Tiré de Entre les lignes et les mots
Nancy Holmstrom
Brill, 2024 ; Haymarket, 2025
Dans ce recueil d’essais, elle présente ses principales contributions à la théorie féministe au cours de sa vie. Alors que The Socialist Feminist Project (2002), un recueil d’essais qu’elle a édité, avait une portée plus large, cet ouvrage identifie ce qui, selon elle, distingue le féminisme marxiste du féminisme socialiste. Elle définit le féminisme marxiste, la perspective à laquelle elle s’identifie, comme la centralité du mode de production : « L’idée que le mode de production capitaliste fixe les conditions, si vous voulez, des degrés de liberté et de non-liberté, là encore d’une manière historiquement particulière qui diffère des autres modes de production. » Le mode de production capitaliste est considéré comme « fondamental mais non déterminant » (3).
Cette opinion peut être mieux comprise en explorant l’articulation par Holmstrom du concept marxiste de la nature humaine. Elle est également particulièrement pertinente dans le cadre des débats actuels sur la théorie et l’identité queer, qui remettent en question une conception essentialiste et immuable de la nature humaine.
Dans son essai « A Marxist Theory of Women’s Nature » (Une théorie marxiste de la nature des femmes), Holmstrom soutient que, selon la philosophie de Karl Marx, les besoins et les capacités humains s’expriment, se façonnent et se créent à travers le travail (une activité visant à satisfaire des besoins). C’est donc le travail, et non le déterminisme biologique, qui est la clé pour expliquer la vie sociale et le changement social. Elle démontre que pour Marx, les différences biologiques entre les hommes et les femmes ne peuvent expliquer ou justifier aucune discussion sur des natures distinctes, car son effort vise à examiner la nature des personnes en tant que groupes sociaux et non en tant que groupes biologiques. Ainsi, « Marx nie l’existence d’une nature humaine au sens traditionnel et transhistorique. Selon lui, il existe cependant des formes historiquement spécifiques de nature humaine… propres au féodalisme, au capitalisme, au socialisme, etc. » (232).
De plus, Holmstrom ajoute que la nature humaine, et même la nature biologique, peuvent changer sous l’influence de facteurs socio-historiques et de l’évolution. Elle affirme ainsi que « selon Marx, l’opposition entre le social et le naturel et immuable est particulièrement inappropriée pour les êtres humains, car ceux-ci sont par nature des êtres sociaux dotés d’une histoire » (233). Si les différences biologiques ne peuvent être ignorées, ce sont les facteurs sociaux, et non les facteurs biologiques, qui sont les principaux déterminants. Par conséquent, d’un point de vue marxiste, les différences psychologiques entre les femmes et les hommes seraient liées au type de travail qu’ils effectuent et aux relations sociales qui en découlent. « Le point de vue marxiste n’est pas qu’il existe un lien de causalité direct entre le type de travail effectué par les individus et leur structure de personnalité. Au contraire, le type de travail effectué par les individus les place dans certaines relations sociales et ces relations sont institutionnalisées dans des ensembles de pratiques, d’institutions, d’agences culturelles, etc. » (237).
Ce n’est pas principalement la biologie, mais surtout les conditions sociales, économiques et historiques oppressives qui déterminent la division sexuelle/sociale du travail. Ainsi, même les femmes qui ont des emplois non traditionnels et qui n’ont pas de famille à charge sont toujours influencées par les institutions patriarcales, sociales et culturelles dominantes.
Holmstrom souligne que si Marx n’avait pas une vision essentialiste de la nature humaine, il croyait néanmoins que les êtres humains ont un potentiel unique d’activité libre et consciente qui ne peut être pleinement développé que dans une société socialiste exempte de travail aliénant. Sur cette base, elle soutient que même s’il y aura toujours certaines différences dans la façon dont les hommes et les femmes se perçoivent en tant qu’êtres physiques, la signification de ces expériences variera en fonction de l’évolution de la société. En outre, dans une société qui ne repose pas sur le travail aliéné, « les choix sexuels et reproductifs des femmes n’auraient pas les conséquences sociales profondes qu’ils ont actuellement pour les femmes par rapport aux hommes » (246).
