expiation en vue de délivrer l’âme du corps et des sens, pour redevenir pur esprit. Les interdits qu’il s’imposait à lui et à ses disciples (le silence, le végétarisme, les examens de conscience chaque soir (« Qu’elle faute ai-je commise ? Quel bien ai-je fait ? Quel devoir ai-je oublié ? » (Brun, 1968, p. 43)), le travail intellectuel, devaient justement permettre la libération de l’âme des sens.
La musique a pour fonction, selon sa conception du réel, de former l’homme par les lois de l’harmonie. Pour Pythagore, « la gamme est un problème cosmique et l’astronomie une théorie de la musique céleste » (Brun, 1968, p. 32). « Les sept sphères donnent les sept sons de la lyre et produisent une harmonie (c’est-à-dire une octave), à cause des intervalles qui les séparent deux à deux » (Alexandre d’Étolie, cité dans Brun, 1968, p. 34).
La gymnastique doit imposer au corps la discipline de l’esprit. Sa doctrine religieuse est très proche de l’orphisme. Il ne s’agissait pas pour lui d’affranchir l’individu de son ancrage terrestre ou de son existence ici-bas que de réaliser un lien entre l’homme et le divin et de transformer, à partir de ce lien, la cité. La secte religieuse ici se prolonge dans l’organisation de la vie de la cité : une cité organisée selon un modèle égalitaire, exaltant l’idéal civique, l’effort et la discipline collective.
Conclusion
Avec Pythagore, la cause première des choses n’est plus à rechercher dans un élément physique (l’eau ou l’air), comme chez Thalès ou Anaximène, mais dans la forme. Forme déterminante que les pythagoriciens vont appeler péras (fin extrême, extrémité, borne, bout). La marche du monde s’inscrit dans un cadre cyclique et revient toujours à son point d’origine. D’où la thèse de l’éternel retour. Pythagore a jeté les bases du raisonnement déductif qui consiste à progresser à partir d’axiomes pour aboutir à des démonstrations, des conclusions ou des faits nouveaux. Le pythagorisme est constitué de quatre disciplines : la musique, la géométrie, l’arithmétique et l’astronomie. Il n’était pas un phusikos. En acoustique, il a établi les rapports mathématiques auxquels obéissent les intervalles dans l’échelle des sons. Il expliquait le monde mathématiquement. Côté âme, il s’est intéressé à son immortalité et à la théorie de la métempsycose (Barnes, 1998, p. 19).
Chez Pythagore, la métempsycose est la doctrine selon laquelle l’âme humaine, immortelle et d’essence divine, passe après la mort dans d’autres corps – humains ou animaux – au sein d’un cycle de renaissances visant à sa purification et à sa libération finale. Elle implique une éthique très stricte (notamment le végétarisme) parce que toute vie animale peut être le support d’une âme qui a déjà été humaine. La croyance en la métempsycose fonde un ensemble de règles de vie : abstention de certains aliments, respect des animaux, discipline du corps et des passions, silence et obéissance dans la communauté.
Pour les Pythagoriciens le nombre est le principe (ou la structure) de toutes choses : les réalités physiques, musicales et célestes se laissent saisir par des rapports numériques stables. Cette thèse a pour effet de fonder une ontologie où l’intelligible (les structures mathématiques) a priorité sur le sensible. L’idée d’harmonie du cosmos (y compris la « musique des sphères ») découle de cette arithmétisation du réel : l’univers est pensé comme un ordre réglé par des proportions, que la raison peut contempler et imiter. Cette vision inspirera la vision cosmologique de Platon. Pythagore a apporté à la philosophie une conception globale du réel fondée sur le nombre, l’harmonie et un art de vivre communautaire orienté vers la purification de l’âme, qui a profondément marqué Platon et, à travers lui, une grande partie de l’idéalisme occidental.
Le pythagorisme a, sur le plan politique, lamentablement échoué. Les traditions militaires que Pythagore voulait imposer à la population de Crotone, après la victoire de celle-ci sur Sybaris (Bisson, 2012, p. 103), débouchera sur un soulèvement populaire (dirigé par un riche aristocrate du nom de Cylon). Il faut préciser ici que la population victorieuse aspirait à un élargissement démocratique du pouvoir. Les Pythagoriciens défendaient pour leur part le maintien d’un régime aristocratique et élitiste. La révolte populaire sera accompagnée de persécutions qui viendront mettre un terme à l’action politique de la secte militante de Pythagore (voir à ce sujet les récits de Diodore de Sicile et Jamblique, cités dans Dumont, 1988, p. 63 et 64-65). Son école est incendiée. Il n’y a que deux de ses disciples qui réussiront à s’échapper, à savoir Archipos et Lysis (Bréhier, 2012, p. 49). L’organisation politique pythagoricienne sera détruite à tout jamais. Pythagore fuira vers Métaponte. Sa tentative de traduire en institutions civiques une philosophie élitiste et secrète se termine par un effondrement politique, tout en laissant un modèle théorique d’aristocratie des sages, qui influencera la théorie platonicienne du gouvernement par les meilleurs.
