Édition du 22 juin 2021

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Arts et musique

Quand la musique déplace des montagnes

L’exploration pétrolière continue et la fonte de l’Arctique atteint des records. L’exploitation de l’uranium ne fait pas disparaître les armes nucléaires et les sanspapiers ne sont toujours pas traités comme des citoyens.

Tiré du journal L’Itinéraire de Montréal.

Mais la musique, elle, ne veut pas se taire sur nos problèmes environnementaux et sociaux. Tryo, l’Ensemble de l’insurrection chaotique et Pierre Jasmin viennent de planètes musicales éloignées, mais ont tous un point commun : l’engagement.

Si vous avez perçu des ours polaires et des voix qui chantent Greenwashing sur un fond de musique rock, ska et reggae, au Métropolis en avril dernier, vous n’êtes pas témoin d’une invasion boréale festive, mais bien de l’initiative du groupe français Tryo afin d’appuyer Greenpeace pour la sauvegarde de l’Arctique.

Guizmo, Christophe, Manu et Daniel, les membres de Tryo, s’associent à cette organisation pour transmettre ce qui leur tient à coeur. « Greenpeace correspond à nos valeurs. On veut que le monde avance dans le bon sens. L’écologie dépasse les frontières », explique au téléphone Guizmo, un des chanteurs et membres fondateurs de Tryo, depuis sa maison aux panneaux solaires, dans la campagne bretonne. Il confirme que l’engagement n’est pas un coup de marketing pour vendre plus d’exemplaires de leur nouvel album Ladilafé.

Festifs, mais responsable

La chanson Greenwashing est une autocritique humoristique qui rappelle que nous sommes tous des consommateurs influencés par le marketing. « Nous contribuons tous au réchauffement climatique. Un groupe en tournée reste polluant. Tout n’est pas rose », reconnaît Guizmo. Pour cette raison, il veut poser des gestes pour l’environnement aussi sur scène. Il se définit comme artiste engagé, mais il est conscient que « ça n’ajoute qu’une pierre à l’édifice ».

Il souligne quand même que Tryo n’est pas là pour convaincre des gens. « On n’est pas une secte écolo qui dit au gens comment agir, mais on veut lancer des idées. Ça reste très humble et sans obligation ». Le côté festif et humoristique de leurs chansons est aussi important que l’engagement pour notre Terre.

Sans engagement, pas de musique

Pour Jean-Sébastien Ritchie, membre du groupe anarchiste Mise en Demeure et ex-membre de la fanfare l’Ensemble de l’insurrection chaotique, s’engager signifie aller dans la rue et réclamer l’espace public. La fanfare joue seulement pour des événements qu’elle souhaite appuyer. Selon « J.-S. le tueur », comme il est surnommé au sein de son groupe, il y a deux volets inséparables dans la fanfare : s’amuser en jouant de la musique et constituer un collectif politique militant.

« Je ne jouerais pas de la musique si ce n’était pas pour prendre la parole », confirme le jeune musicien et étudiant en arts visuels. Il explique que l’Ensemble de l’insurrection chaotique a été créée pour une marche de Solidarity Across Border, qui défend les droits des sans-papiers et des réfugiés.

Jean-Sébastien se montre plutôt critique envers les artistes porte-paroles d’une association. « La critique que j’ai envers Greenpeace, c’est que l’organisation est très hiérarchisée à l’interne et qu’ils font du lobbying pour changer des choses, mais sans changer les structures. Sinon, c’est bien ; ils défendent sûrement des causes pertinentes », dit J.-S. en constatant que « ce n’est jamais facile de devenir artiste engagé ».

La musique classique Écolo

Un autre chemin d’un artiste engagé est celui de Pierre Jasmin, pianiste solo et professeur de musique à l’UQÀM. Pierre Jasmin est membre des Artistes pour la Paix. « La paix oui, mais sans justice sociale, non. Il ne s’agit pas de rester pacifiquement dans son fauteuil. Il faut s’engager auprès des pauvres qui sont attaqués par le gouvernement fédéral et aussi par la ministre Agnès Maltais. Je ne comprends pas cette imbécilité politique », se fâche-t-il dans son bureau au département de musique à l’UQÀM.

Pierre Jasmin ne mâche pas ses mots quand il raconte ses expériences d’artiste engagé. « Je milite contre tout ce qui est écocide », explique le pianiste, en voulant dire qu’il s’oppose à tout ce qui détruit l’environnement.

En tant que pianiste, il a voyagé partout dans le monde et a vu beaucoup de misère. Il a joué pour les hauts lieux politiques, mais aussi pour des réfugiés en Croatie, contre des armes nucléaires, l’uranium et le gaz de schiste, et il est descendu dans la rue avec les étudiants l’année passée.

Pierre Jasmin ne se limite pas aux notes accentuées sur le piano pour militer. Il envoie des lettres au gouvernement, publie des textes et organise des soirées musicales avec des écologistes, mais il a un regret : « Je n’ai pas l’impression que les artistes ont une si grande influence sur le gouvernement. On est là pour rendre leur conscience un peu plus inconfortable, c’est au moins ça. »

Pas de luttes communes

Beaucoup d’artistes transforment des mots en gestes dans l’espoir de changer l’avenir de notre Terre. Chacun à sa manière. La musique n’est qu’un exemple de ce que l’art engagé représente aujourd’hui.

Ève Lamoureux, théoricienne de l’art engagé au Québec, a essayé de donner une définition du militantisme des artistes à travers ses recherches sur la représentation que ces derniers ont d’eux-mêmes. « L’artiste engagé contemporain est plus humble. Il ne pense pas qu’il va changer le monde ; il se sent plus impuissant quand l’enjeu est de convaincre, mais ce n’est plus le but aujourd’hui », explique-t-elle.

L’objectif de l’engagement est plutôt de questionner des choses en restant authentique. Une autre caractéristique de l’engagement est la multiplicité des causes. Les artistes délaissent les grandes luttes communes. L’art engagé est plus personnalisé et la participation du public est importante, selon Ève Lamoureux. « La définition d’un artiste engagé est large et très personnelle. Engagé est celui qui se déclare engagé. Évidemment, ça nécessite une certaine préoccupation envers la société », conclut Ève Lamoureux.

Bref, une pierre dans un édifice n’est pas grand-chose, mais elle peut s’avérer fondamentale pour faire tenir la maison.

Sarah Ennemoser

Auteure pour L’Itinéraire, Montréal

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