La formulation par Holmstrom d’un concept non essentialiste de la nature humaine, expliqué plus en détail dans un essai intitulé « Humankind(s) », peut également éclairer ceux qui participent aux débats sur l’identité transgenre. Si elle n’est pas d’accord avec « les formulations de la distinction entre sexe et genre qui présentent le biologique comme un substrat sous-jacent intact par la société, et le genre comme une pure culture, superposée à une biologie inerte », elle n’est pas non plus d’accord avec le point de vue qui efface la distinction entre sexe et genre et affirme que le genre n’est qu’une performance (257). Elle nous aide à comprendre que, s’il existe certaines différences liées au sexe qui ne pourront jamais être éliminées, il n’existe pas de nature humaine essentielle ancrée dans la biologie. Les opinions actuelles bien ancrées sur la masculinité et la féminité sont plutôt profondément enracinées dans un ensemble de relations économiques, historiques et sociales propres à notre époque capitaliste.
Bien que les femmes et les personnes LGBTQ aient réalisé d’importants progrès dans diverses régions du monde, une grande partie de la population aux États-Unis et dans le monde continue de s’accrocher aux normes traditionnelles en matière de genre. Le fait que les dirigeants autoritaires et fascistes utilisent actuellement la transphobie comme l’un des éléments de leur stratégie pour obtenir le soutien des masses signifie que les opinions misogynes, patriarcales et homophobes sont encore très ancrées dans toutes les sociétés. Les travaux de Holmstrom montrent que le dépassement de ces opinions ne peut se faire par le simple biais d’un travail culturel et performatif, mais nécessite de profondes transformations économiques, sociales et politiques. À cet égard, elle partage certaines des opinions de Rosemary Hennessy (2000), une importante théoricienne queer.
Dans un essai intitulé « Sex, Work and Capitalism » (Sexe, travail et capitalisme), Holmstrom offre une perspective unique sur les débats féministes actuels concernant le travail du sexe. Parmi les féministes socialistes, il existe des divergences quant à la signification d’un mouvement queer et sex-positif qui s’oppose à toutes les formes d’exploitation sexuelle, à toutes les normes de genre oppressives et à toutes les formes d’instrumentalisation de nous-mêmes ou des autres (Goldberg, 2021 ; Srinivasan, 2021). Certaines prônent la légalisation et la normalisation totales du travail du sexe et affirment qu’il peut être « créatif » ou « satisfaisant » (Smith et Mac, 2020). D’autres, qui défendent également les droits des travailleuses du sexe et leurs efforts pour s’auto-organiser afin d’assurer leur sécurité, considèrent le travail du sexe comme une pratique de marchandisation et d’instrumentalisation du corps et des sentiments. Bien qu’eils soutiennent la dépénalisation des travailleurs du sexe, iels soulignent que le travail du sexe, en plus d’être exploiteur et abusif, cause de terribles dommages physiques et psychologiques à long terme à ceux qui l’exercent, qu’iles y soient contraint·es ou qu’iles le fassent « volontairement . Partisane de ce dernier point de vue, Holmstrom écrit : « La vente de services sexuels n’est donc pas comparable à la vente d’autres services. La vente d’expériences corporelles intimes est une forme d’aliénation ultime » (37).
Le défi pour les féministes socialistes consiste donc à trouver comment soutenir les femmes qui se prostituent sans renoncer à notre critique du travail et de l’institution de la prostitution. Mais le soutien aux femmes qui exercent cette activité doit toujours être associé à la lutte pour changer les conditions politico-économiques qui poussent tant de personnes à s’y adonner. Nous devons nous battre pour des emplois avec des salaires décents, des logements et des services de garde d’enfants abordables, des programmes de lutte contre la toxicomanie, une aide pour les problèmes d’immigration et tout ce dont les travailleuses du sexe disent avoir besoin (39).