Tel que mentionné plus haut, nous ne disposons d’aucun écrit de la main de Pythagore. De plus, il existerait à son sujet de nombreuses légendes qui s’avèrent difficiles à vérifier. Bisson (2012, p. 106) avance que dans ces conditions « il vaut mieux se garder d’attribuer à un Pythagore historique tel ou tel point de doctrine. Pythagore a bel et bien existé, il a eu une influence politique et doctrinale certaine en Italie du Sud et en Sicile, mais le manque d’informations, dû probablement à la pratique du secret chez les pythagoriciens, rend impossible toute tentative pour décrire sa pensée, ne fût-ce que par esquisse. La légende pythagoricienne, qui reste vivante aujourd’hui encore, présente par ailleurs la caractéristique d’intéresser un grand nombre de domaines : philosophie, histoire des sciences, histoires des religions et ésotérisme sous toutes ses formes. »
Fait très important à retenir, Platon se serait inspiré de certains des éléments de la pensée et de la démarche théorique de Pythagore (la thèse de la réincarnation, l’intérêt pour les mathématiques, la place de la philosophie dans l’organisation du régime politique au sein de la Cité, entre autres choses). De plus, comme nous l’avons mentionné plus haut, le « mode de vie pythagoricien » prescrit des règles strictes (sobriété, discipline, interdits alimentaires, rejet de certaines formes de plaisir) qui font de la philosophie un exercice de transformation de soi plutôt qu’un simple discours théorique. Cette conception de la philosophie, comme « manière de vivre », a pu avoir pour effet d’influencer Platon. La communauté pythagoricienne de Crotone était à la fois école, confrérie religieuse et groupe politique, visant à instaurer dans la cité un ordre moral et civique miroir de l’harmonie cosmique. La polis est pensée comme un cosmos en miniature, devant être réglée par la mesure, la justice et la concorde. Pythagore a agi comme réformateur et conseiller politique en Italie du Sud. Son modèle de communauté de sages semble préfigurer à coup sûr l’idée de gouvernement par les meilleurs que Platon a développé dans République avec la figure des philosophes-rois.
Au final, la contribution de Pythagore est moins celle d’un théoricien isolé que celle d’un maître de vie ayant institué une école où mathématique, mystique, éthique et politique semblaient former un tout. Brun (1968) voit dans l’obsession contemporaine de la quête du nombre un drame existentiel fondamental porteur de conséquences lourdes. Le règne du nombre, ou dit autrement, le « règne de la quantité », imposé par la logique productiviste de notre époque, a pour effet de permettre à une infime minorité de possédants de se comporter à l’échelle de la planète comme « maîtres et possesseurs de la nature » (référence à Descartes ici). La puissance des technopoles, qui ont à leur tête des oligarques, n’a pas pour effet de rendre la majorité de la population libre. Au contraire, les nouveaux maîtres du monde imposent à la planète des « violences techniques » et écologiques dans le but uniquement d’accroître le rendement des performances des actions et d’alimenter « le culte du record ». Toujours plus sans se demander : à quelle(s) fin(s) ? La période contemporaine est incontestablement une période complètement absurde qui correspond au célèbre « désenchantement du monde » de Max Weber. Brun (1968, p. 43) conclut à un nécessaire retour à Pythagore, qui par-delà le nombre, « conseillait à ses disciples de se demander chaque soir : ‘‘Qu’elle faute ai-je commise ? Quel bien ai-je fait ? Quel devoir ai-je oublié ?’’ ». À ce sujet, il rajoute : « Le règne de la quantité et celui de la puissance ne devraient pas nous faire croire que nous sommes désormais dispensés de nous poser quotidiennement ces trois questions » (Brun, 1968, p. 43). À la rigueur, nous pourrions même envisager d’ajouter des noms à la liste des imprécations de Pythagore. Sans les nommer, notre monde contemporain possède ses propres Adraste, Bélus, Phalaris et Thrason. Ils sont les successeurs d’une longue tradition qui perdure malgré tous les efforts pour nous en sauver.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
21 juillet 2026
18h
Notes
[1] Diogène Laërce (1999, p. 945) écrit ceci : « Et les ouvrages écrits par Pythagore sont au nombre de trois : Sur l’éducation, Sur la politique, Sur la nature. Mais en fait ce qui circule sous le nom de Pythagore est de Lysis de Tarente (…). »
[2] Kosmos : mot « qui, en grec, renvoyait à l’idée d’ordre et de beauté et désignait le bon ordre des soldats en rang de bataille. Pour les siècles futurs, le cosmos sera l’ordre harmonieux du monde gouverné selon les lois mathématiques. » (Godin, 2006, p. 30).
Bibliographie
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Boudon, Brigitte. (2025). Les présocratiques : La puissance du mystère. Marseille, France : Éditions Ancrages, 67 p.
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Godin, Christian. (2006). La philosophie pour les nuls. Paris, France : FIRST Editions, 537 p.
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Voilquin, Jean. (1964). Les penseurs grecs avant Socrate : De Thalès de Milet à Prodicos. Paris, France : GF Flammarion, p. 37-40.
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