Je partage ce point de vue et je dirais que plutôt que de concentrer nos efforts d’organisation sur la légalisation du travail du sexe, il serait préférable de contribuer à diffuser le message du mouvement #MeToo afin de remettre en question la normalisation des abus et des agressions sexuels dans tous les domaines de la vie (Boussedra, 2017 ; Mock, 2014). Les faits montrent que l’extension de la légalisation du travail du sexe aux proxénètes et aux clients facilite l’exploitation des femmes et des enfants et augmente le trafic sexuel (Harvard Law School, 2014). Ajouter le travail du sexe à la liste des emplois normaux du secteur des services signifie également que les femmes sans emploi qui reçoivent une aide de l’État ne pourraient pas refuser le travail du sexe comme emploi. La normalisation du travail du sexe signifie que de plus en plus de jeunes femmes, d’hommes et de personnes transgenres envisageraient le travail du sexe comme un emploi à temps plein ou à temps partiel pour gagner de l’argent.
Holmstrom a également contribué aux débats féministes sur la théorie de la reproduction sociale. Elle estime que si l’oppression des femmes n’a pas commencé avec le capitalisme, elle ne peut s’expliquer simplement par le travail domestique et reproductif. Elle soutient que le travail domestique peut être progressivement supprimé sous le capitalisme afin de faciliter davantage l’exploitation capitaliste du travail. Cependant, le travail aliéné capitaliste et sa séparation entre l’esprit et le corps affectent notre psychisme et réduisent notre liberté dans tous les domaines de la vie (281).
C’est son approche humaniste socialiste qui permet à Holmstrom d’apporter un éclairage profond sur les débats féministes socialistes actuels et d’exprimer une véritable solidarité avec les personnes opprimées. Contrairement aux penseurs post-structuralistes qui définissent la liberté comme la lutte pour le pouvoir et la domination, elle considère la liberté comme l’épanouissement humain ou la réalisation de soi, enracinés dans la solidarité et la rationalité. Son concept de rationalité ne concerne pas le calcul capitaliste et la maximisation de l’utilité. Il s’agit de coopération et de lutte collective enracinées dans le contrôle humain sur les moyens et le processus de notre travail. Ce travail est ce que Marx appelait le potentiel humain pour une activité libre et consciente, et non un travail mécanique et aveugle. Une activité libre et consciente concerne également la protection de la nature/de l’environnement et la création d’un avenir durable.
Frieda Afary
Publié à l’origine sur New Politics
https://socialistfeminism.org/book-review-what-is-marxist-feminism/
traduit par DE
Che cos’è il marxismo-femminismo ?
https://andream94.wordpress.com/2025/09/21/che-cose-il-marxismo-femminismo/
References
Butler, Judith. (2006 [1990]) Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity. New York : Routledge.
— (2011 [1993]) Bodies That Matter : On the Discursive Limits of Sex. New York : Routledge.
Boussedra, Saliha. (2017) “Marx and Prostitution.” Resources Prostitution. Feb. 13.
Goldberg, Michelle. (2021) “Sex-Positive Feminism Is Falling out of Fashion.” New York Times. Sept. 25.
Harvard Law School. (2014) “Does Legalized Prostitution Increase Human Trafficking ?” Harvard Law and International Development Society. June 12.
Hennessy, Rosemary. (2000) Profit and Pleasure : Sexual Identities in Late Capitalism. New York : Routledge
Mock, Janet. (2014) Redefining Realness : My Path to Womanhood, Identity, Love and So Much More. New York : Atria.
Smith, Molly, and Juno Mac. (2020) Revolting Prostitutes : The Fight for Sex Workers’ Rights. London : Verso.
Srinivasa, Amia. (2021) The Right to Sex : Feminism in the Twenty-First Century. New York : Farrar, Strauss and Giroux.
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